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D’une foi à l’autre

portraits de convertis

 

Béatrice Guelpa

 

Labor et Fides

240 pages, 23 €

 

Recension Gilles Castelnau

.


18 mai 2011

Béatrice Guelpa est une journaliste qui a réussi à rencontrer et à interviewer une quantité de personnes qui, pour une raison ou pour une autre, dans des épisodes de vies fort différentes, ont changé de religion. Ses récits de vies ne sont pas critiques et elle ne se lance pas dans des considérations théologiques ou polémiques. Elle raconte tout simplement.

- Cinq personnes qui sont passées de l’islam à un christianisme d’une sorte ou d’une autre.
- Trois d’un christianisme à l’islam.
- Deux du christianisme au bouddhisme zen.
- Deux du christianisme au judaïsme.
- Un de l’athéisme au christianisme et un du christianisme à l'athéisme.
- Un du judaïsme à l’islam
- Un du bouddhisme à l’islam
- Un du protestantisme au catholicisme et un aussi du catholicisme au protestantisme.
- Un du protestantisme à l’orthodoxie.

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Voici des passages du récit d’un chrétien catholique passé à l’islam :

Raymond est né le 28 novembre 1934, à Paris, Belleville. [...]

La religion, il ne s’en préoccupe guère. « J’ai fait ma communion comme tout le monde, pour avoir une montre ou un vélo, s’amuse-t-il. J’ai toujours cru qu’il y avait quelque chose au-dessus de nous, mais je n'ai jamais été pratiquant. Je préférais faire un billard qu'aller à la messe ! » Il vote, mais toujours pour le plus petit, celui qui n'a aucune chance de gagner. La vie de Raymond est celle d'un Français moyen, sans histoire, heureux avec sa Raymonde. Jusqu'en septembre 2002.

A ce moment-là, tout bascule. Un cancer foudroyant emporte sa femme en huit jours. Avec elle, c'est tout un monde qui disparaît.

[...]

Il entre comme bénévole chez l'Abbé Pierre, trouve un studio de 40 m2 à Ménilmontant, et quelques années plus tard, une autre femme, Fatima, une Marocaine sans papiers.

Chez l'Abbé Pierre, Raymond s'occupe des SDF. Il leur déniche des logements, donne des cours de français aux étrangers qui débarquent d'Afrique noire ou du Maghreb. La nuit, il fait des « maraudes », il sillonne la capitale pour distribuer du café et des cigarettes à ceux qui ne veulent pas dormir dans les abris, parce qu'ils ont peur de se faire voler ou agresser. Toujours souriant, une blague à raconter, il apporte du réconfort aux plus démunis avec ses mots simples. Il écoute les sans-abri lui parler de leurs espoirs fracassés en venant en France, de leurs parents, et de leur Dieu. Beaucoup sont Arabes. « Quand tu t'appelles Mohamed, c'est pas facile de te faire embaucher », lâche Raymond.

Mais ce qui l'intrigue, c'est que ces êtres qui « ne peuvent tomber plus bas » ne disent jamais du mal d'Allah. « Ils avaient la foi, une foi forte. Ils étaient attachés à leur Dieu malgré leur misère .. » Impressionné, Raymond veut en savoir plus. « Je le disais à tout le monde : « Je veux voir un imam pour qu'il m’explique l’islam ! ».

A la mosquée, dans la zone industrielle, il est reçu par « Monsieur J., celui qui s'occupe des conversions » : « Il m'a dit : "Raymond, je ne te mets pas le couteau sous la gorge. Si ça ne te plaît pas, tu repartiras et on restera bons amis." C'était cordial. »

Il évoque délicatement cette intensité, la chaleur ressentie au moment où il assiste, pour la première fois, assis sur une chaise, à la prière du vendredi, dans cette mosquée tapissée de bleu roi. « Je n'ose pas en parler, j'ai peur qu'on me prenne pour un fou, ajoute-t-il, pudique. Mais voir autant de monde à la prière, près de deux mille personnes, c'est quelque chose, ça touche ! » Mohamed Raymond n'a pas les mots pour exprimer ses sentiments. Pas l'habitude, non plus. Alors il prononce en hésitant des termes comme fraternité, communauté. Il explique cette impression d'appartenir à quelque chose, et répond « Salam aleikum ! » lorsque son portable sonne.

Ses yeux parlent à la place de sa bouche. Il reprend son récit, revient sur la première impression. « Au début, j' hésitais, je me demandais si j'allais rester. » Il s'inquiète : l'islam n'est-il pas une religion trop rigide pour lui ? « J'ai toujours été individualiste, tout seul dans mon camion, sans chef... j'avais peur que ça soit trop strict », explique-t-il sur un ton d'excuse. Mais il s'aperçoit que ce n'est pas le cas. Les interdits, il y va à son rythme. « Le plus dur ça a été l'alcool ! Il faut dire que je vivais bien... Je n'ai pas pu arrêter d'un seul coup. J'y ai été par étapes. »

[...]

Il apprend, mais il n'est pas du genre à tout ingurgiter sans réagir. Un jour un imam lui dit : « L'Abbé Pierre qu’est-ce qu'il a fait ? Il n'a même pas procréé ! » Raymond apprécie peu la remarque. Il s' emporte : « Si vous aviez réalisé la moitié de ce qu'il a fait dans sa vie ! Procréer, pour quoi faire ? Des chômeurs ? Il a aidé tellement de gens. C'est quelqu'un de respecté et de respectueux ! »

Raymond s'énerve, mais il reste. Il apprécie la chaleur humaine à la mosquée, le respect dont il est l'objet. Il se sent ici chez lui. On lui offre des cafés : « Au début je me méfiais un peu, je me disais qu'ils faisaient ça pour m'attirer... mais pas du tout ! l'ai appris avec eux qu'ils tiennent leur parole. Je suis tombé sur des frères. »

[...]

Il se convertit le 30 septembre 2005. Il a soixante et onze ans. Il s'en souvient comme si c'était hier. La mosquée était pleine. Comme les autres candidats à la conversion, il doit prononcer la chahada, la profession de foi, au micro, devant tout le monde. « J'étais intimidé, je devais dire la phrase en arabe. l'avais peur de ne plus m'en souvenir. » Puis l'iman lui demande de faire un discours. Pris de court, peu habitué à être mis en avant, il bredouille tant bien que mal que c'est le plus beau jour de sa vie. « Après, je ne me souviens plus de ce que j'ai dit, mais les gens pleuraient. Une queue s'était formée, on me donnait des flacons de parfum, des petits cadeaux... et puis le chapeau comment ça s'appelle déjà ? Ah oui, la chachiya… Ils voulaient tous m'embrasser ».

Mohamed Raymond revient changé d'Arabie Saoudite. « Ça m'a donné une force... Comment expliquer... je suis plus coulant. Pas à 100 %, faut pas exagérer, mais quand même... L'islam, ça m'a changé la vie. »

Les prières, il ne les connaît pas par cœur, mais il a lu sept fois le Coran. En français. « Pendant un moment, c'était mon livre de chevet... J'y trouvais la paix, la paix avec moi-même. » Il prend une chaise pour prier, parce qu'il a de l'arthrose. Il est croyant, mais à sa façon. « On m'a prévenu qu'il ne fallait plus que j'aille me recueillir au cimetière. Quand je leur ai rétorqué que c'était le même Dieu, ils m'ont répondu : "Oui mais c'est pas pareil..." Je m'en fous. Moi, j'y vais quand même. » Sa foi, il la vit intimement et ne sait pas en parler. Pas le vocabulaire, et peut-être pas l'envie d'entrer dans les détails. Tout ce qu'il voit, c'est que depuis qu'il est musulman, il n'a reçu que du bonheur, de la gentillesse et du respect. Parfois, il songe qu'il ne le mérite pas. Il est gêné par ces honneurs : « Je ne sui pas une personne importante, je n'ai pas l'habitude. Je suis quelqu'un de normal, pas le Prince d'Arabie. Il faut pas que je prenne la grosse tête. »

Il dit « mon Dieu » quand il prie, pas Allah, parce qu'Allah, ça l'intimide un peu. Mais il est toujours bouleversé par la ferveur dans la mosquée, le jour de la prière : « Dans les églises, les gens viennent montrer leur coiffure ou leur nouvelle robe, ici, c'est différent. »

S'il a choisi l'islam, c'est parce que la vie l'a conduit jusqu'à cette mosquée. C'est tout. Ni plus, ni moins. Pas besoin de grandes explications théologiques. Certains l'imaginent embrigadé, il s'en fiche : « Un jour. les renseignements généraux ont débarqué à la maison pour vérifier que ma nouvelle femme vivait bien avec moi. Le flic m'a pris à part et m'a balancé : "Vous avez l'air malheureux... " Je lui ai dit : "Vous vous trompez, je suis le plus heureux des hommes !" Alor il a insisté : "Mais pourquoi vous avez voulu entrer dans LEUR religion ?" Je lui ai répondu : "Et vous, pourquoi vous avez voulu entrer chez les flics?" »



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