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Ponts d'espérance
en Afrique du Nord

 

 

pasteur Hugh Johnson

 

 

4 août 2008

Prologue

Mon épouse et moi, avons investi près des deux tiers de notre vie en un endroit très spécial. C'est un pays qui pose beaucoup de défis, mais aussi d'occasions, surtout à ne pas rater. Nous avons été appelés à nous rendre en Afrique du Nord d'abord par Dieu qui se servait de la voix d'un homme, et en même temps par l'Église qui, à travers l'histoire de la région, située en un lieu de rencontres culturelles dans une situation de conflits. Une partie de ma préoccupation en vous racontant cela, jaillit d'une vie passée en dialogue, en service, en dialogue, et en posant des actes d'amour, avec ceux qui sont des pratiquants d'une religion différente de la mienne.

En commençant notre service en Afrique du Nord, nous nous trouvâmes parmi une poignée de personnes qui avaient élu servir en un environnement musulman. Nous cherchions à comprendre, et aussi à aider d'autres à comprendre le sens de cette vocation spéciale. La frustration dans cette entreprise est de se rendre compte qu'une telle mission est un projet qui engage plus qu'une seule vie. Nous entrons en un monde qui perçoit la réalité que mille ans ne sont que comme un jour. De peur que nous ne pensions en termes de ce qu'a réalisé l'Église (dans son ensemble) en Afrique du Nord en bientôt près de deux siècles, il nous faut ajouter une page oecuménique de notre journal. En un pays où la chrétienté a disparu dès les premiers siècles, il devient de plus en plus évident que les chrétiens doivent vivre ensemble, sinon la chrétienté en disparaîtra à nouveau. Pendant des décennies, nous cherchâmes à définir la présence et mission chrétienne en un lieu où les non musulmans constituent moins d'un pour mille dans l'océan de la population musulmane. On est tenté de penser qu'une telle minorité microscopique ne poserait pas de problème à cette majorité écrasante. Pour cette raison, nous cherchâmes à rendre un témoignage uni, à oeuvrer et à adorer ensemble, à vivre et à aimer ensemble, à rendre témoignage par toute notre vie que Dieu est Un ! Pour nous et pour nos collègues, le travail a traditionnellement été très diversifié, marqué par un véritable équilibre de proclamation et de service social.

 

Formation et Préparation

En quittant New York, nous rencontrâmes Glora Wysner, anthropologue et missionnaire retraitée, ancienne de l'Algérie, qui nous apprit à dire « Ur -agwadet ! » notre première expression en la langue des Kabyles, « N'ayez pas peur ! » Nous étudiâmes la langue arabe pendant notre année préparatoire aux États-Unis, tout aussi bien que l'histoire de l'Afrique du Nord, l'histoire de l'islam, la foi et la culture des musulmans, la missilier, la phonétique et l'anthropologie en une tentative de faire de nous des missionnaires à la formation complète. Ce fut à l'époque où l'Église prenait au sérieux la préparation ses envoyés ! Le pasteur Williams, qui nous avait recrutés vint nous dire au revoir et y ajouta un mot de consolation et de réconfort : « Je vous plains, parce que vous donnerez votre vie en service, sans voir de résultat. » Voyons, c'est lui qui le premier nous avait suggéré l'Algérie comme lieu de service !

Pour ce que l'on attendait de nous, notre préparation fut appropriée, et cela donna un résultat acceptable. Lorsque, un an plus tard, nous arrivâmes en Afrique du Nord, presque tous les missionnaires d'Alger étaient en congés annuels, et notre service pratique commença immédiatement. Quelques semaines après cela, la Conférence annuelle méthodiste s'assembla, et l'évêque lut les nominations aux postes de travail. Il nous envoya en Kabylie, une région montagneuse à l'est d'Alger. Son raisonnement fut que, comme nous avions fait preuve d'une capacité d'apprendre des langues, nous pouvions, bien entendu, en ajouter une autre. L'expression « N'ayez pas peur !  » ne serait qu'un point de départ ! Ce que ni lui ni nous ne savions, c'était que l'arabe, surtout littéraire, était en voie de devenir totalement inutile en Kabylie. Cette région se lançait en une nouvelle guerre, une guerre civile, et les paroles de Mlle Wysner trouvèrent leurs vrais propos : « N'ayez pas peur !  »

Envoyés en mission, quels que soient votre appel et votre destination, soyez diligents dans votre préparation. Adoptez une attitude de souplesse. Tout peut arriver et probablement arrivera. Soyez prêts a accepter des changements comme faisant partie de votre appel. Gardez un esprit ouvert. Apprenez l'humilité, sinon soyez prêts à essuyer des affronts d'autres dans leur sens humour différent du vôtre. Et apprenez aussi que Dieu n'a jamais promis de nous épargner la peur, l'inconvénient ou même le danger. Au contraire, il nous a promis tout cela en disant qu'il nous accompagnerait toujours, et qu'il serait là pour nous relever quand nous trébuchons. Nous trébucherons, et nous trébuchions.

 

Fidélité dans le service

Le pasteur Williams eut tort dans sa salutation à notre départ, parce que nous vîmes des résultats, mais pas ceux que lui préconisait. Il pensait en termes de statistique. Nous fûmes maintes et maintes fois inspirés par ce qui peut être accompli par la fidélité dans des circonstances impossibles, toujours par la volonté divine certes différente de la volonté humaine. Notre frustration signifie que nous nous rendons compte qu'encore plus aurait été possible, et devrait l'être. Si le seul engagement pour l'Afrique du Nord est celui de « la poignée », ce n'est pas assez. Un engagement à long terme au sens institutionnel requiert plus qu'une poignée de personnes, et même une poignée de longueurs de vie. Là où nous eûmes « comptabilisé » des résultats, nous les vîmes en amour, patience, sympathie (au vrai sens du mot), les rires et des larmes. On ne peut guère quantifier cela. Le triomphalisme n'est en réalité ni évangélique, ni chrétien. Un ambassadeur du Christ n'est pas quelqu'un qui a un stationnement protégé, des privilèges spéciaux, mais quelqu'un qui présente Celui qui l'a appelé. Nous sommes appelés par Dieu pour le présenter à ceux à qui il nous a envoyés. Cela ne signifie nullement que nous sommes des « petits dieux », des idoles, mais que nous sommes appelés à ouvrir des portes et des fenêtres. Nous semons, d'autres arrosent, et Dieu fournit la « récolte », dit l'apôtre Paul. Nous ne dressons même pas le calendrier. Cela, c'est l'affaire de Dieu, et cela se fait en son temps.

Je suis pasteur, mais pendant mes 45 ans en Algérie, j'ai été enseignant d'anglais, moniteur de sports, bibliste, missiologue, de technicien de l'informatique. Un des adeptes du football de notre lieu de résidence devint star en Europe de ce sport. Je participai à une équipe d'enseignants catholiques et protestants dans un effort oecuménique entourant des garçons exclus de l'Éducation nationale (école de rattrapage) pour les remettre sur les rails. Pendant deux ans, nous fîmes un bourrage de crânes de cinq ans de matières, et nous pûmes ainsi les réinsérer dans le système. Tous réussirent !

 

L'apparition de nuages précurseurs de l'orage

Nous vîmes que nos pires craintes se réalisaient quand la presse algérienne annonça le début des bombardements préparatifs à la première invasion par les forces coalisées. Nous fûmes inquiets, non pas parce que nous étions persuadés que le régime de Saddam Hussein n'avait pas tort d'envahir et d'annexer le Kuweit. Nous pensions par contre que l'on n'avait pas donné le temps nécessaire à la diplomatie de réussir avant d'avoir recours à l'invasion.

Toute la journée, nous fûmes témoins de manifestations spontanées dans les rues, surtout par la jeunesse d'Alger. Ils jugèrent injuste le rapport de vingt nations coalisées contre une petite nation afin d'imposer une notion occidentale de justice.

A la tombée de la nuit, nous allions sortir pour fêter le cinquantième anniversaire d'une femme membre de la paroisse. Sortant du portail donnant sur la rue, nous entendîmes la conclusion d'un sermon prêché en arabe et diffusé par haut-parleurs de la mosquée située une centaine de mètres de chez nous. Le prédicateur disait que la guerre était « entre l'Occident et l'Orient, entre chrétiens et musulmans. » Il dit qu'il incombait à tous les musulmans de livrer cette guerre.

Immédiatement, nous entendîmes et vîmes l'effet de cet appel, par un nombre impressionnant de jeunes gens en colère et criant leur réprobation remplissant les rues du quartier, cette mosquée étant une des principales animées par le FIS. Ils se dirigeaient vers nous, et nous pensions qu'ils allaient poursuivre leur chemin vers les hauteurs d'Alger, où se trouvaient la plupart des ambassades de la coalition. Nous rentrâmes pour attendre leur passage. Cependant, quand ils tournèrent au coin de la rue, ils s'arrêtèrent devant le temple, environ quatre cents jeunes. Ils se mirent à essayer de défoncer les portes et à escalader les murs dans une tentative de saccager ce lieu de culte. Sur le préau de la porte d'entrée principale de la salle de culte, ils essayèrent d'arracher la croix, vainement, parce que la croix d'un mètre de haut en acier faisait partie de l'armature du bâtiment. Au bout de cinq ou dix minutes, la police arriva pour les disperser. Plusieurs fois pendant la nuit, les jeunes revinrent, mais chaque fois la police les fit partir.

Le lendemain, au moment où le facteur passait habituellement, je descendis dans la cour pour voir si le courrier était arrivé. La boîte aux lettres était vide à l'exception d'une enveloppe fait main, épaisse de quinze a vingt millimètres et douce au toucher. L'enveloppe était une feuille A4 blanche pliée en moitié, agrafée sur trois côtés. J'ai ouvert le pli sur place, ne pensant même pas à la possibilité d'une lettre piégée. Tout de suite, mes souliers furent couverts d'une pluie de pétales de roses. A l'intérieur il y avait une carte porteuse de deux phrases : « Nous sommes vraiment désolés de ce qui s'est arrivé hier soir. Après tout ce que nous avons vécu ensemble, vous êtes réellement un de nous. » Suivirent une centaine de signatures des habitants du quartier. Cette carte mit tout le reste en perspective.

 

Un paysage pour le témoignage

Les développements plus récents en Algérie ont brouillé le jeu. L'agressivité et l'impatience au sein du corps du Christ, même parmi certains des leaders algériens de l'Église, ont poussé les autorités a riposter en promulguant de nouvelles lois assorties de mesures draconiennes contre l'évangélisation (le prosélytisme). Les communautés chrétiennes se multiplient, et provoquent une vraie malaise parmi la population musulmane (surtout islamique). Certains chrétiens sont accusés donc de prosélytisme, et sont devant les tribunaux. Ils semblent faire fi de cette loi afin de provoquer les musulmans. Quelques Algériens chrétiens se questionnent à haute voix, se demandant si leur attitude publique envers l'islam et les musulmans est réellement évangélique (christo-centrique). On peut constater un nationalisme croissant au sein de l'Église, qui est peut-être à l'origine de désengagement des Églises traditionnelles et historiques d'Afrique du Nord. Ceci fait que le témoignage envers les Nord-Africains est de nature fondamentaliste, ouvertement dédaignant la foi de la majorité du peuple. Ce développement est préoccupant pour ceux d'entre nous qui avons investi notre vie à préparer un "paysage" où le témoignage peut ne pas être conflictuel et négatif.

Il y a un message à placer, un argument pour une préparation appropriée, pour la fidélité essentielle quand les circonstances sont difficiles, pour la patience lorsque le calendrier de Dieu ne coïncide pas avec ce que nous aurions pu imaginer, pour aimer ceux qui ne sont pas toujours aimables, pour un témoignage fidèle au fidèle amour de Dieu, pour transformer par tous nos efforts une perception de haine en une expression d'amour, une méfiance en compréhension et confiance. Nous sommes des ambassadeurs du Christ à son oeuvre de réconciliation parmi tous les enfants de Dieu. Nous devons nous efforcer d'investir la totalité de notre être et de nos efforts en ce projet de Dieu. Nous n'avons pas de baguette magique - cela n'existe pas - mais nous sommes collaborateurs avec Dieu en cette mission et dans cette vision pour toute l'humanité.

 


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