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Les huguenots de Paris

et l'avènement de la liberté religieuse


David Garrioch

Historien, professeur à la Monach Université (Melbourne, Australie)


1685-1789



Ed. Champ Vallon

318 pages – 26 €



21 février 2022


Comment les huguenots ont-ils survécu, vécu et même prospéré dans le Paris du dix-huitième siècle, alors que la majorité de la population catholique était notoirement hostile au protestantisme ?

Ce très important ouvrage présente l’histoire protestante avec clarté et une multitude de détails « vécus » qui la rendent incroyablement vivante. Les persécutions des protestants parisiens, leurs relations conflictuelles, fraternelles ou de simple voisinage avec la population catholique en prennent un relief saisissant. Ce livre est de style universitaire mais il n'est nullement pédant ou ennuyeux. On le dévore comme un roman.

En voici des passages.




La campagne contre les protestants

 

La politique officielle avant 1685

 

 

En 1665, le parlement de Paris prit une décision qui excluait les protestants de la corporation des fabricants de lin. En appel, le jugement fut annulé, mais seulement temporairement. En 1669, il fut interdit aux brodeurs protestants de prendre des apprentis, et quelques années plus tard, l'interdit fut étendu aux tisseurs de soie du faubourg Saint-Marcel. À partir de 1680, il ne fut plus possible aux huguenotes d'être sages-femmes, et en 1685, les protestants furent officiellement exclus des corporations des apothicaires, des épiciers et des chirurgiens ; on leur interdit aussi d'éditer et de vendre des livres. En juillet de la même année, il devint illégal d'employer des domestiques protestants. La pression ayant conduit à toutes ces mesures ne venait pas toujours d'en haut, car dans les années 1670 et 1680 certaines des corporations le plus prestigieuses — dont celles des merciers, des drapiers, des épiciers, des apothicaires, des tisseurs de soie, des fourreurs et des orfèvres — avaient déjà amendé leurs statuts pour interdire aux protestants soit d'y débuter comme apprentis, soit d'y entrer comme maîtres.

Nombreux étaient les protestants qui, sentant le vent tourner, décidèrent de partir, même avant 1685, d'autant qu'un grand nombre de villes et contrées protestantes — l'Angleterre, le Danemark, Amsterdam — leur offraient l'asile. Ceux qui partaient couraient cependant un grand risque, car une loi de 1669 interdisait aux sujets français de quitter le royaume sans autorisation expresse. Quiconque se faisait prendre était mis en prison, et ses biens, confisqués. Toutefois, l'aggravation des peines suggère que ces lois n'étaient pas assez dissuasives : en août 1685, un autre décret du roi offrait la moitié des biens des réfugiés à toute personne capable de donner des informations conduisant à leur capture.

[...]

Toutes les mesures prises n'étaient pas violentes. À Paris, les autorités locales proposèrent une aide financière aux convertis : quand Charles Guimet, âgé de vingt-deux ans, voulut faire son apprentissage chez un tailleur alors qu'il manquait des fonds nécessaires pour en payer les frais, la police lui donna de l'argent pour son abjuration, faite le 4 juin 1684. Elles distinguèrent aussi, entre autres, un horloger du faubourg Saint-Antoine : « L'on croit que si on lui faisait proposer quelque secours [...] on pourrait beaucoup l'ébranler pour leur conversion [la conversion de sa famille]. » D'autres recevaient diverses sommes en récompense de leur docilité, et les autorité rendaient publics les avantages susceptibles d‘être octroyés : dans un autre quartier de la ville, un drapier fut recruté pour proposer à ses compagnons deux écus chacun s’ils abjuraient. L’union de la carotte et du bâton s’avérait souvent efficace.


L’impact de la persécution

Au début des années 1690, comme les huguenots exilés commençaient de s'organiser, des pasteurs réussissaient à se rendre à Paris de temps en temps, mais en courant personnellement un grand danger. En février 1692, police captura un pasteur qui avoua avoir passé six mois dans la ville une année de plus dans les environs. Il avait conduit « une infinité » de petites réunions et avait été témoin de la repentance de « milliers » de huguenots ayant abjuré mais qui souhaitaient réaffirmer leur foi réformée. Il avait procédé à de nombreux baptêmes mais à peu de mariages, disaitil, à cause des conséquences pour les enfants. Cela signifiait, concession majeure, qu'il encourageait les huguenots à se marier selon le rite catholique. Un autre pasteur, arrêté en mai, avoua qu'il avait passé à Paris trois mois et demi, et organisé quarante ou quarante-cinq réunions religieuses. Il n'y avait généralement que deux familles présentes, disait-il, de six à vingt personnes, en comptant les enfants et les domestiques l . Ces exemples indiquent que les pasteurs protestants purent agir à Paris, parfois assez longtemps. En outre, le fait qu'ils aient pu passer d'une famille à une autre et réunir de petites assemblées montre que certains réseaux de communication purent être maintenus entre les fidèles. Ils continuèrent de fonctionner jusqu'au siècle suivant, car la police arrêta d'autres pasteurs en 1697 et 1699, et découvrit des preuves de réunions de prière rue Dauphine et ailleurs en 1700, et dans le faubourg Saint-Antoine en 1703. Après cela, rien ne permet plus d'indiquer que des pasteurs continuèrent d'être actifs à paris, sinon dans les chapelles étrangères.

Un homme nommé Falaiseau, peut-être apparenté à l'un des anciens de Charenton, fut appelé au lit d'un officier naval protestant gravement malade ; un mouchard de la police stationné devant la maison de Falaiseau rapportait qu'il allait et venait à toute heure de la nuit D'une matière ou d'une autre, on se communiquait où lui et d'autres comme lui pouvaient être trouvés. En août 1700, la police, ayant reçu un tuyau, arrêta Louise Mercier devant une maison de la rue de Seine où elle avait instruit une jeune fille protestante. On trouva dans ses poches deux livres d'alphabet et un catéchisme calviniste, et pendant son interrogatoire, les policiers lui arrachèrent les noms de six autres enfants à qui elle enseignait aussi, et celui d'un médecin huguenot. Elle avait un contact à l'ambassade du Danemark, et l'informateur de la police assura qu'elle était payée par un marchand de vin protestant .

 


Garder la foi : la famille et la culture religieuse

 

La théologie et la pratique

 

Ceux qui vivaient dans Paris et qui en connaissaient les coutumes pouvaient généralement éviter les processions religieuses catholiques. Ils pouvaient aussi, en général, échapper à l'obligation officielle d'aller à l'église. En 1707, Charles-Auguste Berthe déclarait à la police qu'il n'était jamais allé une seule fois à la messe pendant les quinze années qui venaient de s'écouler, et qu'aucun prêtre ne l'avait même approché. Les marguilliers de sa paroisse l'avaient sollicité, exigeant qu'il donne du pain pour le faire bénir par le prêtre, comme cela était demandé aux autres familles aisées, mais il n'était, semble-t-il, jamais resté pour la messe. Même quand les « nouveaux catholiques » étaient tenus d'assister aux services catholiques, des subterfuges étaient toujours possibles : rester debout derrière la foule dans une église bondée, où il était difficile de se mettre à genoux et où personne ne pouvait vraiment dire qui avait ou non communié ; ou, comme dans le faubourg Saint-Antoine, en 1725, arriver en retard une fois l'église pleine.

 

[...]

Les huguenots recouraient donc à divers stratagèmes. Au tournant du siècle, un petit groupe, dans le quartier de Ville-l'Évêque, sur la lisière ouest de Paris, organisait un certain nombre de mariages, contrefaisant certains des documents nécessaires et payant un prêtre pour publier les bans et conduire la cérémonie — une fois à quatre heures du matin — sans de questions. En 1719, le curé de Sainte-Marguerite ayant déclaré à couple vivant dans le faubourg Saint-Antoine qu'il ne marierait jamais de protestants, les parents s'arrangèrent pour que leur fille se mariât dans la paroisse voisine de Saint-Laurent et se retirèrent avant qu'on dise la messe. « Tous les protestants se marient comme ils peuvent » , reconnaissait Jeanne Cailly, « il y a souvent du mensonge dans les mariages. » En 1716, l'horloger Louis Bruslefer put se marier à Saint-Nicolas-des-Champs sans qu'on lui pose aucune question sur sa religion, mais lui et sa femme y entendirent la messe. Une enquête de police rapportait que les huguenots « éludent les paroisses sur lesquelles ils sont demeurants pour contracter leurs mariages, parce qu'ils y sont connus, et ils cherchent des églises où les prêtres ont plus de facilité, et où on se met peu en peine s'ils sont catholiques ou protestants pourvu qu'ils paient. ». Entre 1730 et 1780, un grand nombre de membres de l'élite huguenote trouvèrent une autre solution : gagner un village proche de Paris où le prêtre était prêt à conduire un mariage sans se montrer trop curieux .




Catholiques et protestants : hostilité, indifférence et coexistence


Sans une résolution farouche de conserver leur foi et leur identité envers et contre tout, les protestants de Paris n'auraient sans doute pas survécu en tant que minorité religieuse. Mais ils n'auraient pas non plus pu continuer à y vivre si la population catholique leur avait été uniformément et résolument hostile. Du fait de la promiscuité de la vie parisienne et de l'impossibilité de former à Paris des communautés protestantes distinctes, contrairement à d'autres régions de France où les huguenots étaient plus nombreux, les relations avec les voisins catholiques étaient déterminantes. Les protestants ne pouvaient pas se réunir pour prier sans attirer I 'attention, même quand les familles restaient discrètes et sur la réserve, et une absence régulière à la messe pouvait être remarquée des voisins. Les patrons, commerçants et propriétaires catholiques, étaient en position d'empêcher les huguenots de mener normalement leurs affaires et de trouver un emploi et un logement, et le conflit ouvert, ou même la violence, ou la dénonciation zux autorités, étaient des dangers permanents. Les prêtres ne pouvaient pas, dans la plupart des paroisses, espérer connaître l'ensemble de la population, tt leur principal moyen d'identifier des protestants était d'être renseignés par un paroissien hostile ou dévot. La police également, même si elle surveillait les ambassades étrangères et, surtout au dix-septième siècle, tenait  l'œil les huguenots les plus éminents, dépendait largement des informations que lui apportait la population. Les policiers savaient très bien que délation pouvait être motivée par la haine ou par l'intérêt personnel, et chaque « tuyau » reçu était suivi d'une enquête de voisinage. Ainsi le sort Qes individus accusés, qu'ils échouent en prison ou que leurs enfants leur soient enlevés, pouvait dépendre de la disposition des voisins à appuyer ou réfuter une dénonciation. Même quand la police commença à fermer les yeux, elle ne le fit que dans la mesure où il n'y avait pas de « scandale public ».

 


Le contexte au dix-septième siècle

Quand la Révocation entra en vigueur, beaucoup de Parisiens montrèrent, à titre individuel, de la sympathie pour les protestants. Le médecin anglais John Northleigh, qui était à Paris à la fin des années 1680, reprochait à Louis XIV son « dur usage des sujets protestants, dont je sais  même sous son nez des papistes à Paris condamnent ». Quand, en 1686, Louis de Marolles, un lettré huguenot, et magistrat très estimé du Parlement de Paris, fut condamné aux galères pour avoir tenté de quitter e royaume sans en avoir permission, « tout Paris », selon Douen, c'est-àlire toute la haute société, vint le saluer. Ce dernier écrit aussi que le roi itait informé que beaucoup de catholiques, dont « plusieurs seigneurs de cour, [avaient] à leur service et retir[ai]ent dans leurs hôtels des gens de R. P. R. » Un autre rapport mentionnait le nom du prince de Condé, un nembre de la famille royale : un de ses gardes personnels, son apothicaire un autre homme encore, tous huguenots, s'étaient réfugiés dans sa résidence parisienne.

 


Le dix-huitième siècle

De même, s'agissant d'enfants, certains catholiques parisiens pensaient que le salut des âmes était plus important que la loyauté aux voisins. En 1724, ce sentiment obligea une dentellière, qui avait pris comme apprentie la fille d'une veuve protestante, âgée de dix ans, d'abord à tenter de convertir la petite, puis, comme la mère protestait, à la dénoncer au prêtre de la paroisses . Il faut noter, cependant, qu'elle ne recourut pas à la police mais au clergé, et c'est lui qui fit intervenir les autorités séculières. L'inquiétude pour les enfants était surtout très grande quand il s'agissait de nouveaunés : on le voit encore en 1763 dans le cas d'un musicien allemand qui voulait emmener en voiture son bébé à la chapelle de Suède pour le faire baptiser. Le propriétaire ou locataire principal de la maison, un pâtissier détourna la voiture avec le soutien du « peuple » — nous ne savons pas s'il s'agissait d'autres voisins ou seulement des passants — et emporta l'enfant dans une église catholique, où un prêtre s'empressa de la porter sur les fonts baptismaux. Il accepta toutefois le parrain et la marraine proposés, tous deux, semble-t-il, protestants

 


Un changement des croyances et des cultures religieuses


Un ennemi commun

Nombreux étaient les catholiques, surtout quand ils étaient éduqués, qui étaient de plus en plus sceptiques à l'endroit de certains des aspects de leur religion auxquels les protestants avaient eux-mêmes été le plus hostiles : les reliques, le culte des saints et celui des miracles qui lui était lié. En outre, ces idées, ces attitudes et ces sentiments religieux nouveaux ne se trouvaient pas seulement dans les ouvrages de piété religieuse, mais aussi dans ceux que nous associons aux Lumières : les romans populaires, les récits de voyage, les livres d'histoire naturelle, qui mêlaient à de nouveaux moyens de comprendre le monde des expressions conventionnelles de piété, et qui attiraient un lectorat toujours plus nombreux. Par ailleurs, approches et concepts nouveaux ne venaient pas seulement des livres. Les sermons, les éloges funèbres, les discours dans les loges maçonniques, et certainement les chansons et les discussions dans les boutiques et les rues — tout cela s'inscrivait tout autant dans la diffusion d'un catholicisme éclairé et plus tolérant ; tout cela faisait partie d'un mouvement commun de sensibilité et de pensée, quand bien même les opinions et les conclusions des auteurs pouvaient diverger sur d'autres questions. C'est le catholicisme éclairé qui amena un si grand nombre de gens à soutenir les campagnes de Voltaire pour Calas et pour Sirven.

 

 


 

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