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Satan, les bêtes sauvages, les anges

 

 

Gilles Catelnau

 

 

23 avril 2010

Marc 1.1-15
Jean parut, baptisant dans le désert, et prêchant le baptême de repentance, pour la rémission des péchés. Tout le pays de Judée et tous les habitants de Jérusalem se rendaient auprès de lui et, confessant leurs péchés, ils se faisaient baptiser par lui dans la rivière du Jourdain.
Jean avait un vêtement de poils de chameau, et une ceinture de cuir autour des reins. Il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage.
En ce temps-là, Jésus vint de Nazareth en Galilée, et il fut baptisé par Jean dans le Jourdain. Au moment où il sortait de l'eau, il vit les cieux s'ouvrir, et l'Esprit descendre sur lui comme une colombe.
Et une voix fit entendre des cieux ces paroles :
- « Tu es mon Fils bien-aimé, en toi j'ai mis toute mon affection. »Aussitôt, l'Esprit poussa Jésus dans le désert, où il passa quarante jours, tenté par Satan. Il était avec les bêtes sauvages, et les anges le servaient.

 

Il est intéressant de comparer la manière dont les quatre évangélistes présentent au début de leur évangile la personne de Jésus.

- L’évangéliste Matthieu voit la légitimité royale de Jésus. Il commence, en effet, par une grande généalogie survolant tous les rois d’Israël et par le récit des mages qui, pourtant venus d’orient attribuent à Jésus le titre de « roi des Juifs ».

- L’évangéliste Luc met plutôt l’accent sur la légitimité céleste de Jésus par toutes ses apparitions d’anges. L’évangéliste Jean divinise Jésus en l’identifiant au « Logos » cosmique.

- L’évangéliste Marc quant à lui montre Jésus surgissant du désert où il était en compagnie de « Satan, des anges et des bêtes sauvages ». Ceci est d’autant plus remarquable que les biblistes supposent, en général, que Marc écrivait à Rome, en pleine civilisation urbaine.
Les habitants de la Ville ne pouvaient qu’en être frappés, eux qui vivaient dans le tourbillon des problèmes professionnels, politiques et familiaux des esclaves partout, de la police ominiprésente, des fonctionnaires,des bourgeois gagnant de l’argent, des nobles faisant carrière, des étrangers parlant mille langues, dans les rues, les thermes, les théâtres, les ouvriers commençant la construction du Colisée... Les Romains n’étaient guère religieux - beaucoup moins en tous cas que les Grecs ou les Juifs – et leur esprit était plus habité par les problèmes de la vie courante que par les idées générales et métaphysiques.

Le passage par le désert dont parle Marc de Jésus et de « tout le pays de Judée et tous les habitants de Jérusalem » suggère en quelque sorte un regard neuf sur la vie du monde. Dans le désert, il n'y a rien et ce vide justement, ce silence nous permet de voir au-delà de la civilisation, la profondeur de la nature des choses, la profondeur du monde, de jeter un nouveau regard plus humain sur le monde, sur la vie, sur notre civilisation et sur nous-même. Le baptême au désert, par son vide même, libère les esprits des exigences du quotidien et permet de prendre conscience de notre propre existence : Au fond, qui sommes-nous ? Que faisons-nous dans la ville ? Quelle idéologie, quelle théologie, quels engagements nous captivent ? Quelle est cette Vie que nosu sentons monter en nous ?

La lecture de l’Évangile de Marc nous invite donc, nous aussi, à passer à la suite de Jésus, à la suite des habitants de Rome, du tourbillon de notre ville au silence du désert afin de regarder au retour notre ville d’un œil neuf. Notre ville, notre civilisation, nos traditions, nos avions, notre TV, nos options politiques, Nicolas Sarkozy, Martine Aubry, la Grèce, l’Afghanistan, la crise, les délocalisations, le chômage, les banlieues, les Églises, les catholiques, l’islam, les syndicats, les grèves, les avortements, les mères porteuses, internet, les mariages homos, les belles-mères, les adolescents, les patrons…

Marc ne nous dit pas de fuir tout cela et de nous enfermer dans une bulle d’indifférence pour mieux trouver Dieu. Jésus ne passe « que » 40 jours dans le désert et son ministère commence dès son retour en ville lorsqu’il s’occupe d’un possédé guéri que personne n’avait remarqué avant lui.

On ne revient pas indemne du désert. On y a pris conscience de notre réalité humaine, de notre petitesse, du dérisoire de certaines de nos passions, des illusions dans lesquelles on vivait notre modernité qu'il faudrait repenser : qu'en est-il de l'idée du salut par le niveau de vie ? de la domination de l'économie ? Quel est réellement l’essentiel fondamental de la Vie humaine qui monte en nous ? La Vie qui est l'Élan vital que Dieu fait monter en nous. Le saint Esprit, car c’est bien lui qui est en nous.

Ce passage au désert n'est pas une privation, une souffrance, c'est un bonheur. Marc parle dès sa première ligne d'une « Bonne Nouvelle ». Jésus était à l’aise, paisible et fort avec Satan et les anges, avec les bêtes sauvages qui semblaient ne lui faire aucun mal. Nous aussi la Présence divine répond à nos préoccupations fondamentales et nous renouvelle au désert la force intérieure, la paix et le sourire fraternel qui change le regard que nous portons sur notre vie en ville.

Il existe une transcendance en nous. Il y a plus en nous que notre identité citadine, notre profession, nos opinions sociales, politiques ou religieuses. Nous ne sommes pas prisonniers de notre microcosme, de nos idées toutes faites, de la pensée unique. Nous ne sommes pas un caïman dans un marigot. Dieu nous rend plus humains.

Ce n'est pas tellement le culte, les prières rituelles qui nous aident. C'est la méditation qui consiste à prendre un instant, de temps en temps, à créer un espace de « désert » provisoire dans notre vie pour regarder le monde, notre vie avec les yeux de Jésus : Jésus transgressait le sabbat, fréquentait les pécheurs, inventait. Il voyait le possédé dans la synagogue et savait le libérer. Regarder le monde avec les yeux du Dieu qui sait nous rendre plus humains, plus inventifs aussi pour notre monde et nos compagnons les autres hommes.

Ne pas nous détourner de la vie du monde, y être pleinement engagé comme Jésus l'était, mais prendre conscience qu’elle contient beaucoup d’illusions et doit être repensée. On remet en question - c'est la « conversion » - les certitudes habituelles, les idées reçues politiques, sociales, religieuses, humaines, non en une instabilité adolescente ou une anarchie destructrice mais dans la liberté et la force intérieures que nous pouvons puiser en nous car elles sont fondées sur Témoignage intérieur du saint Esprit qui nous pousse nous aussi au désert avec Satan, les bêtes sauvages et les anges.


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