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Dieu de crainte

ou Dieu de tendresse ?

 

essai de psychanalyse du « Dieu obscur »

 

 

Michel Leconte

 

 

9 septembre 2012

Les réactions crispées, souvent haineuses de condamnation d’autrui qui s’expriment dans divers médias dans le domaine de la morale sociale ou de la bioéthique me surprennent toujours venant de chrétiens censés témoigner d’un Dieu d’amour, de non-violence et de paix. Celui-ci ne semble pas pénétrer dans le cœur et dans l’esprit de ces croyants. Je donnerai pour exemple la violence du combat anti-avortement, y-compris pour motif thérapeutique, de nombreux courants évangéliques. L’Eglise catholique n’est pas en reste dans son son refus rigide d’admettre les divorcés remariés à la table de la communion eucharistique ou son attitude suspicieuse en matière de morale sexuelle, par exemple son attitude inchangée depuis Humanae Vitae en 1968 sur la contraception. Il semble que renoncement et sacrifice soient les principes cardinaux de toute vie morale chrétienne. Ce qui me paraît surtout regrettable dans la réaction de ces chrétiens, c’est leur oubli du plus vif de la prédication et de la praxis de Jésus envers ceux que la société de son temps considérait comme des pécheurs et excluait. Il est significatif que ce soit le livre du lévitique qui soit souvent cité afin de justifier la condamnation de ceux qui se révèlent par trop différents dans leur comportement sexuel et amoureux. Nous savons combien ce livre du premier testament peut être impitoyable et menaçant à l’égard de tout ce qui enfreint le code de sainteté. Il semble bien que ce soit le dieu du lévitique qui s’exprime dans les réactions indignées de ces croyants. Pour dire les choses brièvement, le dieu auquel ces personnes se réfèrent est la voix d’une conscience morale impitoyable, le dieu-surmoi cruel du névrosé, l’œil qui était dans la tombe et regardait Caïn du poème de Victor Hugo, le dieu qui menace auquel il est impératif de, sans cesse, donner des gages de bonne conduite. Ce dieu de colère vindicatif est difficile à déraciner du psychisme, il resurgit sans cesse dans l’esprit des hommes, il contamine et défigure le Dieu de Jésus-Christ lui-même, quand on en vient à enseigner cette monstruosité, à savoir, qu’il exige la mort expiatoire et substitutive de son Fils pour pouvoir pardonner le/les péchés des hommes qui auraient porté atteinte à son honneur et à sa gloire !
Qu’est ce qui pousse les humains à concevoir un tel dieu ? De quels processus psychiques peut bien naitre cette face obscure et démoniaque de Dieu ? C’est la question que, psychologue et croyant, je voudrais, maintenant, aborder.

 

Je suis de plus en plus frappé par l’extrême pertinence des hypothèses freudiennes pour expliquer la formation de la représentation d’une certaine image de Dieu dans le psychisme humain. Dieu apparaît effectivement comme le représentant de la conscience morale issue de la culpabilité envers le père. Sigmund Freud (1856-1939) décrit ces mécanismes en particulier dans Totem et Tabou (1912), mais aussi dans Moïse et le monothéisme (1939) et dans L’avenir d’une illusion (1927). Le scénario à l’œuvre dans le complexe d’Œdipe peut rendre compte de la formation de ce dieu-surmoi tout-puissant et impitoyable qui règne dans notre psychisme. Le vœu à l’œuvre dans le complexe d’Œdipe est celui de parvenir à la plénitude et à la complétude en s’emparant de l’objet qui accomplirait la totalité du désir et d’occuper pour ce faire, quitte à l’en chasser, la place de celui qu’on se représente comme jouissant effectivement de la possession d’un tel objet. Or, le péché décrit dans le livre de la Genèse n’est-il pas homologue au désir œdipien : devenir comme des dieux ? Saint Augustin ne dit-il pas que le péché est imitation perverse de Dieu ? Devant le dieu imaginaire dont la définition est « d’être ou d’avoir ce dont il nous prive » comme le dit Lacan (1901-1981), produit nos désirs de toute-puissance infantiles, l’homme réactive, pour ainsi dire, la scène inconsciente de ce que, dans un premier temps, Freud a appelé le complexe paternel. En face de l’Eternel, l’homme se sentant coupable de formuler de tels souhaits de mort, exercera en conséquence, une répression impitoyable sur toutes ses pulsions sexuelles et agressives qui lui semblent à l’origine de sa faute et de sa culpabilité envers ce Père et Dieu dont il attend par ailleurs protection et secours en raison de son impuissance et qu’il risquerait de perdre si son vœu se réalisait. Les sentiments de culpabilité sont précisément au service de la mégalomanie du désir de tout humain car se déclarer coupable vise à se faire secrètement reconnaître comme sujet manquant à l’Autre et de s’assurer, fût-ce en s’humiliant, de l’amour du dieu supposé détenteur de ce qui accomplirait le désir, en lui faisant l’hommage du renoncement à ce dont la satisfaction l’aurait remis en cause en prenant sa place. Pour dire cela autrement, l‘homme pense mériter la colère de Dieu pour avoir voulu s’emparer de ce qui lui était propre ; alors il faut se le concilier et renoncer à ce dont la satisfaction visait à l’éliminer: sexualité, agressivité, autonomie, amour de soi-même. Cependant, en retour, on espère bien que Dieu nous fera partager les privilèges qui sont les siens et dont l’absence nous blesse cruellement : immortalité, perfection, abolition de toute finitude. De cette manière notre désir sera accompli car l’amour du Père est tel que c’est à l’égard du pécheur repentant qu’il se manifeste le plus. Ce dieu étant la projection, pour une large part, du père idéalisé parce que rejeton de la toute-puissance infantile du désir, rival haï et aimé du complexe d’Œdipe ne peut que susciter chez les croyants, en même temps que de l’amour, de la crainte et de la peur. Devant ce père transfiguré et tout-puissant, il est nécessaire de se soumettre et de s’anéantir, d’exercer sur les pulsions, la plus extrême répression, d’où une morale rigoriste et intolérante afin de mériter l’amour de ce Dieu majestueux mais fort sévère.

Le Dieu qui donne la Loi peut prendre deux visages : il peut être celui, positif, qui interdit et empêche le ré engloutissement dans le ventre maternel en barrant l’accès à une jouissance et à une complétude mortifère ; celui là même qui permet l’accès au désir qui nait du manque. Toutefois, il peut prendre le visage du « Dieu obscur » (Thomas Römer, 1955-), du dieu sadique et jouissant qui veut imposer une loi arbitraire, selon son « bon plaisir ». C’est Chronos dévorant ses enfants, Baal auquel on doit sacrifier son premier-né, les dieux aztèques auxquels il faut sacrifier de jeunes vierges ou, à défaut, des esclaves ou des prisonniers afin de les nourrir de sang humain. Sommes-nous plus évolués, nous chrétiens, lorsque nous pensons, à l’instar d’Anselme de Cantorbéry (1033-1109) que Dieu a besoin de la mort et du sang de son Fils pour pardonner les péchés des hommes ?

Les humains semblent fascinés par le côté obscur de Dieu : que me veut-il ? Quelle volonté a-t-il envers moi pour préserver ou augmenter sa propre jouissance ? Que faire pour l’apaiser ? Faut-il lui sacrifier tout ou partie de soi-même ? Car ce dieu obscur semble tout vouloir de moi. Alors si on ne lui donne pas tout, on lui fera l’offrande de son prépuce, ou bien telle partie de mes biens ou de ma personne, comme par exemple, ma sexualité dans la discipline du célibat ecclésiastique : « la partie pour le tout » comme dans les névroses, où je me punis par tel ou tel symptôme afin que le reste de ma vie soit épargné. J’en viens jusqu’à croire, de la même façon, que mon désir est demande de l’Autre : mère, père, Dieu. Alors, Dieu va me commander de me consacrer entièrement à Lui : je lui sacrifierai donc une femme sur l’autel de ma/sa mère…Cette face obscure de Dieu nait du refus de notre finitude humaine et du désir d’être ce que nous imaginons être la vie de Dieu. L’homme s’épuise à séduire cette figure mortifère de Dieu. Elle rend l’homme malade et méchant. La morale générée par la figure du dieu obscur est bien celle du ressentiment dénoncé par Nietzsche.
Au risque d’être considéré comme un disciple de Marcion (env.85-env.160), je considère que le Dieu de Jésus-Christ est en rupture radicale avec le dieu-surmoi, coléreux et vengeur du premier testament, même si je concède qu’on y trouve aussi des images d’un Dieu miséricordieux et compatissant, surtout chez les prophètes. Comme l’a écrit Jacques Pohier (1926-2007) dans son livre « Quand je dis Dieu » (Seuil, 1977), « Jésus a blasphémé contre le statut que se confère l’homme coupable ». Jésus n’a pas exigé de repentir pour aller diner chez Zachée, c’est après, que ce dernier, éperdu de reconnaissance, a donné la moitié de ses biens aux pauvres. Jésus ne juge pas ni ne condamne la femme adultère, au contraire, il défait le cercle oppressant de ses accusateurs…

Le sermon sur la montagne met en crise la morale de l’observance pointilleuse de la Loi : désormais l’accomplissement de la Loi est d’aimer comme Dieu aime y-compris ses ennemis, et ceci est une promesse pour ceux qui deviennent disciples du Christ. Il nous est certes demandé de devenir parfait comme Dieu est parfait : cela veut dire miséricordieux « comme le père du ciel qui fait tomber la pluie sur les bons et sur les méchants, sur les justes comme sur les injustes » (Mt 5, 43-48).

On ne parvient toujours pas à croire et à intégrer ce qu’a dit et effectué Jésus, c’est même nous qui faisons disparaître son Dieu en annonçant un autre Dieu que le sien. Jésus, en effet, ne se comportait pas comme un envoyé de Dieu est censé se comporter, c’est pourquoi il en est mort. Nous, continuons à exclure, à juger, à condamner, à mettre des conditions pour accéder à Dieu ! La bonne nouvelle que Jésus annonce n’est pas que le Royaume de Dieu va advenir parce que les hommes se sont enfin repentis ou parce que Jésus a expié à notre place pour obtenir le rachat de nos fautes ; la bonne nouvelle annoncée par Jésus est que le royaume est là aussi pour les malades, les mal foutus, les mal croyants, les mal partis, les non conformes, les pécheurs que nous sommes tous plus ou moins ; tous, nous allons pouvoir guérir et entrer dans le dynamisme de la Vie dont Dieu veut nous faire vivre et nous propose dès aujourd’hui. C’est absolument gratuitement que nous sommes pardonnés parce qu’aimé par ce Dieu qui est donation originelle selon la belle formule de Maurice Bellet (1923-).

Désormais, comme l’écrit Jean Ansaldi (1934-2010), il n’y a plus de face obscure d’un Dieu caché à séduire, « il n’y a pas à chercher qui est Dieu et ce qu’il veut en dehors de la vie et de la mort de son Fils… ». Il ne nous est plus possible de disjoindre Dieu de celui qui le révèle. Le Dieu caché, transcendant, dans sa majesté et son essence, comme le dit Luther dans son Du Serf Arbitre, « ne nous regarde pas ». Nous n’avons rien à faire avec lui.

Une dernière chose pour conclure : des hommes ont refusé le Dieu annoncé par Jésus, ils ont mis à mort son envoyé. Sur la croix c’est Dieu qui subit la violence des hommes, le Dieu qui fait violence devient le Dieu à qui on fait violence, Dieu se laisse haïr et tuer par les humains, mais il ne se venge pas, donnant ainsi à voir une autre image du divin. La résurrection, en effet, confirme le Dieu de Jésus. Elle n’est pas un coup de force destiné à confondre, à contraindre les meurtriers et à les soumettre enfin, elle est l’attestation par l’Esprit de Dieu que Jésus est bien son envoyé mais aussi que Dieu ne se résigne pas devant son échec (André Gounelle,1933-). Tout n’est pas fini avec la croix, Dieu ne nous en veut pas ; au contraire, à partir de cette mort Dieu fait éclore une vie nouvelle comme le grain qui tombe en terre donne naissance à une plante magnifique. La résurrection signifie que Dieu ratifie le pardon accordé par Jésus à ses bourreaux sur la croix (Lc, 23,33-34). Dieu prive la haine de sa puissance sans utiliser l’arme de la puissance. Il nous délivre de la figure du tout-puissant-jouissant pervers. Voilà la réponse de Dieu à la violence des hommes, au crime de la croix. L’amour envers les hommes, tel est le « désir » de Dieu et son visage lumineux.

 


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