Libre opinion
Et c’est ainsi
qu’une voie infinie...
Un itinéraire personnel
Eric Fuchs
Labor et Fides
159 pages
Recension Gilles Castelnau
23 mars 2009
Eric Fuchs est professeur honoraire de l’Université de Genève. Il a écrit de nombreux ouvrages sur le protestantisme. Dans celui-ci, en huit chapitres très clairs et agréables à lire, il fait le bilan de la foi qu’il a approfondie et qu’il a conservée tout au long de sa vie :
1. Je m’interroge toujours
2. Ce que j’ai reçu : le Credo
3. Voir ou croire : voir pour croire (Le Royaume de Dieu, la Résurrection)
4. En quête de Dieu. Où est-il ?
Caché sous la figure du pauvre
Dans le silence intérieur
Dans la beauté de la Création.
5. Ce que j’ai reçu : une éthique de la liberté
6. Ce que j’ai reçu : le Notre Père. Parler de Dieu, parler à Dieu, la prière.
7. La foi, la souffrance et la mort
8. Alors la foi ?
Voici quelques passages de ce livre.
Page 22
Prenons l'exemple de la résurrection du Christ.
L'analyse historico-critique des textes qui présente cet événement conclut à l'incertitude documentaire : il est impossible de savoir ce qui s'est passé au matin de Pâques. Ce qui est certain en revanche, c'est la certitude des amis, des disciples de Jésus de l'avoir « vu » vivant après sa mort sur la croix.
D'une certaine manière, c'est la foi des disciples qui, en mémoire de Jésus et de son extraordinaire passage parmi les siens, l'a élevé au rang de Seigneur et donc de ressuscité vainqueur de la mort. Mais cette foi n'a pas créé ce qui est à sa source et qui reste un « fait » totalement mystérieux, et dont on ne peut parler que par métaphores.
Un langage n'a pu naître pour dire le fait originel et en décrire les multiples significations que parce que le fait en a été la source cachée, et cachée à tout jamais. On constate le fait par ses conséquences, et celles-ci sont telles qu'elles ne peuvent être comprises que comme des métaphores. Métaphores dont le signifiant est le corps ressuscité, réapparu comme vivant, du Christ, et le signifié le mystère d'une présence qui échappe désormais au temps et à l'espace.
Page 23
Ainsi que le raconte la parabole du semeur (Matthieu 13.1-9. 18-23), la semence jetée en terre ne peut donner du fruit que si elle tombe dans la bonne terre. Qu'est-ce que la bonne terre ? C'est celle qui en attente du grain va fournir la nourriture nécessaire aux racines naissantes. Image d'un échange entre semence et terre où chacune a besoin de l'autre pour réaliser ce pour quoi elles existent.
Ainsi la Parole de Dieu ne peut porter du fruit sans la collaboration de celui à qui elle s'adresse, sans que celui-ci s'incorpore cette Parole, ou, comme le dit l'Apocalypse mange le livre (10,9s.). Il faut que la terre accepte de recevoir la semence et lui fournisse ce dont elle a besoin pour se développer. La foi ne peut naître que là où existe une attente confiante, la reconnaissance d'un désir de connaître autre chose que ce que l'expérience commune offre ; il faut encore, pour poursuivre la métaphore, faire de la place pour la graine, nettoyer la terre de ce qui pourrait menacer sa croissance et empêcher qu'elle s'enracine...
La foi est donc une possibilité ouverte à tous. Pourquoi certains l'accueillent-ils et d'autres non ? Les raisons en sont souvent multiples : l'éducation, le milieu familial ou social, la liberté personnelle et aussi la répulsion à l'égard des Églises et leur attitude trop souvent marquée par l'intolérance et la violence.
Le refus de la foi ne peut être attribué à un mystérieux décret divin qui sauverait les uns et condamnerait les autres, il appartient au choix de la liberté personnelle, il exprime aussi parfois la protestation contre une manière autoritaire et prétentieuse de confondre foi et soumission, responsabilité et obéissance.
Page 53
Croire en Jésus, c'est croire qu'en un point précis de l'histoire, le tissu serré de la fatalité s'est déchiré. La mort a été mise en échec non par un héros, demi-dieu descendu de l'Olympe, mais par un prédicateur juif, repoussé par les siens et finalement condamné à mort par les autorités religieuses et politiques contemporaines. La faiblesse a vaincu la force ; la force de l'esprit et de l'espérance a rendu impuissante la mort (Heureux les pauvres... ). Cette mise en question radicale des hiérarchies naturelles ne cesse depuis lors de travailler la conscience humaine.
En revanche, quand le christianisme se comprend d'abord comme un système explicatif du monde et de Dieu, un savoir auquel il faut adhérer, il court le risque de ne plus être qu'une idéologie ou une religion parmi d'autres ; il explique au lieu d'interpeller, répond au lieu d'interroger, juge au lieu d'accueillir. La résurrection perd son caractère d'anormalité radicale pour devenir le couronnement nécessaire d'une entreprise divine préparée de longue date.
Page 57
Le texte du Credo dit : ce Jésus ressuscité est monté au ciel pour siéger à la droite du Père et viendra de là pour juger les vivants et les morts. Ce langage est à l'évidence symbolique, il est caractéristique du besoin que la logique théologique dont nous avons parlé suscite : s'il est le Seigneur, Jésus a dû échapper à la mort et donc vivre, et peut-il vivre ailleurs qu'auprès de Dieu ? Les mots qui le disent sont dangereux, car ils conduisent forcément à transformer les images en représentations, car l'imaginaire ne peut s'appuyer que sur le réel. Le mystère que le Credo veut sans doute faire percevoir devient une description ; du coup, la sagesse biblique qui refuse toute représentation de Dieu est masquée, et le Credo favorise ici une subtile objectivation de la foi. Ce pseudo-savoir devient idéologique, en ce qu'il va servir de marque identitaire, qui sous-entend que seuls ceux qui adhèrent à cette expression de la foi seront membres de l’Église et donc sauvés. Ce n'est pas par hasard si cet article se clôt sur l'annonce du jugement ! La foi-confiance cède le pas à la foi-connaissance.
Bientôt fleuriront les anathèmes sur ceux qui ne confesseront pas la doctrine orthodoxe...
Il nous faut donc se méfier d'une curiosité théologique qui peut se laisser emporter au-delà de la juste sobriété que les confessions de foi primitives manifestaient. Pour ma part, je pense que la confession de foi de Romains 10,9 [Si tu confesses de ta bouche le Seigneur Jésus, et si tu crois dans ton cœur que Dieu l'a ressuscité des morts, tu seras sauvé.] dit l'essentiel et que ce qu'on ajoute court le risque de venir « du Malin », comme dit Jésus (Matthieu 5,37) !
Page 82
Croire en la résurrection, c'est ne pas laisser la mort envahir notre vie, en détruire tout émerveillement pour sa bonté ; c'est croire que le don de la vie n'est pas détruit par la mort, mais par l’égoïsme, la peur ou le désespoir ; l'espérance de la résurrection se manifeste non comme un retrait de cette vie, une attente d'une autre vie ou d'un autre monde mais par un bonheur de vivre, une gaîté dont Ricœur dit qu'elle oscille entre l'appétit de vivre et la grâce de l'insouciance. On voit miel ainsi comment la résurrection du Christ nous concerne : celui qui a accepté de ne pas chercher à sauver sa vie, c'est -à-dire à défendre sa vie n'importe quel prix, est recueilli dans la mémoire de Dieu.
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Parler à Dieu comme le fait le Notre Père peut aisément conduire à un malentendu : Dieu semble y être décrit comme un père sourcilleux, qui du haut des cieux veille à ce que son Nom soit correctement honoré, qui contrôle de près la conduite de ses enfants pour s'assurer qu'ils obéissent à sa volonté et qui sanctionne leurs désobéissances, parce que celles-ci retardent la venue du Royaume. La « foi » équivaut alors à une humble soumission à ce que le sort (Dieu ?) réserve aux croyants et s'exprime d'abord par l'incessante confession qu'ils sont des pécheurs impénitents qui doivent demander à Dieu pardon pour leurs fautes.
Mais la foi, sans guillemets cette fois, n'est pas cette crédulité asservissante. Parler à Dieu ouvre une crise radicale dans notre « parler de Dieu », la prière, telle que Jésus nous l'enseigne, met à nu les pièges de notre religiosité naturelle qui cherche à détourner la Parole de Dieu de son sens, et sur notre perpétuelle tentative de ramener le Dieu de Jésus-Christ au rang des dieux que nous ne cessons de créer pour justifier nos servitudes.
Cette malheureuse interprétation du Notre Père est à peine caricaturale, on peut la lire dans de nombreux catéchismes ou livres de piété. Or la foi telle qu'elle s'exprime dans la prière du Seigneur n'a rien à voir avec cette soumission craintive que cette lecture réclame, elle est au contraire une affirmation de la bonté de la vie qui, malgré l'affrontement au mal, est l'objet d'une promesse que rien ne peut détruire.
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