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« Le grand n’importe quoi »





François Ernenwein 

 

texte paru dans l'hebdomadaire protestant Réforme
du
23 septembre 2021


.

24 septembre 2021

Qu’Éric Zemmour soit candidat ou pas importe peu, reste un baratin qui se moque de la vérité, de l’objectivité ou du compromis constructif. Force est pourtant de consater que les idées avancées par le polémiste occupent aujourd’hui l’espace du débat public.


En contemplant le paysage politique à quelques mois du scrutin présidentiel, des abîmes s’ouvrent sous nos pieds. Fixons notre attention sur les thèmes de campagne aujourd’hui dominants :  sécurité, laïcité, assortis de l’hystérie qu’ils provoquent et de la polarisation qu’ils entraînent. Non que ces sujets n’en soient pas… Mais l’angle choisi pour les aborder par la plupart des candidats (déclarés ou pas) à la présidentielle laisse perplexe. 

Comment en est-on arrivé là, au terme d’un quinquennat dont la promesse fondatrice était une « révolution » : libérer la société française de ses pesanteurs en la faisant (enfin) entrer dans une modernité heureuse et libérale ? L’exécutif peut évidemment plaider les circonstances : crise des Gilets jaunes et surtout crise sanitaire. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres.

Concentrons-nous sur l’essentiel : le débat politique. Par glissements progressifs, cette promesse de libération, de consensus autour d’une politisation heureuse, s’est muée en une cristallisation nostalgique d’une identité perdue et d’analyses rabougries apportant des réponses simplistes à des questions compliquées. 

Cette forme d’obscurantisme contemporain, souvent obsessionnelle, a été baptisée en 1984 par un professeur de philosophie à Yale, Harry Frankfurt, du nom provocateur de pensée bullshit (littéralement « merde de bœuf »). Si l’on renonce à choquer, on pourrait choisir de l’appeler « le grand n’importe quoi ». Ses tenants se moquent du réel, du poids de la vérité, de l’objectivité ou du compromis constructif dans le débat public. Au nom de « vérités alternatives » censées s’imposer au terme d’un épreuve de force.

Dans son essai De l’art de dire des conneries, Harry Frankfurt construit une théorie du baratin. Le tenant du baratin se moque de la vérité. Il n’a pas besoin de la cacher comme le ferait un menteur. Elle n’a simplement pas d’importance. Aux yeux du baratineur, seuls comptent ses objectifs et sa jouissance. Approche narcissique du débat qui « écarte l’existence d’un monde commun, d’un univers de référence accessible à tous les hommes », note l’historien spécialiste du nazisme Johann Chapoutot. Harry Frankfurt vient à la conclusion que « les conneries sont un ennemi plus grand de la vérité que ne le sont les mensonges », avant de s’interroger dans un livre ultérieur : « Mais qui accorde encore du poids à la raison ou à la vérité ? »

 

Des proposition irréalistes et irréalisables


La France n’a évidemment pas le monopole de ces dérives. Mais, dans notre pays, elles sont désormais bien installées. Pour preuve, le poids que prend, dans le débat, l’éternelle précampagne d’Éric Zemmour. Thème central : l’immigration, et une liste de propositions radicales, toutes parfaitement impraticables comme l’« immigration zéro » ou l’interdiction des prénoms étrangers…
Pour l’instant, l’ancien journaliste du Figaro n’est toujours pas candidat à la présidentielle. Il botte en touche lorsqu’on lui pose la question sur CNews ou BFM TV, gardant la maîtrise l’agenda. De leur côté, Eugénie Bastié, Charlotte d’Ornellas et Mathieu Bock-Côté, les trois poulains idéologiques qui remplacent Éric Zemmour à l’antenne de CNews depuis que le CSA a décidé de décompter son temps de parole, seront-ils capables d’atteindre les performances d’audience du multirécidiviste de l’incitation à la haine raciale ou religieuse – de 500 000 à près d’un million de téléspectateurs chaque jour ? Même privé d’antenne, Éric Zemmour ne restera pas silencieux. Il a publié un livre le 16 septembre (1), à compte d’auteur en raison de sa rupture avec Albin Michel. Il était en tête des précommandes sur Amazon et pourrait servir de point de départ d’une éventuelle campagne présidentielle.

Ainsi la France vit-elle un paradoxe troublant. Pendant que l’auteur de livres à succès, nourris d’une lecture très orientée de l’histoire de France, polémiste compulsif et soldat d’une guerre contre le « grand remplacement » n’a toujours rien dit de ses intentions, tout le monde ou presque s’agite. En faisant mine, les genoux tremblants, de ne rien craindre.
Les propos d’Éric Zemmour ne le situent pas sur l’arc politique entre Les Républicains (où certains commencent à prendre leurs distances après l’avoir invité chez eux) et le Rassemblement national. Mais bel et bien à bien à l’extrême droite de Marine Le Pen. Il faut le faire… Éric Zemmour a trouvé un public. Si cette candidature advient, tout le monde, à droite et à l’extrême droite, y laissera des plumes. Quant à Emmanuel Macron, même s’il pourrait en tirer des bénéfices électoraux (elle affaiblirait Marine Le Pen en la recentrant), il adapte sans cesse son discours à cette droitisation du débat politique.

Tous les candidats devraient se montrer prudents et ne pas glisser vers les gouffres où cette pentebullshit entraîne le débat public. Il y a d’autres sujets importants pour une élection présidentielle. Faisons ici cette hypothèse psychologisante : tous ceux qui ne cessent de clamer leur amour de la France, en pleurant sur son déclin supposé, n’ont sans doute plus confiance en sa créativité. Beau thème de campagne.

 

__________________________

(1)La France n’a pas dit son dernier mot, Rubempré, 2021, 352 pages, 21,90 €.
 





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