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Marie Durand

« Non à l’intolérance religieuse »

 

 

Ysabelle Lacamp

 

Édition Actes Sud Junior

96 pages - 7,80 €

 

Recension Gilles Castelnau

 

 

15 mars 2012

Ce séduisant petit livre présente de manière extrêmement vivante et... émouvante, la vie des femmes protestantes emprisonnées pour leur foi à la tour de Constance d’Aigues-Mortes sous le roi Louis XV. L’une d’entre elles est Marie Durand qui est demeurée 38 ans à la Tour. Elle soutenait les autres prisonnières et c’est elle qui a profondément gravé dans la pierre de la margelle de la Tour le fameux mot « résister » aujourd'hui préservé sous  un plaque de verre pour le regard des visiteurs.
En voici deux passages.

 

La visite à la Tour d’un officier du roi

page 6

Septembre 1752

Comme tous ceux qui viennent jusqu'à Aigues-Mortes rendre visite aux prisonnières de la Tour de Constance, l'homme cligne des paupières en pénétrant dans la salle des Chevaliers où l'on nous tient cloîtrées. Il faut dire qu'arrivant du dehors où vibre la soie du ciel et où cogne le feu de midi qui rôtit les pierres, l'humide obscurité enfumée dans laquelle nous sommes confinées a de quoi surprendre.

Ses joues lisses et roses, sa perruque de marquis et ses bas brodés m'éblouissent. Née quasiment dans la Tour au milieu des recluses, je ne suis guère habituée, il faut l'avouer, à la fréquentation des hommes, hormis les visites quotidiennes de nos geôliers, du major Combelles ou du commandant Roqualte de Sorbs sous l'autorité desquels nous sommes placées. Douceâtre, ce dernier flatte son hôte que l'on dit neveu du ministre de la Guerre tout en présentant par leur nom les vingt-cinq huguenotes prisonnières, leur âge et la durée de leur enfermement : « Marie Durand, 41 ans, arrêtée en 1730, Marie Frizol, 60 ans, enfermée depuis 25 ans, Suzanne Pagès, 52 ans, 13 ans de captivité à ce jour, Anne Salières, 33 ans de réclusion... »

La plupart d'entre nous ont été condamnées pour avoir été surprises au Désert (tel est le nom que nous donnons à ces assemblées clandestines, interdites par le roi, qui nous servent de culte). Certaines pour y avoir fait bénir leur mariage. Une autre, même, pour avoir soutenu dans ses prières un coreligionnaire mourant et ce, au nez du prêtre présent, ce qui ne manque pas d'audace ! Pas étonnant que nous, les emmurées vivantes, on nous appelle les « opiniâtres » ! Toujours est-il que lorsque arrive le nom de Goutès, celui que je partage avec ma mère, le marquis se tourne vers moi. Et son regard, je ne sais pourquoi, me brûle.

Les compagnes de ma mère se taisent, dignes et attentives. Marie surtout, la Durand, celle qui nous exhorte jour et nuit à ne pas céder quand l'envie est trop forte pour certaines d'abjurer. C'est-à-dire de renoncer à la religion protestante et de devenir catholiques pour quitter notre cercueil de pierre. « Voudriez-vous que nos pères et nos frères soient morts sur la roue pour rien ? »

Alors, penaudes, nous serrons les lèvres en priant quand même pour que Dieu ne nous oublie pas. Même l'Isabeau qui est devenue folle à force de tourner entre les murs et dont les hurlements la nuit nous tiennent éveillées. Quel est donc notre crime si ce n'est de croire en Dieu différemment ?

Le marquis Paulmy d'Argenson écoute. Il paraît ému. Nous sommes toutes pendues à la moindre expression de son visage où se mêlent un peu de stupeur et beaucoup de pitié. Sa présence me trouble. Le silence soumis et les yeux baissés de ma mère aussi. Allons-nous l'émouvoir suffisamment en restant coites comme des beignets ?

Soudain, le regard du marquis, souhaitant sans doute éviter le spectacle de nos misérables paillasses serrées contre le mur suintant dont nous avons bouché les meurtrières avec de la paille pour nous protéger du vent, semble intrigué par un détail à ses pieds. Le bout ferré de sa canne racle la margelle du soupirail communiquant avec les étages inférieurs, par lequel un audacieux système de poulie permet aux gardes de nous monter notre ration de pain bis. Il fronce les sourcils qu'il a fournis et charbonneux et, se tournant vers le major Combelles qui distribue ses ordres aux gardes, désigne l'inscription qu'une main est parvenue à graver dans la pierre.

- « REGISTER » ! s'étonne-t-il tout bas, puis traduisant du latin au français : RÉSISTER ?  Sa bouche s'arrondit.

- ... Mais qui a bien pu oser ?

Avant même qu'il ait fini sa phrase, la Durand s'est avancée. Immense et fière, son beau regard bleu étincelant de toute sa foi, ce regard qui sait si bien transpercer nos consciences mais aussi nous envelopper l'âme en cas de besoin. Elle ne s'incline pas. Elle reste debout le buste droit, puis comme à l'habitude nous tétanise de sa voix haute et claire :

- Que vous importe monsieur. En effet, résister, oui, pour lutter contre l'intolérance ! Que faisons-nous de mal sinon prier Dieu dans le secret de nos consciences ?

Réagir. Faire diversion avant que le major qui s'est à nouveau détourné n'intervienne. C'est alors qu'au mépris de toute convenance, j'éclate moi-même en sanglots, je plonge aux pieds du marquis et je m'entends implorer grâce au nom de mes compagnes.

 

Une abjuration

page 57

« Je, soussignée, Isabeau Guibal, prisonnière à la Tour de Constance après avoir été surprise en flagrant délit de culte dans les châtaigniers, renonce, ce 5 juillet 1757, à la religion prétendue réformée. »

J'ai abjuré. Ce faisant, j'ai craché sur la religion de mes pères et de mes frères. J'ai trahi leur foi et leur mémoire mais je ne regrette rien.

Ce matin, une escorte de quatre gardes est venue me chercher en compagnie du major qui a tenu à se déplacer en personne. Il m'a souri en me tendant mon avis de libération et j'aurais voulu le gifler. J'ai embrassé mes compagnes qui pleuraient et je l'ai suivi. Puis la lourde porte s'est refermée sur mon passé. Tout ça est étrange. Comme si mon âme s'était glissée dans un corps étranger. Dans ma tête, pourtant, je suis restée aux côtés de mes sœurs, je sais que je ne les quitterai jamais. Je ne fais qu'obéir à des jambes, à des poumons, à un souffle qui ne m'appartiennent plus.

Plus que tout, je redoutais, je l'avoue, la réaction de Marie. Mais quand je l'ai saluée, cette dernière n'a rien dit. Ni reproche ni pitié au fond de ses yeux. Juste cette lumière pleine de paix qui, j'en ai la certitude aujourd'hui, m'accompagnera toute ma vie.

Autour du puits, les coiffes s'ébrouent. On s'agite, on toussote, on caquette.

La jeune Chloé, arrêtée lors de son évasion du couvent des Ursulines à Mende où, comme elle, plusieurs de ses compagnes se sont laissé cloîtrer après avoir été enlevées, se dit révulsée par pareil comportement. On invoque l'irresponsabilité de la Guibal, ses crises à répétition, sa folie...

Mais c'est la Suzanne qui, la première, ose s'adresser tout haut à Marie, afin d'exprimer la raison véritable du courroux générai.

- Marie, on ne te comprend guère, toi qui nous enjoins jour et nuit, depuis le début de notre captivité, de ne pas céder... Toi qui nous répètes qu'il vaut mieux mourir plutôt que d'abjurer, voilà que tu ne dis rien ! Pire, on dirait que tu prends la défense de cette pauvre renégate, pourquoi ?

- Qui êtes-vous donc pour juger autres que vous-mêmes ? Cette malheureuse n'est-elle pas allée au-delà de sa pauvre extrémité ?

Marie toise longuement l'assistance, roc serein au milieu des vagues qui ne cessent de l'assiéger, et tout en continuant à remettre un peu d'ordre entre les paillasses, lâche tranquillement :

- Ne savez-vous pas que Dieu a pitié des plus faibles ! Non loin, la Goutète, l'amie, l'inséparable compagne, approuve silencieusement.

 

Voir aussi sur ce site

Marie Durand, héroïne protestante

 

 


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