Protestants dans la Ville

Page d'accueil    Liens    

 

Gilles Castelnau

Images et spiritualité

Libres opinions

Spiritualité

Dialogue interreligieux

Hébreu biblique

Généalogie

 

Claudine Castelnau

Nouvelles

Articles

Émissions de radio

Généalogie

 

Libéralisme théologique

Des pasteurs

Des laïcs

 

Roger Parmentier

Articles

La Bible « actualisée »

 

Réseau libéral anglophone

Renseignements

John S. Spong

 

JULIAN MELLADO

Textos en español

Textes en français

 

Giacomo Tessaro

Testi italiani

Textes en français

Libre opinion

 

Dans les Alpes
des violations quotidiennes
des droits humains
 


Didier Fassin et Alfred Spira


article paru dans Le Monde
le 29 janvier 2021


 

29 janvier 2021

 

Au nom de la lutte contre l'immigration irrégulière,
la militarisation de la montagne n'est qu'un geste vain,
alertent l'anthropologue et le médecin,
qui participent à des maraude avec Médecins du monde

 

Toutes les nuits, dans les Hautes-Alpes, au col de Montgenèvre, des hommes, des femmes et des enfants en provenance du Moyen-Orient, d’Afrique subsaharienne ou du Maghreb tentent de passer à pied d'Italie en France, dans la neige et le froid. Toutes les nuits, puissamment équipés, des agents de la police aux frontières et des gendarmes dépêchés sur place s'efforcent de les en empêcher et de les reconduire de l'autre côté de la frontière. Toutes les nuits, des bénévoles font des maraudes pour porter assistance à ceux qui, une fois sur le territoire français, essaient d'échapper à leur arrestation.

Cette étrange dramaturgie se reproduit depuis quatre ans, et, si les hivers sont particulièrement dangereux, certains des accidents les plus tragiques se sont produits en été : il n'est pas de période sûre pour les exilés qui se perdent ou se blessent dans cette voie par laquelle ils espèrent obtenir la protection de la France, ou poursuivre plus loin leur périple. Ajoutons à ce tableau la présence de deux compagnies de policiers et de gendarmes chargés du secours en haute montagne qui, en conformité avec leur noble mission, sont parfois paradoxalement conduits à intervenir pour aider des exilés qui fuient leurs collègues.

Leur action se fait au nom du contrôle de l'immigration, et le président de la République à récemment ordonné un doublement des forces de l’ordre qui gardent les frontières. Mais cette impressionnante mobilisation se révèle à la fois disproportionnée et inefficace, comme le reconnaît un haut fonctionnaire préfectoral. Disproportionnée, car elle ne concerne que 2000 à 3000 passages par an. Inefficace, car celles et ceux qui sont reconduits retentent inlassablement leur chance jusqu'à ce qu'ils réussissent. La véritable conséquence du déploiement de ce dispositif est de contraindre les exilés à emprunter des chemins de plus en plus périlleux, sources de chutes, de blessures et de gelures. Plusieurs décès ont été enregistrés, des amputations ont dû être réalisées. La militarisation de la montagne n'est ainsi qu'un geste vain de l'Etat, dont le principal résultat est la mise en danger des exilés, souvent des familles.

« Délit de solidarité »
Geste d'ailleurs d'autant plus vain qu'il est difficile d'imaginer que des personnes qui ont quitté un pays où ils n'étaient pas en sécurité pourraient y retourner. Les uns ont fait des milliers de kilomètres sur la route des Balkans, y ont été enfermés dans des camps infâmes sur des îles grecques, ou ont subi les violences des policiers et des miliciens croates. Les autres ont franchi le Sahara, où ils ont été dépouillés de leurs biens par des gangs avant d'arriver en Libye, où ils ont été détenus, torturés et libérés contre rançon, puis traversé la Méditerranée sur des embarcations précaires et surchargées. Il est difficile d'imaginer que ces exilés puissent renoncer à cet ultime obstacle, fût-il rendu hasardeux par l'action de la police et de la gendarmerie.

C'est pourquoi l'activité des maraudeurs est cruciale. Les premiers d'entre eux, il y a quatre ans, étaient des habitants de la région pour lesquels il était impensable de laisser des personnes mourir en montagne sans assistance. « Pas en notre nom » était leur cri de ralliement et l'intitulé de leur association, qui est devenue un peu plus tard « Tous migrants », récompensée en 2019 par un prix des droits de l'homme remis par la garde des sceaux. Très vite, ils ont été rejoints par des bénévoles venus de toute la France et même de plus loin, certains étant des professionnels de santé intervenant au nom de Médecins du monde. Ces maraudeurs, qui essaient de mettre à l'abri les exilés ayant franchi la frontière dans des conditions extrêmes, ont à leur tour été réprimés. Bien que censuré par le Conseil constitutionnel en 2018, au nom du principe supérieur de fraternité, le « délit de solidarité » continue à donner lieu à des interpellations et parfois à des poursuites.

Nous avons nous-mêmes récemment été, en tant que médecins, les témoins de ces pratiques. L'un de nous a fait l’objet, avec son accompagnateur, d'un long contrôle d'identité et de véhicule qui les a empêchés de porter secours, quelques mètres plus loin, à une dizaine de personnes transies, dont une femme âgée qui paraissait présenter des troubles cardiaques. Alors qu'ils insistaient devant le poste de police sur les risques encourus par cette personne, et rappelaient la condamnation de la police aux frontières pour refus de laisser les organisations humanitaires pénétrer leurs locaux pour dispenser une assistance médicale et juridique, ils se sont fait vigoureusement éconduire.

Double contradiction
L'autre a pu, quelques jours plus tard, mettre à l'abri deux adultes avec quatre enfants qui venaient de franchir la frontière par -15°C ; il s'est alors rendu compte que deux fillettes étaient sans leurs parents qui avaient, eux, été interpellés ; revenu au poste-frontière pour solliciter la libération du père et de la mère au nom de l'intérêt supérieur des enfants de ne pas être séparés de leur famille, il n'a obtenu celle-ci qu'au prix d'une audition par un officier de police judiciaire, après avoir été fallacieusement accusé d'aide à l'entrée irrégulière sur le territoire, délit puni de cinq ans d'emprisonnement et de 30 000 euros d'amende. Dans les jours qui ont suivi ces deux épisodes, tous les maraudeurs ont fait l’objet d'un harcèlement non justifié des forces de l'ordre, avec jusqu'à six contrôles et trois contraventions par personne certains soirs.

Tous les policiers et les gendarmes n'adhèrent pas à ces pratiques. Certains vont jusqu'à féliciter les maraudeurs pour leurs actions. Ils sont d'autant plus légitimes à le faire qu'au nom de la lutte contre l'immigration irrégulière, le gouvernement viole les droits humains, lorsque ses agents insultent, volent et frappent des exilés, comme des décisions judiciaires l’ont établi, et qu'il enfreint la législation lorsque les exilés ne sont pas autorisés à demander l'asile à la frontière. Parfois, les mineurs non accompagnés se voient refoulés, ce que condamne la justice.

On aboutit à cette double contradiction : garant de la loi, l'Etat y contrevient au moment même où il sanctionne celles et ceux venus lui demander sa protection; promoteur des valeurs de la République, il punit celles et ceux qui se réclament de la fraternité. Ces violations des droits humains et ces infractions à la législation contribuent à la crise humanitaire, sécuritaire et sanitaire, contre laquelle le devoir éthique de tout citoyen est d'agir, comme nous le faisons, pacifiquement et dans le strict respect de la loi.

 

_____________________________

Didier Fassin est professeur à l'Institut d'étude avancée de Princeton et titulaire de la chaire annuelle de santé publique au Collège de France ;

Alfred Spira est professeur honoraire de santé publique à la Faculté de médecine de Paris-Saclay et membre de l’Académie nationale de médecine. Tous deux sont occasionnellement maraudeurs bénévoles pour l'association Médecins du monde.




Retour vers "libres opinions"
Vos commentaires et réactions

 

haut de la page

 

 

Les internautes qui souhaitent être directement informés des nouveautés publiées sur ce site
peuvent envoyer un e-mail à l'adresse que voici : gilles@castelnau.eu
Il ne s'agit pas du réseau Linkedin auquel nous ne sommes pas rattachés.
Ils recevront alors, deux fois par mois, le lien « nouveautés »
Ce service est gratuit. Les adresses e-mail ne seront jamais communiquées à quiconque