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Abraham et Sodome

Genèse 18. 16-33

prédication

 

pasteur René Lamey 

 

29 avril 2013

Il y a 15 jours, nous avions bien ri ; figurez-vous que nous étions en compagnie d’Abraham et de Sara, et de plusieurs autres personnages, et tous ces gens riaient : entre le ch. 17 et 21 de la Genèse, tout le monde s’esclaffe ! Bon, c’est vrai, ce n’étaient pas des rires de joie, mais plutôt des rires qui exprimaient le doute, l’incrédulité ou la moquerie. Bref, on rit, on rit jaune, mais on rit quand même. Sauf que, dans la 2ème partie du ch.18 (la 1ère raconte le rire de Sara), on passe très rapidement du rire à une menace de mort qui plane sur les habitants de deux villes.

Alors, fini de rire, on passe aux choses sérieuses.

De l’avenir de Sara et d’Abraham, nous passons à l’avenir de milliers de personnes, un avenir qui risque d’être désastreux pour les habitants de… Sodome et de Gomorrhe.

Genèse 18.16-33.
16 Puis ces hommes se remirent en route en prenant la direction de Sodome. Abraham les accompagna pour prendre congé d’eux. 17 L’Eternel se dit alors :
- Cacherai-je à Abraham ce que je vais faire ? 18 Il deviendra l’ancêtre d’une grande et puissante nation et une source de bénédictions pour tous les peuples de la terre. 19 Car je l’ai choisi pour qu’il prescrive à ses descendants et à tous les siens après lui de faire la volonté de l’Eternel, en faisant ce qui est juste et droit ; ainsi j’accomplirai les promesses que je lui ai faites.

Abraham prie pour Sodome

20 Alors l’Eternel dit à Abraham :
- De graves accusations contre Sodome et Gomorrhe sont montées jusqu’à moi : leur perversité est énorme. 21 Je veux y descendre pour voir si leur conduite est vraiment conforme à ce que j’entends dire. Et si ce n’est pas le cas, je le saurai.
22 Là-dessus, ces hommes partirent en direction de Sodome, tandis qu’Abraham continuait à se tenir en présence de l’Eternel. 23 Il s’approcha et dit :
- Vas-tu vraiment faire périr le juste avec le coupable ? 24 Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville ; vas-tu aussi les faire périr ? Ne pardonneras-tu pas à la ville à cause de ces cinquante justes qui sont au milieu d’elle ? 25 Tu ne peux pas faire cela ! Tu ne peux pas traiter de la même manière le juste et le coupable et faire mourir le juste avec le méchant ! Toi qui juges la terre entière, n’agirais-tu pas selon le droit ?
26 L’Eternel lui répondit :
- Si je trouve à Sodome cinquante justes, je pardonnerai à toute la ville à cause d’eux.
27 Abraham reprit :
- Je ne suis que poussière et cendre, et pourtant j’ai osé parler à mon Seigneur. 28 Peut-être que des cinquante justes, il en manquera cinq. A cause de ces cinq hommes en moins, vas-tu détruire toute la ville ?
Dieu répondit :
- Non, je ne la détruirai pas si j’y trouve quarante-cinq justes.
29 Abraham reprit à nouveau la parole et dit :
- Peut-être ne s’y trouvera-t-il que quarante justes ?
Et Dieu dit : A cause de ces quarante, je ne la détruirai pas.
30 Abraham poursuivit :
- Que mon Seigneur ne se fâche pas si j’insiste. Peut-être n’y aura-t-il que trente justes ?
Et Dieu dit :
- Si j’en trouve trente, je ne détruirai pas la ville.
31 Abraham reprit : Voilà que j’ai osé parler à mon Seigneur. Mais peut-être s’en trouvera-t-il seulement vingt.
Et Dieu répondit :
- A cause de ces vingt, je ne détruirai pas la ville.
32 Abraham dit :
- Que mon Seigneur ne se mette pas en colère, et je parlerai une dernière fois. Peut-être ne s’y trouvera-t-il que dix justes.
Et Dieu dit :
- A cause de ces dix, je ne détruirai pas Sodome.
33 Quand il eut fini de s’entretenir avec Abraham, l’Eternel s’en alla et Abraham retourna chez lui.

La première chose qui m’a frappé, touché, dans ce passage, c’est la proximité, je dirai même l’intimité entre Dieu et Abraham. Malgré ses fautes et ses failles, malgré ses mensonges, son attitude démissionnaire, son rire semi-incrédule, Abraham reste l’objet de l’amour de Dieu. Et c’est encourageant pour nous : malgré nos failles, nos manquements, nos tâtonnements et nos erreurs, Dieu reste proche de nous. “Si nous sommes infidèles, Dieu demeure fidèle” (2 Tim 2.13)

L’épître de Jacques nous dit qu’Abraham fut appelé « ami de Dieu ». L’amitié, c’est savoir que, malgré mes défauts, je serai accepté et aimé par celui ou celle qui se dit être mon ami(e).
Un ami, c’est aussi quelqu’un en qui j’ai confiance, à qui je peux faire des confidences.
Et Dieu, dans cette amitié qu’il a pour Abraham, va lui faire à quelques confidences :

Cacherai-je à Abraham ce que je vais faire ? 18 Il deviendra l’ancêtre d’une grande et puissante nation et une source de bénédictions pour tous les peuples de la terre. 19 Car je l’ai choisi pour qu’il prescrive à ses descendants et à tous les siens après lui de faire la volonté de l’Eternel, en faisant ce qui est juste et droit ; ainsi j’accomplirai les promesses que je lui ai faites. (v.17).

Dieu révèle deux choses à Abraham :
1. qu’il sera le père d’une nation puissante, et
2. Dieu va procéder au jugement de Sodome et Gomorrhe.
Apparemment, à première vue, il n’y a aucun rapport entre ces deux confidences, mais patientons quelques instants et nous découvrirons le lien qui les unit.
Avant de le découvrir, j’aimerais d’abord faire deux ou trois remarques :

Première remarque : dans quel but, Abraham sera-t-il le père d’une nation grande et puissante ? Est-ce pour conquérir le monde ? Pour soumettre toutes les nations et tous les peuples à la souveraineté d’Israël ? Et quelle sera la grandeur de ce peuple ? Les armes, l’argent, le pouvoir ? Et puis, en actualisant : quelle est la grandeur des chrétiens, du christianisme, de l’Eglise ? Son nombre, ses bâtiments, sa doctrine ?

La grandeur et la puissance du peuple qui sortira d’Abraham, la grandeur et la puissance de l’église (qui finalement est aussi issue d’Abraham, spirituellement parlant), c’est de garder, comme il est dit au v. 19, la voie de l’Eternel, de pratiquer des actes justes et de promouvoir le droit, c’est devenir serviteur, annoncer et mettre en pratique l’amour de Dieu, c’est transmettre cet amour et cette parole aux générations futures. La grandeur de l’Église, ce devrait être son humilité. « Que celui qui veut être grand devienne d’abord un serviteur » dira Jésus plus tard à ceux des disciples qui s’imaginaient déjà gouverner le monde...

La deuxième remarque concerne la deuxième révélation ; j’aimerais vous rendre attentifs au fait qui le jugement de Sodome et Gomorrhe. n’est pas décidé d’une manière arbitraire et par avance : il y aura une enquête préalable, rien ne sera fait à la hâte (v.21). On pourrait dire que Dieu laisse une chance à ces deux villes, une chance pour qu’elles se détournent de leurs fautes.

Et puis, une troisième remarque qui concerne ces deux révélations prises ensemble : elles sont en quelque sorte une épreuve, un test : comment Abraham va-t-il réagir à ces deux confidences ?

- « Tu seras le chef d’une nation grande et puissante ». Pour un pauvre petit bédouin inconnu qui n’est même pas encore chef de famille, il y a là de quoi se monter la tête et d’avoir des idées démesurées sur lui-même. Si on nous disait : « Tu seras à la tête d’une entreprise florissante, - d’une église grande et puissante, tu seras riche, célèbre, puissant, quelles seraient nos pensées ? »
Abraham, lui, reste maître de lui-même. Il a gagné le gros lot, il a encaissé le jackpot, il est investi d’une incroyable responsabilité, mais Abraham reste humble, et surtout, à cause de cette responsabilité, il écoute d’autant mieux l’annonce du jugement imminent qui risque bientôt de tomber sur Sodome et Gomorrhe.

Et voici que ces deux révélations sont liées l’une à l’autre et vont montrer l’admirable réaction d’Abraham.
Futur chef d’une nation, il avait en face de lui d’autres nations. La première pensée logique d’Abraham, en tant que chef, aurait pu être celle-ci : pour devenir une grande et puissante nation, il faut de la place, cette place qu’occupent justement ces autres nations, des nations qui doivent soient conquises, chassées, ou encore mieux, détruites.
Et c’est justement ce que Dieu sous-entend de faire avec les premières villes qui se trouvent dans le périmètre d’Abraham : détruire Sodome et Gomorrhe par le feu. Nettoyer la place. Faire de la place.

Un autre qu’Abraham aurait peut-être réagit de la manière suivante : « Merci, Seigneur, de raser ces villes idolâtres ; elles ont commis le mal, leur place est dans le feu de l’enfer, qu’elles y brûlent pour l’éternité ! »

Ah, ça serait bien, n’est-ce pas, si Dieu détruisait tous ceux qui font le mal, si Dieu enlèverait de cette terre tous ceux qui sont corrompus, violents, méchants, tous ceux qui ne correspondent pas à notre religion ou à notre idéal, tous ceux qui ne croient ou ne pensent pas la même chose que nous. Dehors les SDF, dehors les étrangers, dehors, les noirs, les jaunes, les rouges, nettoyons la place et passons-là au karcher ! Ah, que ça serait bien, il ne resterait que les bons, ceux qui ont les mains pures, ceux qui sont justes et droits, le paradis sur terre, quoi !

J’exagère bien sûr, mais raisonner ainsi, c’est oublier :
1. que l’ivraie pousse avec le bon grain ;
2. que nous avons en nous la capacité - peut-être réduite, mais présente quand même - de faire ce qui se pratiquaient dans Sodome et Gomorrhe ;
3. que l’idéal de pureté (que ce soit de race, religieuse, morale, spirituelle) devient très vite fanatisme, intégrisme, sectarisme, extrémisme de tout bord, et expulsion de ce qui est considéré comme mauvais ; et
4. que si Dieu devait ôter, à l’instant même, le mal de ce monde, il n’y aurait plus personne dans ce temple...

Si nous sommes conscients de tout cela, si nous sommes conscients que nous ne sommes pas meilleurs que les autres, que nous n’avons rien à apporter à Dieu pour recevoir ou mériter le salut que nos mains vides et un peu sales ; si, finalement, nous sommes conscients que c’est par la seule grâce de Dieu que nous sommes sauvés et aimés, alors, comme Abraham, nous resterons humbles, et surtout, nous ferons preuve de d’humanité et d’indulgence.

L’humilité d’Abraham ne le conduit pas à demander la destruction de Sodome et Gomorrhe et à s’en réjouir, non, l’humilité d’Abraham le conduit à l’humanité : humilité, humanité, les racines linguistiques sont les mêmes. Quelqu’un d’humble est quelqu’un d’humain ; quelqu’un d’humain est quelqu’un d’humble.

L’humilité, alliée à l’humanité, ne signifie pas faiblesse ni lâcheté ; au contraire, une vraie humilité, une vraie humanité conduit à la lutte pour sauvegarder des relations humaines dignes de ce nom.

Ainsi Abraham. A l’annonce de la possible destruction de Sodome et Gomorrhe, Abraham se réveille soudain, et il fait preuve de beaucoup de sagesse, d’intelligence et de courage. Abraham va lutter pour la sauvegarde des habitants de ces deux villes. Il va intercéder pour ces hommes corrompus, immoraux et idolâtres, comme rarement un homme aura su le faire auprès de Dieu. Ce qu’Abraham n’a pas fait pour Agar (défendre la vie d’Agar et de son bébé), il va le faire pour les habitants de Sodome et Gomorrhe.

Et là, pendant que les envoyés de Dieu prennent la route de Sodome et Gomorrhe, là commence un dialogue extraordinaire entre Abraham et Dieu, un dialogue fait de demandes de plus en plus précises et audacieuses.

Sa raison d’intercéder, il la trouve non pas d’abord en lui-même, mais en Dieu. Avec beaucoup de finesse, Abraham va prendre Dieu à son propre jeu, il va confronter Dieu aux paroles qu’il avait lui-même avait d’abord prononcées sur Abraham. Au v. 19, Dieu demande à Abraham de pratiquer le droit et la justice. Au v.25, c’est Abraham qui invite Dieu à faire de même. « Tu m’a demandé de pratiquer le droit et la justice, O.K. d’accord... Alors, montre-moi d’abord l’exemple, montre-moi comment faire. Si tu veux appliquer ce droit que tu me demandes de pratiquer, alors tu ne peux pas laisser périr le juste avec le méchant. »

Abraham n’est pas effronté, il ne donne pas d’ordre à Dieu, mais il réclame de Dieu une attitude juste et cohérente.

Et Dieu accepte, il ne peut qu’accepter, on pourrait presque dire que Dieu n’a pas le choix. Dieu dit : « S’il y a 50 justes, je pardonne ». Mais Abraham le sait, il connaît ces villes, il sait que Dieu ne trouvera pas ces 50 justes.
Alors avec ce mélange d’humilité, d’hardiesse et de crainte respectueuse, Abraham va marchander, il va faire descendre le prix.
D’abord par pallier de 5 (45, 40) et puis Abraham continue, il ose continuer ; il a déjà fait trois demandes, et c’est déjà plus qu’assez, mais poussé par une mystérieuse conviction qui vient de cette proximité avec Dieu, Abraham ira encore plus loin. Ce n’est plus par pallier de 5, mais par pallier de 10 qu’Abraham fera descendre le chiffre fatidique !
Trente, vingt, dix. Et puis Abraham s’arrête. Il ne descend pas plus bas que dix, peut-être parce qu’il a su, intérieurement, que c’était là la limite de Dieu. Une limite vraiment “illimitée”. Dix justes, et des milliers de personnes corrompues seront sauvées !

Abraham s’arrête à 10. L’intercession, ce n’est pas de l’impertinence, ce n’est pas prier pour ce que je veux, mais pour ce que Dieu veut. Et pour savoir ce que Dieu veut, il nous faut vivre dans cette proximité de Dieu, dans cette intimité, dans cette amitié de Dieu.

L’intercession, ce n’est pas un monologue, mais un dialogue, je dirais presque une plaidoirie. L’intercesseur, ce n’est pas le juge, mais l’avocat, le « Paraclet » du NT, qui parle à la place de ceux qui ne savent pas parler, qu’on ne laisse pas parler, qui ne peuvent pas se défendre.

Abraham a mis tout son courage, toute sa foi, dans cette humble et forte prière d’intercession ! Bien sûr, il pensait à Lot, son neveu qui habitait à Sodome avec sa famille (le seul qui sera sauvé), mais il avait certainement aussi en vue tous ces hommes, ces femmes, ces enfants qui allait périr sous peu.

Voilà de quoi nous motiver, nous relancer à prier pour ce monde plus ou moins perdu et corrompu. Perdu parce que ne sachant plus où se trouve les bons repères, perdu parce que ne sachant plus vraiment distinguer entre ce qui est bien et ce qui est mal, perdu parce que les hommes ne savent pas pourquoi ils vivent, perdu parce qu’ils ne savent plus donner un sens cohérent et motivant à la vie...

Avant que le jugement ne vienne – et il viendra, peut-être pas de la façon dont nous l’imaginons Bible en main, il viendra ce jugement, mais l’homme le provoquera de lui-même, et sur lui-même, à force d’être inhumain, à force d’exploiter ses semblables, à force d’exploiter la nature, de détruire « la maison » sur laquelle il vit... Oui, avant que le jugement ne vienne, prions, intercédons, et il y aura peut-être par-ci par-là des « Lot » qui vont être sauvés, parce que quelqu’un d’humble, d’humain et d’audacieux aura intercédé pour eux. Amen !

 


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