Libre opinion

Le (faux) Évangile de Barnabé
Sébastien de Courtois
paru dans l’hebdomadaire protestant Réforme du 5 avril 2012
6 avril 2012
L’actualité culturelle et religieuse révèle parfois des surprises inattendues. Ainsi, à la fin du mois de février dernier, le ministre turc de la culture, Ertugrul Günay, a-t-il présenté de manière officielle la découverte d'une bible « écrite en syriaque » et « ancienne de 1500 à 2000 ans » (sic).
Le syriaque est une langue issue d'un dialecte araméen. La bible en question était conservée à Ankara, dans un dépôt du ministère de la Justice, depuis une saisie d'objets volés dans le sud-est du pays, au début des années 2000. Le manuscrit est présenté à la presse dans une vitrine, sans que personne de la communauté scientifique n'ait l'occasion de le consulter. Ce n'est pas très grave.
D'office, le parchemin noirci est qualifié de « découverte historique », car il serait le fameux évangile perdu de Barnabé. Un célèbre apocryphe, écrit peut-être au XVIe siècle, et qui annonce l'arrivée d'un prophète appelé Mahomet. L'affaire fait grand bruit, l’information, est largement reprise dans les médias turcs et internationaux, sans aucune vérification.
Euronews y consacre même un reportage. La somme fantaisiste d'une valeur de plusieurs millions de dollars est avancée. Les documents vidéo postés sur Youtube affichent des dizaines de milliers de visionnages. Le sujet fait le buzz sur de nombreux sites Internet à tendance confessionnelle et conspirationniste. La rumeur... Le Vatican aurait même demandé à le consulter, ce qui est faux.
Ouvert sur une double page, ce sont des lettres d'or qui se distinguent sur un fond noir. L’image diffusée sur Internet n'est pas de bonne qualité. Pour certains spécialistes, habitués des textes anciens, la « bible » en question serait un faux grossier. « Il pourrait s'agir de l'une de ces copies réalisées dans le Kurdistan irakien au cours des années 1990 et hélas parfois largement diffusées, dont on a eu plusieurs cas en France », explique Alain Desreumaux codicologue (CNRS).
La leçon demeure : pour des sujets aussi sensibles, rien ne vaut la science et l'expertise de personnels qualifiées. Et les journalistes ne font pas leur travail en reproduisant telles quelles des informations aussi grotesques qui nourrissent l’idée de complot. Au contraire, ils y participent.
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