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La gauche, la droite et l’éthique

 

jalons protestants et œcuméniques face aux défis de la laïcité

 

 

Denis Müller

professeur à la faculté de théologie de l’université de Genève

 

Ed. Cerf

128 pages – 10 €

Recension Gilles Castelnau 

 

 

10 mai 2013

Quelles positions prend-on sur des questions éthiques comme le mariage homosexuel, l’euthanasie etc. selon que l’on est catholique ou protestant, de gauche ou de droite, suisse ou français ?
Le professeur Denis Müller nous fait partager sa liberté de pensée et sa grande érudition dans un ouvrage qui n’est pas toujours facile à lire mais qui donne à penser.

En voici quelques passages.

 

.

 

page 36

 

La laïcité face au mariage, à la filiation et à la mort

 

[...] Dans quelle mesure le potentiel utopique du christianisme, dirigé en priorité contre le conservatisme social et politique, inclut-il dans sa critique non seulement l'éthique « bourgeoise » du mariage et de la famille, mais encore toute forme de défense de la vie ? N'y a-t-il pas ici amalgame et confusion entre socialisme et anarchisme libertaire ? Le socialisme politique et socio-économique ne peut-il pas aussi se comprendre, ne doit-il pas se comprendre d'abord comme protection des faibles ? Dans des questions aussi diverses que celles de l'avortement, du mariage, de la filiation et de l'euthanasie, ne faut-il pas considérer aussi, voire prioritairement, la vulnérabilité des femmes, des enfants, des handicapés ou des personnes en fin de vie, plutôt que de souligner de manière unilatérale le libre choix des femmes et l'autodétermination des sujets concernés ?

 

page 43

La confusion entre le niveau du bien commun et celui des droits individuels

À en croire de nombreux commentaires de la presse française après le 6 mai 2012, une des raisons majeures du vote catholique majoritaire (de la part des catholiques pratiquants) en faveur du président sortant aurait justement été la peur de voir remise en question, par le nouveau pouvoir socialiste, cette éthique de la vie telle qu'elle a été synthétisée par le Magistère romain depuis Humanae vitae (1968) et tout particulièrement dans les textes avalisés sous Jean-Paul II, Donum vitae {instruction de 1987) et Evangelium vitae (encyclique de 1995). Nous reviendrons sur ces textes de manière plus précise dans notre chapitre IV.

Cette ligne de commentaires a de quoi étonner, si on pense que, sur beaucoup de points, les catholiques pratiquants ne sont de loin pas toujours d'accord avec Rome (que ce soit sur la question de l'avortement ou sur celle du mariage et de la famille, du remariage des divorcés, etc.). Tout d'un coup les catholiques se seraient mis à suivre le Magistère comme un seul homme et comme une seule femme (du moins, quatre sur cinq d’entre eux, il n'y a heureusement pas totale unanimité).

Mais cet étonnement qui nous saisit sera sans peine attribué par nos lecteurs majoritairement catholiques au double fait que l'auteur de ces lignes est protestant et qu'il regarde la situation depuis un autre pays que la France. Sans doute. Pourtant, la question ne doit-elle pas être adressée à chacun : n'y a-t-il pas de ce côté aussi une certaine contradiction à adopter et à assumer le discours magistériel romain contre le relativisme, le libéralisme et le laxisme ambiants, tout en donnant sa voix à un parti politique, l'UMP, qui a largement fait son fonds de commerce d'un néolibéralisme marchand et financier ? Si la gauche chrétienne manque de distance critique envers le prétendu progrès moral des droits inconditionnels de l'individu moderne, est-ce une raison pour que la droite catholique d'inspiration sociale diabolise le sens du bien commun défendu par la gauche et se rallie à une politique néolibérale participant des erreurs dénoncées de longue date par la doctrine sociale de l'Église ? On le voit, aucune tendance n'en est à une contradiction près.

 

page 55

De l'impasse d'Humanae vitae
aux ambigüités de Veritatis splendor :
une critique protestante

Sortir des caricatures

Faut-il jouer à pile ou face, choisir la substance, la solidité, l'orthodoxie catholique, romaine, vaticane, ou lui opposer le revers de la médaille, la face protestante, avec ses principes, sa vision de la laïcité, de la diversité, du pluralisme ? Faut-il courir le risque de devoir choisir entre deux caricatures, la rigidité catholique et la légèreté protestante, l'autoritarisme de la vérité et le relativisme du libre arbitre ?

Nous ne le pensons pas. Les caricatures, c'est l'évidence même, ne sont jamais fécondes. Il faut au contraire privilégier une troisième voie, tracer un sentier plus audacieux, escarpé et redoutable, confinant à la recherche instable de la vérité, du bien et du juste, de la norme libératrice et inspiratrice.

 

page 79

Quand la splendeur de la vérité aveugle
et consume la liberté : Veritatis splendor

[…] note 2

Les critiques que nous formulons dans ce chapitre ne sauraient tromper et ne tromperont aucune personne cultivée et nuancée : même si nous prenons fortement distance par rapport à la conception catholique magistérielle actuelle des rapports entre liberté et vérité, nous n'en sommes pas du tout pour autant adepte d'un relativisme éthique qui s'appuierait sur une conception à la fois minimale et radicale de la liberté ; nous militons au contraire pour une compréhension optimale, et donc aussi substantielle, de la liberté. L'éthique, selon nous, ne peut se replier sur le simple choix du sujet ; elle n'est pas une pure question de préférence subjective (comme on a pu le dire à propos de l'orientation homosexuelle, censée ressembler à une préférence pour la glace à la framboise plutôt qu'à la glace au chocolat) ; il ne suffît pas de savoir si j'aime ou non « les croissants chauds » (voir R. Ogien, L'Influence de l'odeur des croissants chauds sur la bonté humaine et autres questions de philosophie morale expérimentale, Paris, Grasset, 2011). L'éthique de la liberté ne repose pas sur une religion laïciste ou anarchiste de la liberté, mais sur une conception normative de la liberté comme option préférentielle pour le bien et le juste.
[…]

 

page 82

Liberté et responsabilité : une méfiance déplacée à leur encontre ?
Malheureusement, malgré tous les progrès réalisés par Rome avec Vatican II, quelque chose semble se produire qui conduit à la régression plutôt qu'à la libération de la pensée. L'écart culturel entre Veritatis splendor et Casti connubii (1930 !) est facile à constater, mais le Magistère romain ne s'est pas vraiment affranchi du pessimisme anthropologique et moral radical de Pie XI.
Il est sans doute plaisant, ou déplacé aux yeux de certains, qu'un théologien et éthicien protestant en vienne à qualifier la position romaine de pessimiste, surtout au niveau de l'anthropologie ! Ce travers n'est-il pas depuis longtemps celui de la tradition protestante, Luther et Calvin, puis Schleiermacher et Barth à leur suite n'ayant cessé de souligner le caractère « peccamineux » de la raison humaine livrée à elle-même ?
Notre conviction (certainement partagée bien au-delà des cercles protestants et, beaucoup plus que ces derniers eux-mêmes veulent bien le connaître, dans les courants les plus vivants et les plus dynamiques du catholicisme contemporain) est que l'Eglise catholique n'entrera de plain-pied dans la modernité et n'accomplira le passage même symbolique à Vatican III et à un œcuménisme plénier ( ! ) qu'en rompant de manière claire avec ce pessimisme et ce négativisme culturels et anthropologiques (donc aussi sexuels !) ou, en termes plus simples, avec la méfiance constitutive qui entache sa vision même de l'être humain.
Il n’y a pas, en catholicisme, que Hans Küng, Eugen Drewermann ou Charles Curran pour avoir osé le dire, au prix que l'on sait : les Karl Rahner, Maurice Bellet, Elisabeth Schüssler-Fiorenza, Eric Gaziaux et bien d'autres ont montré ou continuent à tracer la voie d'une telle mise à jour évangélique du catholicisme et du christianisme.
A notre humble avis, un tel changement de paradigme supposerait aussi d’oser en finir avec la vision lisse de la continuité qui prédomine dans l’auto-interprétation du Magistère et de ses défenseurs les plus serviles, par suite d'une reprise insuffisamment contextuelle et critique de la théorie théologique de l’évolution du dogme du cardinal Henry Newman. Le temps n’est plus, ou ne devrait plus être, où l'on peut présenter la doctrine chrétienne, pas seulement en sa forme romaine, comme un développement paisible et non problématique « de Jésus à Jean-Paul II » (ou à Benoît XVI).

Alors peut-être deviendra possible le « catholicisme ondoyant » - plutôt que « crispé dans une peur morbide » - qu'Emmanuel Mounier, dix ans avant le début de Vatican II, appelait de ses vœux magnifiques et pleins d’humour, en signe d'un œcuménisme personnaliste et ouvert.

 

page 122

ENVOI

L’altérité de l’amour, remède à la violence et défi à la mort

 

[...]
Les positions « conservatrices », du côté catholique ou évangélique, tendent à récuser la politique sociale et économique de la gauche présidentielle sous le prétexte qu'elle entraîne en sus une mise à mal de l'éthique de la vie, ainsi que de la morale familiale et procréative.

À l'inverse, les positions « progressistes », communes à la gauche et aux courants du christianisme social ou de la gauche chrétienne, tendent à amalgamer le progrès historique avec le progrès moral et à considérer comme une évidence que toute victoire de la gauche suppose un oui inconditionnel au mariage homosexuel et à la légalisation de l'euthanasie.

Comme nous avons tenté de le démontrer, ces parallélismes antagonistes reposent sur une symétrie douteuse, qui s'avère ruineuse pour la foi chrétienne et pour les différentes Eglises chrétiennes.

L'éthique chrétienne ne rime pas avec un progressisme idéologique ou avec un traditionalisme moral. Elle doit s'efforcer au contraire de trouver son chemin, bien plus inconfortable, sur la ligne de faîte de l'instabilité normative et du courage prophétique : proclamer et faire rayonner l'Évangile, avec les valeurs qu'il implique, ne revient pas à défendre un programme idéologique ou politique. La foi chrétienne se veut au service du plus faible, du plus vulnérable, du plus méprisé. Elle est inversion des valeurs, subversion évangélique, protestation en actes, reconstruction joyeuse de l'humain.

Il n'y a pas d'éthique chrétienne sans engagement social pour davantage de justice. d'égalité et de solidarité. Le christianisme, sous ses différentes formes confessionnelles, est certes clairement « de gauche » ou « social ». Mais il ne saurait être coulé dans un moule de pensée correcte ou de mode a-critique.

Le christianisme, sous toutes ses variantes, confessionnelles et politiques, implique une éthique du respect de la vie ; non pas, nous l'avons vu, au sens d'un vitalisme ou d'un biologisme, mais, « sous le regard de Dieu » - coram deo, et donc dans la hauteur que donne une vraie transcendance -, en défense des plus faibles, des plus vulnérables, des petits et des méprisés, des mal protégés et des victimes de la précarité. L'éthique de la vie n'est pas soumission mécanique à la prétendue « nature » ou à une « Loi naturelle » alors comprise comme loi d'airain, mais elle est toujours à nouveau comprise comme don de soi d'un sujet, être libre, réfléchi et responsable, en regard d'un Autre qui le dépasse et l'oblige en quelque sorte à « se transcender ».

La vérité, si splendide et merveilleuse soit-elle, n'est pas sans l'humble, contingente et magnifique liberté des enfants de Dieu. La vie n'est pas sans la Parole, et sans la responsabilité unique, singulière, audacieuse de l'individu.

 


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