La dernière rose
Bernard Felix
10 janvier 2010
De la rosée d’automne qui l’a recouvert, le bouton émerge. Vers le soleil qui vient de dépasser la haie, il se tourne pour en capter la chaleur. Depuis la veille, il a pris de l’ampleur, maintenant s’étale en fleur et s’étire au sommet de la tige. Le bouton devient rose et celle-ci regarde autour d’elle. Rien qui lui ressemble, rien pour offrir comme elle, au soleil, ses couleurs et ses parfums. Et elle comprend :
Elle est la dernière rose.
Aucun autre bouton ne pousse sur les tiges voisines. D’aucun autre effort de beauté le rosier ne se sent plus capable. Il a tant et tant et si longtemps réjoui ses admirateurs. Mais :
C’est la dernière rose.
Au soleil elle a pu lentement, très lentement épanouir son sourire. Égayant le rosier de sa présence colorée, elle joue pleinement son rôle : celui pour lequel la sève l’a conduite au sommet. Elle joue son rôle dans le silence de l’allée déserte en cet automne lumineux et doux. Mais :
C’est la dernière rose.
Qu’a-t-elle encore à dire ou à prouver ? Séparée de ses sœurs plus âgées et fanées, quelle est sa tâche en ce jardin, dans le silence de ce jour encore levé sur la beauté des choses ?
C’est la dernière rose et ce soir elle se refermera. Sa tige va fléchir et elle va choir et disparaître dans l’allée au vent glacé de l’aurore suivante.
Elle a été belle et odorante comme toute rose doit l’être. Les rares passants qui l’ont vue et humée ont vu et humé une fleur tout à son rôle de fleur.
De nos jours aussi viendra s’épanouir la dernière rose, dernière manifestation de notre force vitale au terme de notre vie finissante.
Par elle nous pourrons encore, faiblement, témoigner de notre destinée assumée, luire à la rencontre de autres, être un moment de beauté pour les rares passants qui nous visiteront en cet octobre de notre vie.
C’est la dernière rose qui passe à travers nous, timidement accompagnée peut-être d’un peu d’angoisse ou d’inquiétude. Mais ce peut être, pour famille et amis, un instant de beauté ultime, l’occasion de montrer notre véritable essence de rosier - d’homme.
Notre choix, c’est de jouer jusqu’au bout notre rôle en ce jardin et d’exprimer notre insouci du lendemain où nous ne serons plus. Dieu pourvoit au présent de notre jour et c’est notre seule certitude. L’avenir, nous le lui remettons, il est à lui seul.
Aujourd’hui, c’est la dernière rose que nous faisons éclore. Qu’elle brille comme les autres et, sentant bon, qu’elle inspire autour d’elle les plus douces pensées.
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