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Promenades protestantes à Paris

 

 

Anne Cendre

 

 

Labor et Fides

360 pages, 27 €

 

Recension Gilles Castelnau

 

.

 

2 avril 2011

Anne Cendre aime Paris et le connaît bien. Elle aime s’y promener et prend plaisir à nous le présenter, rue après rue. Surtout le rues qui portent le nom d’un protestant – il y en a 67 auxquelles il faut ajouter les fontaines Wallace.

Elle en profite pour nous parler de ces protestants que ces rues arrachent à l’oubli, de ceux qui y ont habité, des temples que l’on y rencontre et encore de mille choses qui l’ont intéressée.

Anne Cendre a choisi de ne rien dire des événements protestants qui ont eu lieu en des rues ne portant pas un nom protestant. Il est pourtant intéressant et émouvant d’aller voir, par exemple, la rue Visconti où fut célébré le premier baptême protestant, où se tint le premier synode dit « à la lumière des bûchers », fondateur de l’Église réformée de France et où la confession de foi de La Rochelle fut approuvée, de savoir que place de l’Hôtel de Ville Grève furent brûlés, entre autres, Louis de Berquin, Anne du Bourg ou Gabriel de Montgomery de s’arrêter à la Croix du Trahoir, rue Saint-Honoré autre lieu de bien des supplices…

Voici, en exemple, une de ces promenades, parmi les 67 autres.

 

Rue Jean Calvin

Lorsque je commençai à songer à un livre sur les rues de Paris qui portent un nom protestant, la première sur ma liste était évidemment Jean-Calvin dans le 5e arrondissement. Depuis, cette rue n’a guère changé. Elle est toujours aussi morose.

Quelques légères différences pourtant. D'abord un garage à vélo Vélib' y a été installé. C'est une bonne idée puisque la rue comprend de nombreux lieux consacrés à l'étude et aux étudiants, donc aux jeunes. Autre nouveauté : les fresques dessinées sur le passage qui conduit de la rue Jean-Calvin à la rue Mouffetard. Des artistes urbains connus ont apporté de l'esprit et de la couleur à ce tunnel plutôt sinistre. Les musiciens de Jef Aérosol avec son slogan « La musique adoucit les murs », l'homme blanc de Jérôme Mesnager, les ballons rouges de Nemo défient le vandalisme ambiant. A gauche, en sortant du passage, des silhouettes ont été fixées sur un mur aveugle : des enfants assis face à un homme noir représentant sans doute le maître. C'est signé Lézarts de la Bièvre, un de ses groupements d'artistes qui tentent d'animer les rues du quartier.

Pour commencer, situons la rue Jean-Calvin. Nous sommes dans le 5e arrondissement, au cœur du bourg Saint-Médard, bourg rattaché à la ville de Paris en 1724. Il s'est constitué en agglomération dès IXe siècle, au milieu de vignes et de terres agricoles, et se développe au cours des siècles suivants, des personnages importants venant y installer leur résidence secondaire, en quelque sorte. Au XIVe siècle, le bourg ne comportait que deux rues, la rue des Bouliers (devenue Daubenton) et la rue Mouffetard.

La rue Mouffetard, l'une des plus anciennes de Paris, est aujourd'hui l'une des plus animées et pittoresques, grâce notamment à son fameux marché permanent. Elle faisait partie d'une ancienne voie romaine. Son nom remonte au Moyen Age, ou plutôt ses relents. Pour les uns, le nom de Mouffetard viendrait en effet de « moffette » ou « mouffette », mot qui annonçait une mauvaise odeur. Parce que cette ancienne artère, le long de la Bièvre, était bordée de tanneurs, de tripiers, d'écorcheurs. Vous pouvez imaginer la puanteur que ces métiers produisaient. De plus, on y déversait des tas d'ordures, ce qui en faisait une décharge encore plus nauséabonde. Quelle moffette ! Pour les autres, le nom de Mouffetard serait une déformation de Mont Cétard, le nom d'une colline située de l'autre côté de la Bièvre.

Les tanneurs ont subsisté jusqu'au XXe siècle, mais aujourd'hui ils ont entièrement disparu. Des odeurs subsistent, plus agréables. Elles changent au fil des heures, des étals et des restaurants qui longent la rue, rendue aux piétons sur une grande partie de sa longueur ; et les terrasses de bistrot envahissent les trottoirs. Au N° 60, à l'angle avec la rue du Pot-de-Fer, on distingue les restes d'une fontaine du XVIIe siècle : Marie de Médicis avait réactivé un aqueduc gallo-romain pour amener l'eau dans les jardins et le palais du Luxembourg. Le surplus alimentait plusieurs fontaines, dont celle-ci.

C'est en arrivant aux deux tiers de sa hauteur qu'on découvre la rue Jean-Calvin, entre les Nos 96 et 98 de la rue Mouffetard, par ce passage dont je viens de parler, entre une boutique de fringues et un magasin de produits biologiques. On débouche dans une artère assez large, mais courte, entourée de hauts murs et d'immeubles modernes abritant un collège, un centre universitaire, une crèche municipale. Le fondateur de l'Académie de Genève aurait sans doute été heureux que sa rue soit consacrée à l'éducation de la jeunesse.

Lorsque la rue Jean-Calvin atteint la rue Tournefort, elle change de nom pour devenir rue Pierre-Brossolette. Brossolette (1903-44), martyr de la Résistance, n'a pas attendu aussi longtemps que Calvin pour être honoré par une rue de Paris. On l'a baptisée l'année de sa mort, en 1944, tandis que Calvin n'a eu droit à la sienne qu'en 1936. Calvin est cependant mieux loti que Luther qui, lui, attend toujours. Mais passons...

D'ailleurs, avoir une rue à son nom ne signifie pas qu'on soit connu. J'ai posé la question à des passants. Les réponses m'ont parfois étonnée. « Nous sommes dans la rue Calvin, savez-vous qui c'est ? » « C'est écrit sur la plaque avec le nom de la rue », me répond gentiment une dame. « Oui, mais vous, savez-vous qui c'est ? » Non, elle avoue que non. « Et pourtant j'habite dans le coin », reconnaît-elle.

Un jeune homme, qui a l'air d'un étudiant, attend quelqu'un. J'en profite pour lui poser ma question. Il répond sans trop hésiter : « C'est le fondateur du calvinisme ». Bien. Et le calvinisme, qu'est-ce que c'est ? « C'est un mouvement religieux, n'est-ce pas ? » Il est tout content d'avoir su juste, comme si je lui avais posé une colle à un examen.

Une jeune femme déclare tout de go que « Calvin, c'était le copain de Luther ». Une autre ne connaît que Calvin Klein, celui dont elle envie probablement les vêtements.

Je pose la question à un jeune homme qui prend des photos des graffitis dans le passage. « Lequel ? », me répond-il. Celui de la rue, lui dis-je. « Ah non ! » Mais il connaissait les noms des dessinateurs.

Une dame avoue son ignorance et ne semble guère s'en soucier. Pourtant le protestantisme est présent dans le quartier. Il y a là une paroisse réformée toute proche, la Maison fraternelle, au 37, rue Tournefort. Mais il faut dire qu'elle est très discrète, dissimulée dans un immeuble de construction moderne qui abrite également le secrétariat régional de l'Eglise réformée de France.

La rue Tournefort a belle apparence. Elle s'appelait autrefois rue Neuve-Sainte-Geneviève. L'inscription subsiste, mais le mot « sainte » a été gratté à la Révolution. A l'angle s'élève un immeuble cossu, sans doute des années 1930, le Concordia, qui avait été un hôtel et qui est maintenant une résidence étudiante. En face, surélevées, quelques maisons anciennes dont un restaurant qui a pignon sur rue depuis des générations. Il surplombe une sorte de terre-plein, avec quelques bancs, la place Lucien Herr (1864-1926), bibliothécaire de l’Ecole normale supérieure il y a un siècle.

Contre le mur de soutènement on a placé une fontaine, formée de sculptures qui ressemblent à des voiles de pleureuses. Des pleureuses qui versent des larmes en permanence. L'auteur en est une élève de l'Ecole des beaux-arts, Bernadette Gourier (1981).

Au N° 16, rue Tournefort, un très beau porche donne accès à une ancienne communauté religieuse, la communauté de Sainte-Aure. Joseph Pitton de Tournefort (1656-1708) était un botaniste qui herborisa dans de nombreux pays. Une autre rue du quartier porte un nom de botaniste, la rue de Candolle, qui se réfère à Augustine de Candolle (voir plus haut).

Un autre protestant tout proche, le pédagogue suisse Pestalozzi (voir plus loin) qui accueillait et instruisait des enfants pauvres. Il aurait sûrement été cher au cœur de Calvin. Charles Lhomond (1727-94), était un prêtre grammairien. Un autre religieux se trouve dans les parages : le père Teilhard de Chardin (1881-1955), théologien, philosophe, scientifique. Son ouvrage Le phénomène humain est le plus connu.

Mais surtout il faut mentionner Erasme (1467-1536), qui s'intéressa à la Réforme, mais n'y succomba pas. Calvin connaissait ses œuvres et l'admirait. Ils ne se sont pas rencontrés, n'ont pas correspondu, mais ils avaient en tout cas une chose en commun : tous deux ont survécu à leurs études dans l'effroyable Collège Montaigu (sur l'emplacement de l'actuelle bibliothèque Sainte-Geneviève).

Erasme et Rabelais y avaient été étudiants avant Calvin et en ont décrit les horribles rigueurs. Ecoutons Erasme qui évoque le directeur : « Il contraignit les élèves à un régime si rude, à de telles abstinences, à des veilles et des travaux si pénibles que plusieurs d'entre eux moururent ou devinrent par sa faute, aveugles, fous ou lépreux. » Quant à Rabelais, il place son Gargantua dans ce qu'il appelle « ce collège de pouillerie qu'on nomme Montaigu », en rappelant d'incroyable cruauté et l'ignominie » qu'il y avait connues. Calvin n'y était pas en même temps qu'eux, mais les règles en étaient encore extrêmement strictes. Il venait d'un autre collège, le Collège de la Marche (qui se trouvait rue de la Montagne-Sainte-Geneviève), où le régime était bien plus humain. Il ira aussi plus tard dans le Collège Fortet, rue Valette, en face du Collège Sainte-Barbe. Calvin y suivit des cours de grec et d'hébreu et il y donna lui-même des conférences. On raconte que c'est là, en 1532, que voulant échapper à des poursuites à cause de ses prises de position en faveur de la Réforme, il s'enfuit en grimpant sur les toits. La tour, qui porta le nom de Calvin, a été démolie au XXe siècle.

La vie de Calvin est trop connue pour que je la raconte ici. Rappelons simplement qu'il est né à Noyon en Picardie en 1510 et qu'il est mort à Genève en 1564 après y avoir installé une sorte de république protestante. Il a laissé un texte essentiel pour l'établissement de la Réforme, L'Institution de la religion chrétienne.

Si Calvin a vécu plusieurs années au nord du 5e arrondissement, il n'a jamais habité dans sa rue, qui n'a d'ailleurs été ouverte qu'au début du XXe siècle. Que penserait-il des alentours ? Il abrite aujourd'hui surtout des bistrots, des boutiques de fanfreluches, d'objets superflus, ostentatoires, inutiles. Pauvre Calvin. Heureusement pour lui, la rue qui porte son nom n'a pas été contaminée de la sorte.

Toutefois, si l'on oublie notre austère réformateur, on peut avoir plaisir à se promener dans ce quartier si animé. La rue du Pot-de-Fer, par exemple, est l'une des plus vivantes. Les bistrots se suivent, de toutes nationalités, de toutes grandeurs, du plus humble au plus coté. Allez-y boire un verre en pensant à Calvin.

 



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