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Eric Zemmour accepte le christianisme
comme identité conservatrice, pas comme identité de transformation

L'Église contre le Christ
 


Sébastien Fath

article paru dans l'hebdomadaire protestant Réforme
24 mars 2022

28 mars 2022

 

La question de l’identité chrétienne et catholique de la France a été ramenée sur le devant de la scène par le candidat Éric Zemmour, qui au passage s’en prend au protestantisme. Une utilisation du christianisme que Zemmour lui-même oppose au message du Christ. Décryptage par l’historien Sébastien Fath.


Reconnaissons-le, les identités européennes sont malmenées. La classe moyenne est fragilisée, les peurs progressent. Le discours du «c’était mieux avant» résonne chez beaucoup. La réassurance identitaire séduit d’autant plus. Et dans ce contexte, on peut entendre que le catholicisme «identitaire» puisse servir de nouveau ciment aux identités malmenées. Cette notion de «catholicisme d’identité» nous vient du politologue Philippe Portier (EPHE-PSL), qui l’a progressivement conceptualisée depuis 2001.

La marque du christianisme dans l’évolution de l’histoire nationale est certes considérable, et aucun historien ne le contestera. Mais Éric Zemmour la transforme en fixateur normatif, en se focalisant au passage sur une certaine lecture du catholicisme, inspirée de Charles Maurras. Du descriptif, il passe au prescriptif. Au nom d’un certain passé, embelli et relooké, citoyennes et citoyens du XXIesiècle sont tenus de se couler dans un moule. Même sans être catholique, un ressortissant «gaulois» doit accepter et valider ce ciment supposé commun, oubliant au passage que «l’identité de la France» est bien plus large. D’où cette acrimonie pour toutes les religions qui menacent l’hégémonie de cette référence supposée partagée. C’est ainsi qu’il assimile le protestantisme, hier, à ce que représente l’islam politique aujourd’hui: une menace séparatiste.

Il ne s’en cache pas dans son ouvrage Destin français. Il y revient sur le massacre de la Saint-Barthélemy (1572), durant lequel 10000 protestantes et protestants français perdirent la vie. Il voit ce carnage avec indulgence, comme un mal nécessaire. À ses yeux, le «peuple de Paris» manifeste alors «la volonté irrépressible de se faire justice soi-même, puisque l’État a renoncé à la rendre (1)»… Il fait preuve d’une même mansuétude pour le crime de masse (20000 morts) perpétré par Richelieu lors du siège de LaRochelle, alors place forte protestante (1627-1628). Se glissant dans la tête de Bossuet, Éric Zemmour écrit, toujours dans Destin français«Le protestantisme est une attaque frontale contre l’unité du royaume et contre l’Église. C’est d’ailleurs ainsi que Luther a commencé, en brisant l’unité religieuse et donc politique du Saint-Empire (2).» La monarchie à la française a toutes les vertus dès lors qu’elle cimente l’unité et quitte à piétiner les minorités religieuses.

Protestantisme hier, islamisme aujourd’hui

Les huguenots, protestants d’hier, apparaissent, sous sa plume, comme les précurseurs des séparatistes islamistes du XXIesiècle. Du protestantisme des XVIe et XVIIesiècles à l’islamisme d’aujourd’hui, on s’inscrit, aux yeux de Zemmour, dans une même logique de fragmentation. À ceci près que les travaux des historiens ne confirment pas cette interprétation: ils nous rappellent que les places fortes huguenotes fonctionnaient avant tout comme des refuges, au sein d’une société restée violemment intolérante. Chez Zemmour, les refuges protestants sont comparés aux quartiers populaires supposément plombés par l’islamisme. Et les maudits prénoms protestants d’hier sont rapprochés des «prénoms coraniques» d’aujourd’hui. Ils méritent, dans les deux cas, la même répression impitoyable. Ce qu’écrit Éric Zemmour dans Destin français n’est pas un accident. L’analogie entre protestantisme (hier) et islamisme (aujourd’hui) vire chez lui à l’obsession depuis la publication du Suicide français.

Face au danger séparatiste, un seul recours: la remise à l’honneur du catholicisme comme ciment conservateur. Cette valorisation d’un catholicisme d’identité s’inscrit dans une fabrique du populisme qui dépasse les frontières nationales. Regardons outre-Atlantique. Sans avoir rien d’un catholique pratiquant, l’idéologue Steve Bannon a su recourir au même répertoire au service de Donald Trump. En ciblant cette fois aussi bien les protestants évangéliques que les catholiques, Bannon a joué sur le sentiment obsidional d’une classe moyenne inquiète. L’idée fixe n’est pas d’invoquer le christianisme comme foi personnelle à dimension éthique, mais de mobiliser un référentiel culturel. Cette invocation fait du christianisme un marqueur identitaire ancré dans une «tradition occidentale» vantée à temps et à contre-temps. On n’est pas très loin du rapport instrumental entretenu avec l’Église orthodoxe, en Russie, par l’autocrate Vladimir Poutine. Ce dernier n’hésite pas à discriminer les minorités religieuses. Il joue par ailleurs la carte politique de l’orthodoxie russe (Église majoritaire) au nom d’un projet impérial qui n’a de cesse de vanter les «racines» russes et la religion traditionnelle comme ciment.

L’esprit du christianisme

Éric Zemmour accepte le christianisme comme identité conservatrice, pas comme identité de transformation. Le hic, c’est que tel était pourtant le projet attribué par près de deux milliards de chrétiens aujourd’hui à un certain Jésus-Christ, si l’on en croit du moins les sources du Iersiècle, puis celles de Pères de l’Église. Le rabbin Yeshuah n’était pas en odeur de sainteté auprès des religieux conservateurs.  Il n’avait de cesse, selon les textes, de pratiquer l’art du contre-pied, s’intéressant particulièrement aux «gens de mauvaise vie», aux parias, pour les conduire à la conversion. L’idée n’était pas de conserver, mais de transformer. Puis est venue l’Église-institution. Siècle après siècle, elle canalisa progressivement l’élan prophétique. Encadra la transformation éthique. Domestiqua les charismes. Cléricalisa les vocations. L’aiguille de la balance aurait-elle penché lentement de la foi qui transforme vers la loi qui conserve? Plaider sans nuance pour la seule tradition et l’institution qui la défend, revient, comme l’affirme Éric Zemmour lui-même, à jouer l’Église –patrimonialisée– contre le Christ.

(1) Éric Zemmour, Destin français, Albin Michel, 2018, chapitre «Nous sommes tous des Catherine».

 

 
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