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Dernières joies avant la mort

 

 

Claudie Guimet

 

Cerf

192 pages. 14 €

 

 

Recension Gilles Castelnau

.

 

27 avril 2011

Claudie Guimet a été longtemps aumônier laïque de prison. Elle fait part, dans ce petit livre, de son expérience dans une section hospitalière de soins palliatifs. Sans un seul mot de théologie, sans citer un seul verset de la Bible, elle nous introduit à une approche apaisée de la mort.

En voici quelques passages

 

page 31

Le rythme de la vie quotidienne a changé, on court, on se disperse, les loisirs actifs ont remplacé les temps de méditation sous les étoiles ou face aux paysages. L'homme occidental d'aujourd'hui, presque complètement détaché de la nature, n'a plus conscience d'appartenir à ce « tout » cosmique qu'est l'univers.

Autrefois, et c'était particulièrement vrai dans les populations rurales, on se sentait partie prenante des règnes végétaux et animaux, donc de la création, que l'on soit ou non croyant. On avait le sentiment du divin, malgré soi, ou tout au moins d'une puissance dépassant l'humain. On côtoyait journellement la nature, sous toutes ses formes ; on marchait dans l'herbe, on rencontrait et soignait des animaux, on puisait l'eau à la rivière, on se levait et se couchait avec le soleil ; chaque saison avait ses rites propres, ses travaux, ses fêtes particulières, en plein accord avec les changements climatiques. Tous ces actes, conscients ou non, participaient du fonctionnement initial de l'univers, que l'on soit agnostique ou croyant. On assistait au cycle sans fin des morts et des renaissances des végétaux, au fil des saisons. La vie ne s'arrêtait jamais, elle se transformait, tout simplement, et nos anciens l'avaient bien compris, qui acceptaient la mort comme ils acceptaient la vie, d'une façon toute naturelle et évidente.

À présent, la mort signifie, plus que jamais, disparition dans le néant. Et cette idée est insupportable, dans la grande majorité des cas. Insupportable pour la personne qui va mourir, perdant ainsi tous ses repères, mais aussi pour l'entourage, qui pense ne plus jamais revoir la personne aimée.

Souvent, les personnes en deuil prennent des anxiolytiques, des somnifères, qui, pour un temps, adoucissent leur douleur, mais est-ce bien la bonne solution ? Le chagrin va, au bout de quelques mois, après sevrage des médicaments, rebondir, et sera d'autant plus insupportable. La mort, le deuil, ne sont plus considérés comme des phénomènes naturels, ils sont devenus pathologiques, donc il faut les soigner comme des maladies. Est-ce une façon de se rassurer ? On accorde, actuellement, un pouvoir quasi magique aux médicaments, que l'on croit même capables de rajeunir les personnes et pourquoi pas, l'idée se fait jour, de les rendre immortelles.

La naissance, comme la mort, phénomènes naturels à l'origine, sont devenues des pathologies, à soigner de la même façon que n'importe quelle maladie. Aussi ne doit-on pas s'étonner que ces événements effraient le commun des mortels, précisément.

Et, le plus dangereux, la personne en deuil, non seulement n'est pas reconnue dans son allure extérieure mais, trop souvent, on lui dénie le droit de pleurer, d'exprimer son chagrin. On la pense dépressive, on lui conseille de voir un médecin, de prendre des médicaments. Il est moins dérangeant de penser que la personne est malade plutôt qu'en deuil ! Il est devenu gênant, voire indécent, de se laisser aller à pleurer en public. Toutes ces attitudes inadaptées visent à gommer, en quelque sorte, les signes extérieurs de deuil et, au final, la mort elle-même.

Peu de parents initient leurs enfants à ce phénomène, malgré les études et avertissements des psychologues. On continue de raconter de vagues formulations, « Papi est au ciel », « Tonton est parti pour un long voyage ». Autrefois, comme les aïeux mouraient à la maison, les enfants n'ignoraient rien de ce phénomène, et l'accompagnement social et religieux était là pour adoucir le chagrin... Et les gens mouraient, la plupart du temps, de « vieillesse ». Qui accepte de mourir ainsi de nos jours ?

La vieillesse, phénomène naturel, est aujourd'hui devenue une maladie, presque honteuse, à l'instar d'une syphilis ou du sida. Notre société cache ses personnes âgées, encombrantes, inutiles. On ne peut plus nier une telle réalité, même si, sous couvert de « respect », on a banni le mot « vieux » pour le remplacer par « personne du troisième ou du quatrième âge ». Cette nouvelle appellation ne change malheureusement rien à la façon dont nos sociétés traitent leurs anciens dans les pays dits civilisés. Notre monde occidental soigne la vieillesse comme n'importe quelle maladie, à grands renforts de traitements, d'anxiolytiques, d'antalgiques, si bien que plus personne ne « s'éteint », expression paisible évoquant une chandelle usée doucement. Comme se fanent tout naturellement les fleurs, les arbres, et tous les êtres vivants, pour mourir et renaître, dans une autre saison, sous une forme différente.

Aucun être vivant dans l'univers, qu'il soit humain, végétal, animal, planète, n'échappe à ce mouvement perpétuel.

Autrefois, les aïeux mouraient, le plus souvent, dans leur sommeil, sans rien ressentir des affres de l'agonie à l'hôpital, entourés d'appareils barbares et inconnus. Ils trépassaient chez eux, dans leur foyer, entourés des leurs. La mort s'inscrivait en continu dans leur vie, sans le passage dans ce « no man's land » effrayant qu'est, pour une personne âgée, l'hôpital.

La vieillesse est mal perçue de nos jours. Une grosse bouffée de pseudo-jeunesse a envahi la société de consommation. Du « look branché » au bistouri du chirurgien esthétique, on n'a plus le droit de se laisser vieillir tranquillement. Gare à celui qui ne se conforme pas à ces nouveaux diktats ! On le met au ban de cette nouvelle société qui se veut toujours plus jeune, toujours plus dynamique, toujours plus performante. Ceux qui n'ont pas les moyens financiers de maintenir une apparence de jeunesse sont condamnés à la maison de retraite à brève échéance. Et les maisons de retraite, sauf exceptions, sont les antichambres d'une mort aseptisée, isolée, glacée. Le personnel a beau y être formé, compétent, humain, rien ne peut remplacer la cellule familiale, dans laquelle les générations se croisent, s'entraident, se forment mutuellement à une vie sociale équilibrée, entretiennent la mémoire et les racines de ses membres.

Sur les faire-part, plus de ces douces expressions désuètes, telle « il s'est éteint à l'âge de... ». Le défunt est mort d'une maladie quelconque, presque toujours à l'hôpital, trop souvent abandonné des siens. Alors que dans toutes les sociétés dites primitives, africaines, caribéennes, asiatiques, les aïeux sont respectés, écoutés, et entourés jusqu'au bout des leurs...

De même que l'on meurt de plus en plus violemment, que ce soit d'accident, de guerre, de catastrophe naturelle, d'agression par autrui ou soi-même. La maladie est aussi une agression violente. Autrefois, la mort pouvait revêtir un aspect romanesque. L'image du poète amaigri, tuberculeux et ténébreux, faisait rêver les jeunes filles en fleur. La mort personnifiée, la fameuse camarde chère aux écrivains, pouvait paraître belle, romantique dans sa mélancolie, aux esprits cultivés. A présent, elle ne représente plus que la violence, la souffrance dans toute sa crudité. Alors, on la cache et surtout, on se la dissimule à soi-même.

 

page 67

Feuilletons, gentils feuilletons, qui font passer un moment de ce temps si lourd pour les malades... L'après-midi, les dames, « accros » aux Feux de l’amour, ne dérogeraient pour rien au monde à cette habitude. Les messieurs, eux, regardent Derrick ou autre série policière. Certains aiment que le visiteur visionne l'épisode avec eux, et ensuite en discute, animant un peu les après-midi moroses.

Aujourd'hui, c'est Monsieur C. qui me demande de rester. A la moitié de l'épisode, il éteint le téléviseur et me confie son angoisse. Atteint d'une tumeur au cerveau, il sent ses facultés mentales diminuer rapidement, et son principal souci est le sort de ses enfants. Il a peur que ceux-ci éprouvent de trop grandes difficultés à faire le deuil. Père aimant et attentif, il a toujours eu de bonnes relations avec ses enfants et, en ces dernières semaines de vie, n'ose pas aborder le sujet de front avec eux. Nous en discutons longuement. Lui est prêt à leur parler, nais eux, encore jeunes, le sont-ils ? Ils lui tiennent toujours le même discours :
- Papa, ne t'en fais pas, tu vas guérir, prends patience, bientôt tu retrouveras la maison, etc.
Difficile de savoir s'ils sont réellement convaincus ou s'ils mentent pour rassurer leur père.

Savent-ils que celui-ci n'est pas dupe ? Question épineuse, qui se pose avec la plupart des malades. Au chevet d'un mourant, se tient une sorte de jeu, comme un « ballet psychologique » de ruses, d'échappatoires, toutes les tentatives d'approche sont faussées, bien souvent, autant du côté du malade que des visiteurs. Il serait vital que l'on se pose les vraies questions, et que l'on donne les vraies réponses, en toute sincérité. Mais cela suppose une bonne connaissance du phénomène, et une préparation pour chacune des parties. On devrait pouvoir se « former » à la mort, comme les futurs parents se forment à la vie de l'enfant à naître.

Il n'est pas difficile de convaincre Monsieur C. d'aborder la question très franchement, de dire à ses enfants de continuer sans lui du mieux possible, d'aborder tous les sujets restés en suspens dans leur vie commune, de ne pas les quitter sur des non-dits. Le lendemain de leur visite, il arbore un sourire radieux. Il a enfin pu échanger franchement avec eux, et ils l'ont persuadé de leur capacité à réagir sainement, avec chagrin, certes, mais sans pathos exagéré.

Monsieur C. va pouvoir vivre en paix ses derniers jours de lucidité. Délivré du souci concernant ses enfants, il apprécie dorénavant le moindre petit plaisir, une tasse de thé, une musique douce, une sucrerie. Ses facultés mentales s'estompent rapidement. Il m'avait confié que le plus dur pour lui était de devenir dépendant pour les soins de toilette. Plongé dans un semi-coma, il ne s'aperçoit pas des changes et des toilettes, ce qui réconforte sa petite famille.

Enfin, il part paisiblement, dans son sommeil, sans avoir repris conscience. Avec ses enfants, nous passons un moment très serein à son chevet. Nous ne prions pas, car ils sont athées, mais échangeons les souvenirs les plus heureux de son séjour parmi nous.

 

page 175

La plupart du temps, ce qui effraie le plus les mourants n'est pas le départ lui-même : ils sont, à de rares exceptions près, soulagés de pouvoir enfin se reposer, dormir, ne plus ressentir de douleur ni d'angoisse. Cette certitude, ils l'expriment tous. Ce qui fait peur est l'inconnu, pour les croyants comme pour les personnes en recherche. Les agnostiques, eux, éprouvent moins d'angoisse : ils savent qu'ils vont dormir d'un sommeil éternel, et que plus rien ne viendra les atteindre, ni malheur, ni bonheur.

Pour les autres, c'est l'incertitude totale : existe-t-il un ailleurs et que va-t-on y trouver ? Sauf pour quelques rares personnes figées dans des dogmes immuables, les religions traditionnelles n'apportent plus guère de réponses. Leur aspect, souvent galvaudé de façon folklorique, le spectre du terrifiant Jugement dernier, rebutent beaucoup de personnes. Quant à la notion d'enfer, qu'on l'interprète de façon symbolique ou non... personne ne veut y songer.

Si l'on étudie les grandes religions monothéistes, toutes apportent des éléments de réponse similaires : l'au-delà existe, l'âme se sépare du corps. Les récentes expériences de mort imminente semblent le confirmer.

Ce qui diffère est la conception de ce que devient la personne dans cet autre monde. Chez les chrétiens, les corps sont censés ressusciter. Dans le Coran, des délices charnels infinis attendent les fidèles. Le bouddhisme prône la réincarnation des âmes et le renouvellement de cycles de vie terrestre, jusqu'à la perfection permettant d'atteindre le Nirvana, c'est-à-dire la béatitude suprême. Les expériences de mort imminente semblent attester de la réalité d'un corps astral, revêtu par la personne qui a quitté son enveloppe terrestre.

Que penser au seuil de la mort ? La plupart des humains, pris dans le tourbillon de la vie, préoccupés par des questions matérielles, ne se sont jamais interrogés. La maladie leur a permis de s'arrêter, de réfléchir. Allongés sur leur lit de souffrance, ils commencent à se préoccuper des grandes questions existentielles, se demandent pourquoi ils ont vécu, pourquoi ils meurent avant les autres, quel est le sens de la vie terrestre, et, surtout, la plus angoissante parce que la plus incertaine: où se dirige l'âme ? Dans quelle contrée inconnue va-t-on errer ?

L'humain d'aujourd'hui, assoiffé de plaisirs matériels, consumériste et oublieux des valeurs essentielles, se préoccupe beaucoup moins que nos anciens du sens de la vie. C'est pourquoi, outre la tristesse de laisser derrière soi toutes ses possessions, affectives et matérielles, il éprouve avec acuité la peur de l'inconnu.

 



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