Science et foi
propos d’un ingénieur
Daniel Rochat
transmis par le pasteur Bernard Reymond
Décédé récemment, un ingénieur suisse, Daniel Rochat, a laissé derrière lui
de nombreux textes relatifs aux relations de la science et de la foi.
En voici quelques extraits particulièrement significatifs
12 octobre 2011
Septembre 1987 L’évangile de Jean nous rapporte de façon tout à fait typique la question de Nicodème à Jésus, qui est, en somme, ce qu’on appelle une bonne question. On voit bien que la difficulté fondamentale est celle de la définition exacte des mots qui sont employés. Tout essai de raisonnement logique est compromis d’avance si l’on ne s’accorde pas sur la définition exacte des termes et par conséquent des concepts.
Juin 1978 Le fait dominant de notre époque est l’extraordinaire développement que nous avons connu et qui se poursuit encore sous nos yeux. En 150 ans environ, il a transformé les conditions de vie, les comportements et les façons de penser des hommes, et si c’est un problème, actuellement, de parler de la religion dans des termes qui touchent l’homme moderne, ces transformations en sont certainement la cause. Or l’existence de ce problème, l’ingénieur que je suis la ressent profondément et je ne doute pas qu’elle s’impose d’une façon très générale à la plupart de ceux qui cherchent, actuellement, à communiquer leur foi aux autres.
Septembre 1986 L’accident de Tchernobyl, de même que celui de la navette spatiale Challenger, nous rappellent l’opportunité d’une réflexion sur les apports de la science au monde moderne, sur la place que le christianisme peut occuper dans ce monde et sur ce que la Bible dit aux chrétiens en cette fin du XX siècle. […] L’aviation, la technique des barrages, les machines d’usinage et de fabrication sont des objets qui se sont développés progressivement, petit à petit et en suivant des chemins où l’empirisme avait une large part. Avant que la science de l’ingénieur vienne organiser et rationaliser ces techniques-là, les tentatives des praticiens, l’expérience des hommes du métier ont amené des idées essentielles, des inventions dues à l’intuition du génie humain, idées que les calculs ultérieurs n’ont fait que mettre dans la forme optimale. – Et si un barrage se rompt, si une usine prend feu ou qu’un avion explose en vol, tout le monde réagit de la même manière : il est clair qu’il y a eu quelque part une faute, car ces choses-là ne doivent pas arriver. Il faut donc trouver la faute et la corriger, mais la technique elle-même n’est pas remise en cause. – Pourquoi pas dans le domaine nucléaire ? […] La technique avait pour justification inconditionnelle, jusqu’il y a peu de temps, le progrès matériel des sociétés humaines. Elle visait essentiellement à diminuer la peine des hommes et des femmes, à promouvoir des conditions de vie meilleures, à permettre l’épanouissement du genre humain. Actuellement, ce but ne peut plus être inconditionnel, il doit être relativisé. Dans pratiquement tous les domaines, on en vient à se demander jusqu’où il est juste de pousser le développement technologique. La volonté d’avancer aussi rapidement que possible et à tout prix de pousser le développement toujours plus loin est souvent le résultat d’un « besoin de gagner » propre à quelque savant ou à quelque manager dont la motivation n’est plus même de réaliser un progrès ni de gagner de l’argent, mais en définitive d’accomplir quelque chose qui peut être apparenté à un rite pseudo-religieux ! Il faut prendre garde à cela. Je pense que notre temps a besoin de croyants qui disent à ces gens-là : vous adorez de faux dieux. Tchernobyl et Challenger, ce sont des échecs de la technologie moderne et la Bible nous parle d’échecs technologiques dans les temps anciens [...] Les managers d’alors planifièrent un ouvrage qui devait « monter jusqu’aux cieux » et pour lequel, pensèrent-ils, il suffisait de réunir une main d’œuvre assez nombreuse et de l’organiser convenablement. Mais n’arriva-t-il pas alors que le projet échoua, parce que ces multitudes d’ouvriers parlaient des langues différentes et ne pouvaient recevoir ni suivre les instructions ? A l’époque, les gens virent dans cet échec une manifestation de la toute-puissance de Dieu ; et la Bible, notre Bible, nous apporte encore aujourd’hui le souvenir de cet évènement.
Octobre 1979 La science est une discipline rationnelle et c’est une erreur de la déifier. Mais cette entreprise de démythification de la science est ardue, car il s’agit en somme de chercher de nouvelles règles éthiques sur le bon usage de la science et de la technique, et il est évident qu’elles ne sortiront pas toutes prêtes d’un ordinateur, si sophistiqué soit-il, ni d’un microscope électronique. […] Il est vain de chercher dans la science elle-même, c’est-à-dire dans la connaissance rationnelle, une réponse à des questions que l’homme se pose sur lui-même, son destin ou sa raison d’être.
Juillet 1992 En première approximation, la science est un système d’élaboration de connaissances expliquant aux êtres humains comment le monde est constitué, comment ses diverses parties sont agencées et fonctionnent. – Le système scientifique ne répond pas à la question du sens, du pourquoi des choses : pour quelles raisons le monde existe-t-il, pourquoi est-il fait tel que nous le découvrons, pourquoi vivons-nous, quel est le but de nos existences ?– Or nous avons besoin de réponses à ces questions pour « motiver » nos actions, de tous les jours, nous procurer la joie et le courage de vivre. Ces réponses impliquent une foi, une certitude que notre existence se déroule en accord avec quelque valeur sûre. La foi chrétienne fondée sur le message contenu dans la Bible apparaît comme une valeur absolue, à laquelle peut s’accrocher la confiance de tout être humain. – Il me semble cependant que reste une question ouverte. Elle interpelle les scientifiques bien qu’elle ne soit pas un « comment ». C’est la question : pourquoi la science, qu’est-ce qui motive ce système à œuvrer à l’exploration du savoir ?
Juin 1985 Il est clair qu’il y a des frontières [entre la science et la religion] et que le grand problème et de savoir où les placer. Ainsi lorsqu’on commence à parler des connaissances scientifiques dans le domaine médical, les questions deviennent critiques. Savants et praticiens, dans le domaine de la médecine et de la chimie des médicaments, sont inexorablement investis de responsabilités par le simple fait que ce disciplines maîtrisent d’une manière toujours plus poussée les phénomènes de la vie, en particulier à se débuts, lors de la fécondation, et à son terme, durant la période d’affaiblissement qui normalement précède la mort. Si l’on considère chaque cas particulier, il existe souvent un choix possible entre la mise en œuvre de tous les moyens connus pour la préservation ou la prolongation de la vie et une mise en œuvre partielle ou limitée de tels moyens. Ce que l’on cherche, ce sont des critères pour diriger de tels choix, mais il est clair, ou plutôt il devrait être clair que ce n’est pas vers la science qu’on peut se tourner pour les trouver.
Avril 1994 L’homme est un être vivant sensible à la souffrance, et qui aspire au bonheur. La souffrance lui est un mystère. Il peut la vivre de différentes manières : s’efforcer de la fuir ou, au contraire, chercher à la dominer, etc. L’incertitude sur le parti à prendre ajoute à son angoisse. [...]
Le mythe chrétien, c’est l’existence du Dieu de Jésus-Christ : Dieu créateur absolu et père aimant pour tous les humains. Ceux-ci sont des personnes, dépositaires d’une parcelle d’absolu, formant une communauté fraternelle. La conscience de ces réalités peut transformer, pour le croyant, les souffrances du monde en joie. –Le besoin de sens pousse le croyant à accorder son comportement aux sentiments qu’inspire la conscience de ces réalités, donc à une attitude d’ouverture et de respect de la personne de l’autre : « Que votre parole soit oui, oui ; non, non », et : « Ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le aussi vous-mêmes pour eux ».
Juillet 1981 Il y a quelque temps, un sociologue discourait à la télévision, et de sa bouche est tombée la phrase suivate : « De tous temps, les sociétés huaines se sont forgé des mythes parce qu’elles avaient peur de la mort. » Pourquoi cette phrase m’a-t-elle fait bondir ? […] Je ne sais pas si la sociologie a déjà connu son [Louis] Pasteur, mais quand j’entends dire, sans aucune explication, que la cause des mythes est la peur de la mort, je me pose d
es questions : D’abord pourquoi la peur de la mort ? Pourquoi pas la peur de la vie, l’angoisse existentielle ou la peur devant le sentiment de l’infini ? Et puis, si déjà on pense qu’il est justifié d’établir une relation causale entre un certain sentiment de peur ou d’angoisse, et l’existence de mythes dans le patrimoine culturel des sociétés humaines, est-il nécessaire que cette relation causale aille dans le sens que notre sociologue présente ? Pourquoi n’irait-elle pas précisément dans le sens inverse, c’est-à-dire que l’on considérerait l’existence des mythes comme une réalité première, en quelque sorte nécessaire à la vie collective de l’homme, tandis que la peur collective de la mort ou de tout ce qu’on voudra serait dès lors une conséquence d’une absence ou d’une déficience des mythes ? […] L’expérimentation, en sociologie, consiste à consulter les documents historiques ou légendaires, ou à faire des enquêtes. Prenons un documents historique et légendaire, la Bible par exemple. Il me semble qu’une parole comme celle-ci : « Même quand je marcherais dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne craindrais aucun mal ! Car tu es avec moi » est concluante. Pour le psalmiste, c’est parce qu’il croit en Dieu qu’il ne craint pas la mort, et non pas l’inverse. […] Si j’ai, quant à moi, le même sentiment que le psalmiste, aucune démonstration de sociologue ne me fera changer d’avis.
Mars 1977 C’est sur la conscience et la foi que sont fondées la responsabilité et la liberté de l’homme ; ce sont là des choses qui doivent être redites constamment, même si les systèmes d’autorité doivent en prendre ombrage.
Janvier 1979 Il est peut-être vrai qu’à toutes les époques on a vu à l’œuvre des forces qui tendaient à asservir les hommes et que leur lutte pour la dignité d’être se prolonge, qui sait, depuis toujours ; mais le problème n’est pas tant de savoir cela que d’être conscient de la nécessité encore actuelle de cette lutte et de croire à son efficacité.