Libre opinion

Être chrétien dans la modernité
Réinterpréter l’héritage pour qu’il soit crédible
Jacques Musset
Ed. Golias
200 pages. 14€
Recension Gilles Castelnau
14 juin 2012
Jacques Musset a été prêtre catholique aumônier de lycée, animateur de groupes bibliques. Il sait de quoi il parle lorsqu’il dit observer « la distance d’une grande partie de la population européenne vis-à-vis des dogmes, de la morale, de l’organisation et du fonctionnement de l’Église catholique ». Ce livre se veut délibérément constructif. Il propose une analyse critique de la doctrine officielle de l’Eglise Catholique qui prétend exprimer la Vérité divine. Son auteur la conduit avec rigueur en montrant comment et dans quels contextes religieux, culturels et politiques elle s’est constituée. Mais en déconstruisant cette doctrine et en en manifestant sa relativité, l’ouvrage propose des voies alternatives, cohérentes avec le message et la pratique de Jésus et enracinées dans la culture de la modernité actuelle. Car la fidélité n’est pas répétition mais recréation permanente.
C’est pour les catholiques et plus généralement pour tous les chrétiens qu’il s’attache, comme le dit bien son titre, à « réinterpréter l’héritage pour qu’il soit crédible ».
En 16 chapitres clairs, vivants, intéressants et extrêmement pédagogiques, il montre à ceux qui se détournent de l’Église comment on peut éviter de jeter le bébé avec l’eau du bain et retrouver malgré tout l’Évangile de Jésus-Christ.
En voici des extraits.
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chapitre 2
Une autre approche de Dieu
page 50
En définitive, le mot « Dieu » peut avoir deux significations différentes qui me semblent l'une et l'autre crédibles. D'une part, il désigne la Source d’exigences intimes qui s'élèvent du cœur, l'Origine des appels des profondeurs de l'homme, la Poussée des intuitions dans la recherche de l'homme. En ce cas, Dieu est une Réalité qui ne se confond pas avec l'homme tout en lui étant consubstantiel. D'autre part, le mot « Dieu » peut évoquer l'expérience spirituelle qu'à certaines heures l'homme fait de sa grandeur qui lui paraît « surhumaine », tant elle est profondément humaine. On parlerait alors plutôt d’émergence du divin dans l'homme, sans que le mot divin renvoie à une transcendance distincte de l'homme. Mais quelle que soit la signification qu’on donne au mot « Dieu », ce qui me paraît clair - je le répète - c’est que, pour ne pas être purement formelle, elle s'enracine dans une pratique effective d'humanisation à tous les niveaux.
page 52
Pour terminer, à titre d'exemple, je partage un texte qui est inspiré du Notre Père. Il s'abstient d'employer le mot Dieu, ascèse que je m'impose désormais, tellement ce mot a été galvaudé.
Cette retranscription du Notre Père, peut-être aura-t-elle aussi du sens non seulement pour des croyants de foi religieuse, mais aussi pour des agnostiques et athées, qui expérimentent cette « transcendance » intérieure où s'alimente le meilleur d'eux-mêmes lorsqu'ils s'efforcent de vivre avec authenticité.
O Source inépuisable
enfouie en notre tréfonds humain,
d’où naît le goût et le souci de vivre vrai !
Que nous soyons attentifs
à ta présence discrète
sans cesse à l'œuvre en chacun de nous
quel que soit le nom qu’on te donne.
Qu’à ton inspiration
s'éveillent et s’ouvrent largement les cœurs.
Que tes appels perçus au plus intime
soient notre pain quotidien.
Que suscités inlassablement à la foi en nous-mêmes,
nous croyions en notre prochain,
en dépit de nos médiocrités et de nos manques de fraternité.
Et qu'ainsi nous évitions, autant que possible, les impasses.
Que nous y étant fourvoyés,
nous puisions en toi la force
de nous relever et de poursuivre le chemin.
chapitre 3
Une approche renouvelée de la Révélation ou Quand Dieu parle qui parle ?
page 61
Selon l'ensemble des perspectives énoncées ci-dessus, il ressort premièrement que le mot « révélation » a une acception infiniment plus large que le sens qui lui est donné par les religions monothéistes. Il désigne les prises de conscience personnelles et collectives de valeurs et d'exigences qui appellent à vivre avec authenticité. Dans la vie de tout homme, de tout groupe et peuple, il est des étapes, des seuils où adviennent ces moments de lucidité qui vont changer leur manière de penser et de se comporter. ce qui n’était pas évident des siècles ou des années auparavant le devient au fil d’événements décapants et de rencontres décisives. Les consciences s’éclairent à la suite des questions souvent dérangeantes posées par les « prophètes », ces hommes qui ont une perception aiguë de l’enjeu des événements et appellent leurs contemporains à se ressaisir. Souvent en effet les crises mettent en lumière les impasses où conduisent certaines situations et habitudes de pensée sclérosées, et invitent à chercher des pistes d’avenir salvatrices. Révélation ! L’habitude du débat social dans la liberté conduit aussi à un affinement des idées et des pratiques. Ce qui était obscur arrive progressivement à la lumière. Révélation !
chapitre 4
Réaliser le projet de Dieu ou prendre en main sa vie d’homme ?
page 67
Rien dans la vie des chrétiens ne les distingue des autres hommes : ils ne sont ni épargnés par l'épreuve ni plus intelligents pour faire face aux situations. Ils professent seulement - sans pouvoir le démontrer - que dans le plus humain de l’humain dont ils sont auteurs bénéficiaires ou témoins, se trouve une source invisible de ce qui constitue l'homme lorsqu'il est vraiment humain, à travers l’art, le souci exigeant du vrai, l'attention à autrui et spécialement à l'homme démuni et blessé.
Sans faire bande à part, ils participent avec leurs contemporains, agnostiques, athées ou se réclamant d'autres voies religieuses, à écrire l'histoire, inspirés ensemble par des valeurs communes qui leur paraissent les plus humanisantes et qui ne sont la propriété ni le monopole d'aucune tradition spirituelle, car elles appartiennent à l'essence de l'homme. C'est ce qui fait sa grandeur et sa responsabilité. Il n'existe donc pas de plan divin qui serait la matrice d’une histoire idéale. L’histoire concrète des hommes s’élabore au fil des siècles, avec ses grandes heures qui font honneur à l'espèce humaine mais aussi avec ses heures noires, ses horreurs, ses stagnation, ses régressions. Rien n’est joué dans l’aventure humaine, elle va cahin-caha en charriant le meilleur et le pire, le pire étant souvent le plus apparent, tandis que le meilleur se tient dans la discrétion et |’anonymat. Mais c’est ce dernier qui, en dépit des déroutes et des impasses, ouvre des avenirs possibles. Sans lui, le monde s’écroulerait et tournerait à la faillite totale. Au plus fort des tourmentes et des nuits - et on le constate à travers les siècles -, se lèvent des individus et des groupes qui tracent des sentiers de salut, allument des lumières, servant de repères, font éclater les systèmes clos et répressifs, réveillent l’espérance et le courage.
chapitre 5
Redonner corps à l’homme Jésus et à son message
page 69
Les images d'Épinal qui circulent au sujet de Jésus sont encore souvent celles d'un être venu du ciel, né hors normes, omniscient et tout puissant, qui certes s'est soumis aux contingences humaines jusqu'à la torture et la mort - il fallait bien racheter à grand prix la pauvre humanité en perdition - mais qui savait au point de départ et en cours de route que tout se terminerait bien pour lui.
[…]
Si l’on souhaite découvrir le Jésus historique et ne pas en rester à une doctrine sur Jésus, il faut certes passer par les évangiles car ce sont nos principales sources de connaissance sur lui. Mais s’impose un travail d'exégèse dont le but est de s’efforcer de distinguer le Jésus historique du Christ de la foi. Il est donc capital de décrypter ces textes d'une manière scientifique selon les méthodes des historiens et notamment la méthode historico-critique
chapitre 6
Jésus ressuscité ou à re-susciter ?
page 83
S'agit-il, comme les Églises le disent, d'une résurrection corporelle au-delà de la mort, même si, une fois la chose affirmée, on ne peut guère dire davantage, sinon que ce n'est pas un simple retour à la vie précédente mais une nouvelle manière d'exister ?
Ou bien s'agit-il, à travers les mises en scène des récits évangéliques, d'un enseignement dont la vérité n'est pas d’ordre historique mais symbolique, à savoir que le message et la pratique de Jésus de Nazareth, liquidé par les autorités juives comme un réprouvé de Dieu, demeure un chemin de vie et continue à avoir une fécondité au-delà de sa mort ?
page 91
Essai de signification pour aujourd’hui
Si nos textes évangéliques sur la résurrection de Jésus transmettent avant tout une conviction issue d'une expérience spirituelle, comment la formuler aujourd’hui ? Je risque une formulation :
« Ce qu'a été Jésus en son temps - ses paroles et ses actes - demeure vivant au 21e siècle, tout autant qu'il y a deux millénaires. Peuvent l’attester ceux qui se laissent inspirer par son message et sa pratique. Ce qu'ils reçoivent de son témoignage leur ouvre un chemin de vie. ils En expérimentent la fécondité dans tous les secteurs de leur existence. Pour eux, aujourd'hui comme autrefois, la parole évangélique n’a pas vieilli d'une ride. Elle est toujours d'actualité et ne connaît pas les frontières. Elle est capable de transformer les cœurs, de remettre debout les estropiés de l’âme, de stimuler la fraternité envers les plus démunis, d’aiguiser la conscience de l’essentiel, de provoquer chacun à écouter en ses profondeurs la Voix qui invite à l’authenticité. »
chapitre 7
Jésus, un Dieu incarné ou l’un d’entre nous avec une intensité d’exception ?
page 94
Une question récurrente
La question est majeure, au centre du christianisme. Elle n'a cessé de se poser dès la mort de Jésus, elle a reçu des réponses multiples, elle a donné lieu à des luttes et des combats parfois très violents, entre chrétiens au cours des cinq premiers siècles (et même après), elle a eu des réponses officielles au 4e et 5e siècle, elle subsiste de nos jours. Bien des gens, passionnés comme moi par la personne de Jésus considèrent en effet que le titre glorieux de Fils de Dieu qui lui a été donné par les premières communautés chrétiennes titre que j'ai appris au catéchisme et répété par la suite, ce titre céleste ne va plus de soi.
page 103
Alors qu'aujourd'hui, nous ne vivons plus, nous les occidentaux, dans la culture grecque des premiers siècles chrétiens, que peuvent signifier pour nos contemporains les dogmes de la divinité de Jésus et de la Trinité exprimés dans des catégories d'un autre temps ! A fortiori pour un japonais, un coréen, un chinois, un africain, un indien, dont les cultures et les représentations sont si diversifiées !
chapitre 9
Pécheur ou faillible ?
page 122
De tout ce qui précède, outre l'importance de penser autrement sa vie morale, on ne peut pas ne pas tirer également des conséquences pratiques. Est-il sain dès les premières minutes d'une messe de se reconnaître pécheurs au sens où l’on a offensé Dieu ? Ne serait-il pas plus utile spirituellement - plutôt que de procéder à un rite formel expédié si rapidement - de réserver un temps de silence au cours de l'assemblée, peut-être après l'homélie, durant lequel chacun regarde lucidement devant Dieu sa manière de vivre, se réjouit de qui est juste et débusque ce qui cloche ? Les liturgies sont souvent, hélas, très bavardes et ne permettent pas le recueillement si nécessaire.
[...]
Enfin, cette conception renouvelée du péché, considéré désormais comme une erreur ou, au plus une faute, à laquelle personne n’échappe, peut permettre à chacun de cultiver la bienveillance envers autrui qui comme soi trébuche et parfois lourdement. Il n’est pas question de minimiser la gravité objective d'un acte, il s'agit là d'autre chose : ne pas juger, ne pas condamner, ne pas exclure, ne pas anathématiser, ne pas excommunier. Comme chaque disciple de Jésus aurait à méditer sur l'attitude de son maître ! Comme l'Eglise aurait à s'inspirer davantage de la pratique du nazaréen, son origine et son inspirateur ! Combien les individus, souvent si durs pour les condamnés à la prison qui doivent « expier » pour leurs fautes et leurs crimes seraient mieux avisés de faire pression sur les pouvoirs publics afin que les conditions de détention soient plus humaines et deviennent l'occasion d'une renaissance intérieure en vue d'un avenir ouvert !
Certains lecteurs trouveront peut-être que je brade l'Evangile. En réalité, sur ce chantier comme sur les autres, je m'efforce d'en redire l'esprit, débarrassé d'un langage et de représentations du passé, et de l'exprimer de telle sorte qu'il soit perçu comme une Bonne Nouvelle et une voie de liberté authentique.
chapitre 10
Prier Dieu ou se laisser prier par Dieu ?
page 125
Pourquoi les prières de demande posent-elles gravement problème à un chrétien du 21e siècle baignant dans la modernité, au point qu’il lui est impossible de les formuler sans se renier lui-même ? En quoi peuvent-elles au surplus déconsidérer le christianisme aux yeux des agnostiques et des athées à cause des images de dieu et de l’homme qu’elles véhiculent ?
Une première raison est qu’elles donnent de Dieu une représentation de toute-puissance sans limite et arbitraire. Qu’est- ce que ce Dieu omnipotent qui aurait besoin pour intervenir qu’on se mette à deux genoux devant lui pour lui crier sa détresse ou lui clamer ses désirs les plus ardents ? Qu'est-ce que cette divinité qui se nourrirait à longueur d'années et de siècle de prières incessantes pour daigner distribuer ses faveurs ?
[...]
Ces demandes à Dieu de toutes Natures, allant depuis son confort privé jusqu'aux grandes causes humaines, manifestent pour une part une indéniable démission de responsabilités de la part de ceux qui les professent. Beaucoup de demandes sont en réalité des tâches auxquelles chacun des croyants et des humains doit s'employer en raison même de sa qualité d’être humain. Qui en effet doit apporter du réconfort à ceux qui souffrent ? D'autres humains. Qui doit créer des conditions de paix entre les personnes et les peuples ? Chaque citoyen et ceux qui sont élus pour cette tâche. Qui doit faire en sorte que les gens mangent à leur faim dans certains pays où règnent la famine et la disette endémique ? Eux-mêmes, aidés par le soutien et la solidarité désintéressés des plus riches. Et cela doit susciter des initiatives concrètes sinon on en reste à des vœux pieux qui laissent perdurer les pires injustices.
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