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Exil ordinaire d’un jeune Afghan


 

Giovanni Privitera
Safi Mohammad

 

192 pages - 16 €

Édition HD ateliers henry dougier

 

recension Gilles Castelnau

 

20 janvier 2021

C’est un livre saisissant que nous proposent ces éditeurs. On suit pas à pas avec passion les étonnantes aventures de ce sympathique jeune homme depuis son exil d’Afghanistan jusqu’à son arrivée et son intégration réussie à Marseille.
C’est un exemple parmi les centaines de milliers de réfugiés que la presse et la télévision mentionnent en bloc sans les différencier et auxquels ce livre donne une identité réelle.

Voici comment l’éditeur le présente et en voici quelques passages qui donneront peut-être au lecteur le désir de le lire entièrement.

 

Safi Mohammad a traversé près d'un quart du globe. Soixante-dix jours passés à marcher dans des bus ou dans la benne d’un pick-up, qui vont marquer sa vie et le changer à tout jamais, De Kaboul à Marseille en passant par Téhéran, Istanbul, Sofia, Belgrade, Vienne, Milan, Nice, ce jeune Afghan a parcouru près de 10 000 km.

Sur son chemin, il rencontre Giovanni Privitera, enseignant et bénévole au centre d'accueil pour demandeurs d’asile de Saint Charles à Marseille. Les deux hommes se lient d'amitié. Ensemble, ils décident de faire de son histoire un livre. Ils retracent son périple, les raisons de son départ, les villes traversées, les paysages découverts, les passeurs et les compagnons de route rencontrés, la demande d'asile, sa nouvelle vie sur ce territoire inconnu, loin des siens. Un voyage à la fois dramatique et terriblement banal, peut-être aussi extrêmement formateur.

Une immersion authentique dans l'univers d'un migrant ordinaire, dans les méandres de l'exil et de l'impossible retour en arrière.

Safi Mohammad est un réfugié afghan arrivé à Marseille en juillet 2015. Il travaille dans la restauration. Giovanni Privitera enseigne à Sciences Po Aix-en-Provence et à la faculté de droit d'Aix-Marseille Université. Il est l'auteur de Siciliens [ateliers henry dougier, 2018] et le réalisateur d'Après le voyage, un documentaire retraçant la rencontre entre étudiants et jeunes demandeurs d'asile à Marseille.

 

page 18

L’école et l’entrée dans la police

Si, depuis 2001, les talibans n'étaient plus officiellement au pouvoir, leur enracinement dans le territoire et leur influence sur la population étaient toujours biens réels. J'ai été embauché et j'ai commencé à travailler dans la police locale au mois de janvier 2013. Aux yeux des talibans j'étais devenu un infidèle au service de l'ennemi.

[...]

Au total, pendant les quatre opérations auxquelles j'ai participé, une vingtaine de talibans de mon village ont été tués. Si ce chiffre peut surprendre pour une bourgade de un millier d'habitants, je tiens à préciser que mon village n'a jamais été plus infesté de talibans qu'un autre. Il faut savoir que, depuis 2002 et la présence des armées occidentales sur notre territoire, la plupart des talibans vivent secrètement. Ils n'ont ni carte d'adhérent ni écriteau devant leur porte mais ils sont partout. En plein jour, ce sont des citoyens afghans comme les autres, puis quand vient la nuit ils agissent épisodiquement dans le cadre d'actions bien précises.

[...]

Ainsi, quand les Américains sont partis, j'ai reçu une première lettre de la part des talibans : c'était un ultimatum m'exhortant à quitter mon travail et à rejoindre leurs rangs sous peine de représailles. J'ai ignoré ces menaces et la sanction est tombée bien plus vite que je ne l'aurais imaginé : quelques semaines plus tard, ils ont assassiné mon père. C'était pour eux une façon de se débarrasser d'un homme au passé de résistant appartenant à une mouvance qu'ils n'aimaient guère, mais aussi d'un homme qui avait pour fils un « traître ». Et c'est en plein deuil que j'ai reçu la deuxième lettre. Dans cette missive, ils me signifiaient que je ne semblais pas avoir pris le premier avertissement au sérieux et qu'ils ne plaisantaient pas. Le meurtre de mon père en était la preuve.


 

page 23

La décision de partir et la rencontre avec le passeur

Quand Qhaer et revenu, mon ami Ahmad lui a expliqué ma situation : « Les talibans sont après lui, il doit partir en Europe et faire le voyage dans de bonnes conditions. Quel est ton prix, quel trajet offres-tu et quand partirait-il ? »

Il fallait payer neuf mille cinq cents dollars puis le voyage serait une promenade de santé, selon ses dires. Il connaissait beaucoup de monde en Iran, en Turquie, en Bulgarie. « Je suis plus cher que d'autres mais mon travail est de qualité, tu n'en baveras pas une seconde. » Quand je lui ai rétorqué que j'avais un cousin et des amis qui vivaient en Europe et m'avaient dit que le voyage était infernal, et que j'en connaissais même qui avaient été arrêtés puis rapatriés en Afghanistan, sa réponse était toute faite : « Ils ont pris des passeurs de pacotille. Ma parole est une parole de Pachtoun. Fais-moi confiance. Je suis cher mais tu payes la qualité. » Son speech était très convaincant, du moins, dans ma situation où s'entremêlaient panique et enthousiasme à l'idée de découvrir l'eldorado. Je l'ai cru.

 

 

page 64

J + 14 : de l’Iran à la Turquie

Tout le monde était stressé et effrayé. La fatigue n'aidait pas. Depuis près de quarante-huit heures, je n'avais presque pas fermé l'œil. J'ai essayé de trouver le sommeil à maintes reprises, pendant les moments d'attente, mais le froid et l‘angoisse m'en ont empêché. Vers midi, un des passeurs nous a regroupés. Il a réveillé les chanceux qui étaient parvenus à trouver le sommeil et a rappelé les autres. Il devait nous expliquer son plan pour passer en Turquie. Trois voitures arriveraient et il faudrait monter dedans sans discuter en moins de trente secondes. Elles n'attendraient pas, elles démarreraient qu'on soit tous dedans ou non. Elles rouleraient une dizaine de minutes puis nous déposeraient. Une fois à terre, nous verrions une butte devant nous. Nous devrons courir le plus vite possible pour la franchir. Une fois de l'autre côté, l'Iran serait derrière nous. Il avait annoncé sa stratégie avec une telle conviction qu'aucun d'entre nous ne risqua un commentaire.
Je ressentais une pression et une peur comme jamais auparavant. Mais quand les voitures sont arrivées je n'ai plus eu le temps de réfléchir ni de m'inquiéter. J'ai donné tout ce que j'avais, j'ai été parmi les premiers à arriver de l'autre côté de la butte. J'étais déjà épuisé, et cette course à toute allure d'une quinzaine de minutes m'a mis à plat. Arrivé de l'autre côté, je me suis allongé de tout mon long sur le sol et j'ai fermé les yeux. Je n'avais plus de forces. J'ai dû rester dans cette position environ cinq minutes, avant qu'un passeur ne vienne me réprimander : « Allez, lève-toi et fais comme tout le monde : marche ! » En réunissant ce qui me restait de forces, je parvins à me lever et à marcher un peu ; j'avais l'impression d'être un vieillard qui essaye de profiter des derniers mois de son existence. Les choses se sont passées exactement comme on nous l'avait annoncé. Puis les passeurs nous ont dit d'avancer en nous mettant en file indienne et l'un d'entre eux nous a comptés. Nous étions tous là, il n'y avait pas eu de perte. Tout mon corps était encore douloureux comme si j'avais été roué de coups. Mais mentalement je me sentais plus léger : nous étions en Turquie !

 


page 166

Mes ancrages marseillais

Depuis deux ans, je ne rate quasi aucun de ces rendez-vous. Outre les jeux et le théâtre, nous avons suivi des ateliers d'écriture avec Anna, Constance et Thomas; certaines séances étaient de véritables cours de français langue étrangère, d'autres de simples discussions autour d'un goûter. Nous avons fait des sorties au théâtre, au château d'If, au stade Vélodrome, à Sciences Po Aix-en-Provence. Ce que je retiens surtout, c'est que je me suis fait de vrais amis. J'y ai connu Simon, Coline, Ludivine, Justine, Julia, Juliette, Araxane, Éva et plein d'autres étudiants avec qui j'ai sympathisé. Je vois certains d'entre eux régulièrement en dehors de I'AAJT. Et au contact de ces jeunes gens de mon âge « non réfugiés », je me suis définitivement senti autre chose qu'un simple « migrant » ou qu'un exilé.

 

 

page 187

 

Postface


[…]
Nous sommes le 19 octobre 2019. J'écris ces quelques lignes, attablé au Kaboul Kitchen, sur le boulevard National à Marseille. Safi a obtenu le statut de réfugié il y a un an jour pour jour. Depuis, il travaille dans ce petit restaurant afghan de Marseille et il a récemment emménagé dans son propre appartement, dans le quartier du Prado.

 



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