Libre opinion
Le protestantisme et
ses cultes désertés
Lettres à
Maurice qui rêve malgré tout d'y participer
Olivier
Bauer
Ed. Labor et
Fides
3 juillet 2008
Cet amusant et intéressant petit
livre est écrit par un
professeur de théologie pratique, à l'Université
de Montréal. Il critique de manière très
originale et inattendue la célébration du culte
protestant en cherchant à dissuader un ami d'y participer. Nul
doute que les catholiques y trouveront nombre de remarques convenant
également à leur messe.
En voici quelque pages.
Pages 81-84
Le culte comporte une limite, trois risques
et cinq dangers.
Une limite d'abord :
- L'expérience qu'il propos est toujours
imparfaite, seul Dieu pouvant faire goûter la plénitude
de l'existence devant lui.
Trois risques ensuite:
- Il peut échouer n'exercer aucune
influence et ne pas te permettre de faire l'expérience de la
vie devant Dieu.
- Il peut aller à fins contraires : te
donner tout sauf l'envie de vivre devant Dieu.
- Il peut enfin exercer une mauvaise influence :
te donner à vivre une « mauvaise »
existence devant Dieu, c'est-à-dire qu'elle n'est pas celle
que défend la théologie réformée.
Cinq dangers enfin :
- La sacralisation : participe au culte et tu
auras l'impression que Dieu n'agit que le dimanche matin dans le
culte, seulement au travers des paroles prononcées dans le
culte, par gestes accomplis dans le culte, les objets
manipulés et les aliments consommés dans le temple,
uniquement par les personnes autorisées à
célébrer le culte, rien que sous la conduite de ceux
qui se sont eux-mêmes investis de cette mission !
Corollaire de cette conception, il suffirait qu'une parole soit
prononcée dans le temple, au cours du culte, par une personne
autorisée pour qu'elle devienne ipso facto La Parole De Dieu.
Or, c'est faux. Ce qui est dit ou fait pendant le culte n'est pas
toujours, ni pour tout le monde, la volonté de Dieu. C'est
bien pour cela qu'au début du culte, avant la lecture de la
Bible et encore au moment de célébrer la cène,
les officiants doivent - humblement - demander à
Dieu d'envoyer son Esprit sur eux-mêmes et sur celles et ceux
qui participent au culte. Rien n'est automatique, rien n'est magique.
C'est chaque fois un miracle si des mots et des gestes humains, des
objets banals et des nourritures quotidiennes peuvent porter et
attester l'amour de Dieu.
- L'intellectualisation : participe au culte et tu
penseras que ta relation à Dieu dépend d'un savoir que
tu pourrais acquérir et retenir. La position assise que tu
adopteras, la quantité de paroles - raisonnables,
réfléchies, rationnelles - que tu y entendras n'y
seront sans doute pas étrangères. Le culte ressemble
parfois à un cours magistral, le pasteur à un
professeur, et le participant à un élève, pas
même à un étudiant.
- L'individualisme : participe au culte et tu te
demanderas si la dimension communautaire n'est pas accessoire ou
facultative ! Les participants sont peu nombreux - bien
moins nombreux que ceux qui n'y participent pas. Et même ceux
qui y participent semblent parfois n'être qu'une
communauté d'individus juxtaposés, sans vécu
commun, ni volonté de partage. Hélas, le désir
de créer des liens, de faciliter les échanges semble si
rare ; le temple n'est pas aménagé pour renforcer
la convivialité. Le temps manque pour s'accueillir et se
saluer.
- Le monologue : participe au culte et tu te
croiras dans un one man show pastoral ! Le pasteur y fait tout
ou presque. Peu importe la raison : qu'il prenne le pouvoir ou
qu'on lui impose cette charge, le résultat est le même.
Tout repose sur ses seules épaules : la prière, la
cène, la prédication, le choix des lectures bibliques
et celui des chants. Il est à la fois prédicateur,
liturge et chantre, roi, prêtre et prophète.
Bientôt, il sera aussi organiste, boulanger et oenologue !
Quand le culte remplit son rôle, le pasteur peut être
fier de lui. Mais quand le culte ne tient pas ses promesses, il n'y a
rien ni personne pour rattraper notre pauvre pasteur ! C'est
à lui que l'échec sera imputé.
- Le formalisme : participe à plusieurs
cultes et très vite tu seras forcé de penser que
l'ordre qui structure le culte ne sert ni à te
sécuriser ni à te rassurer, mais à
t'enfermer ! Ce n'est pas un bain chaud, mais une camisole de
force. Pétrifié dans une forme pourtant contingente,
sclérosé par le respect des hiérarchies,
étouffé par les traditions à respecter, le culte
confine chacun dans une tâche, empêche toute
évolution et dépossède toute la
communauté - et le pasteur en premier lieu - de sa
part de créativité.
Alors, mon cher Maurice, toujours partant
pour participer au culte ?
.
p. 88
Après vingt siècles de culte
chrétien, je crois venu le temps d'un changement radical. Je
plaide donc pour un moratoire cultuel : que nos Eglises
réformées cessent de célébrer des cultes
pendant six ans, au moins le temps que nous ressentions un eventuel
- devrais-je écrire un hypothétique ?
- manque et que nous cherchions ensemble - paroissiens,
pasteurs, diacres et théologiens - d'autres formes de
rassemblement communautaire.
Bien sûr, ma proposition
« abracadabrantesque » a toutes les chances de
tomber à plat. Elle risque d'être traitée par
l'indifférence. C'est que les enjeux ne sont pas minces !
Car malgré tout, nos Eglises réformées
persistent à faire du culte leur raison d'être, les
pasteurs y recherchent une bonne part de leur identité, les
autorités paroissiales et ecclésiales en font le coeur
de la vie de l'Eglise. « Hors du temple pas
d'Eglise ! », « hors du culte, pas de
pasteur ! » affirment-ils en oubliant les autres
activités qu'assument les Eglises et les autres tâches
que remplissent les pasteurs : je renonce à les
énumérer.
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