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Pourquoi les top-modèles

ne sourient pas

Chroniques sociologiques


 

 

Baptiste Coulmont, Pierre Mercklé


 

Ed. Presses des Mines
182 pages - 29 €


recension Gilles Castelnau


20 février 2021

Certes, les sociologues rédigent dans un langage obscur des études importantes pour les revues spécialisées. Mais le soir après-diner, ils se font plaisir en écrivant des éditoriaux sympathiques et intéressants pour Le Figaro, Le Monde, l’Humanité ou de petits journaux où ils ont leurs entrées.
Cet ouvrage réunit 35 de ces articles d’une diversité réjouissante : « L’Autolib’, révélatrice de la sociologie postmoderne », « Faut-il salarier les clients ? », « En Algérie, les plages de la discorde », « Les odeurs ont un sens et une classe sociale », « Le charme discret du contournement de l’ISF ».

En voici deux :

 

 

Pourquoi les top-modèles ne sourient pas

Baptiste Coulmont

Le Monde, mercredi 24 février‹ 2016

 

Ouvrez Vogue, et vous y trouverez des jeunes femmes maigres dont les expressions, qui vont du mépris à la tristesse, de l'exaltation à la mélancolie laissant de côté le sourire : seules 13 % des top-modèles activent les zygomatiques. Pour quelles raisons ? Elise van der Laan (université d'Amsterdam) y a consacré sa thèse (van der Laan 2015).

Cette enquête pourra vous faire sourire - vous n'êtes pas un top-modèle -, mais elle a tous les signes du sérieux le plus académique. Cette thèse repose sur l'analyse d'un échantillon diversifié de 13 353 photographies de mode publiées entre 1982 et 2017 dans dix magazines de quatre pays différents. Chaque photo a fait l’objet de 156 questions (nom du modèle, noir et blanc ou couleur, type de vêtement porté, angle de la caméra, etc.).

On peut trouver trois raisons à l’absence de sourire. Le sourire est démodé : il était fréquent en 1982 et, en 2011, il est daté. D’autres éléments, peu fréquents en 1982, remplacent le sourire : une bouche ouverte, un regard perdu dans le lointain, la compagnie d’autres top-modèles dans une photo de groupe. Un sourire, c'est comme un pull bleu turquoise en mohair, un signe de ringardise. Mais ce n'est pas que ça. Si ce n ‘était que ça, étant donné le caractère cyclique des modes, le sourire aurait déjà pu revenir au goût du jour.

 

Logique sociale

C'est que le sourire est aussi vulgaire : il est toujours plus fréquent dans les magazines populaires (Cosmopolitan) que dans les véritables magazines de mode (Vogue). Elise van der Laan a observé le travail des photographes et des modèles de plusieurs de ces magazines. « Ne me fais pas un sourire Cosmo, tu dois avoir l’air en colère », disent en substance les uns. « Sois naturelle fais-moi un beau sourire, tu dois avoir l'air détendue, c'est pour Modes & travaux », demandent les autres.

Le sourire mais aussi la coiffure et la pose différencient la recherche de distinction et de la recherche de familiarité. Faire la gueule, c’est être high fashion - haute couture. Sourire c’est ressembler au mannequin du catalogue de La Redoute. Les frontières sont tellement fermées ente vulgaire et distingué qu'il n'est pas rare que les photographes aient plusieurs identités : un pseudonyme pour les photos de mariage, un autre pour les photos des magazines grand public, un dernier, leur vrai nom, pour leur « œuvre ».

Un troisième élément disqualifie le sourire. Car, s’il n’était que « vulgaire » et démodé, des créateurs rebelles en quête de rupture avant-gardistes auraient pu se l’approprier. Le sourire est aussi une marque d’amateurisme : dans Vogue, celles et ceux qui sourient, ce sont les célébrités ou des « personnes ordinaires ». Tous magazines confondus, 85 % de ces personnes ordinaires sourient, ce n’est le cas que de 33 % des mannequins. L’air grognon est devenu une marque de professionnalisme, à mesure que le métier de photographe de mode et celui de top-modèle devenaient des activités autonomes, des niches professionnelles.

Les formes que prennent les représentations de la beauté peuvent ainsi être transformées en chiffres, quantifiées. Les statistiques font émerger les règles du comportement. Il y a une logique de l'esthétique, et elle est sociale et professionnelle.

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La fin du monde

Pierre Mercklé

Le Monde, samedi 5 ianvier 2013

 

Contrairement à des prédictions qui avaient fait grand bruit à l'époque, nous avions pu nous souhaiter les uns les autres... une bonne année 2013 ! La fin du monde, qui avait été annoncée pour le 21 décembre 2012, n’avait finalement pas eu lieu, et le souvenir de I ‘agitation médiatique de la fin de cette année-là s'est rapidement effacé de nos mémoires. Pourquoi y revenir, alors ? Parce que justement c'est ce qui se passe après la fin du monde qui passionne les chercheurs en sciences sociales, et depuis longtemps ! Ce n'est en effet pas la première fois que la fin du monde n'a pas lieu - c'est même une de ses caractéristiques fondamentales - et cela a donné aux sociologues et aux psychologues de nombreuses occasions d’étudier les mécanismes des croyances collectives.

La plus célèbre de ces études est probablement celle réalisée dans les années 1950 par une équipe dirigée par le psychosociologue américain Leon Festinget (1919-1989) (Festinger et al. 1993). L'étude va bénéficier d'un hasard exceptionnel : presque fortuitement, Festinger et ses collègues de l’Université de Minneapolis apprennent au début de l'année 1954 qu'une petite secte locale proclame que d'après un message envoyé par des extra-terrestres à leur « prophétesse » Dorothy Martin la fin du monde aurait lieu le 21 décembre, une date décidément propice à l’Apocalypse... Et que seuls ceux qui auraient rejoint la secte seraient sauvés par lesdits extra-terrestres.

Arrive la date fatidique et bien sûr, la fin du monde n'a pas lieu... C'est exactement ce qu'attendaient les étudiants de Festinger, infiltrés dans la secte depuis quelques mois, selon la méthode de « l'observation participante » : ils allaient pouvoir étudier, minute par minute, comment des individus se comportent quand leurs croyances sont indiscutablement démenties par les faits. Et ils font une grande découverte: contre toute attente, après un premier moment de stupeur et de grand désarroi, la secte se persuade qu'elle a réussi à éviter la fin du monde par la seule force de ses prières, et qu'elle doit maintenant sortir de l'ombre et propager la bonne nouvelle. Dans les jours qui suivent ce démenti cruel du fondement de leurs croyances, le groupe voit même ses effectifs multipliés par dix !

Voilà le paradoxe : le démenti de la croyance n'anéantit pas la croyance, il la renforce au contraire. Pour Leon Festinger, cette expérience exceptionnelle démontre ce qu’il va appeler la théorie de la « dissonance cognitive » : bien au-delà de ce cas spectaculaire, il y a chez tous les individus une tendance très générale à chercher à réduire par tous les moyens les contradictions qu'ils peuvent ressentir entre les faits et la façon dont ils se les représentent. Mais cette réduction de la dissonance ne passe pas forcément pat la disparition ou la correction des fausses représentations : bien souvent, nous avons au contraire tendance à adapter la réalité à nos croyances, ou à ne rechercher et retenir que les faits qui les confortent.

La « découverte » de Festinger va connaître une formidable postérité : de l'explication de la façon dont les fumeurs s'accommodent des campagnes anti-tabac, jusqu'à l ‘analyse de la gestion des tensions psychologiques entre les valeurs du milieu d'origine et celles du milieu d'arrivée dans les cas de trajectoires d'ascension ou au contraire de déclassement social, la théorie de la dissonance cognitive est constamment mobilisée, approfondie, discutée, depuis plus d'un demi-siècle. On a donc tort de se moquer de gens qui croient à la fin du monde : ils font parfois faire des progrès inestimables à la connaissance des mécanismes de l’esprit humain...



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