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3

L’insistance de Dieu



Hugues Lehnebach


pasteur de l'Église protestante unie



 

3 juillet 2020

 

Table

Préface
La révélation
La représentation du monde et de Dieu dans l’antiquité
Naissance du sujet moderne
Le changement de paradigme
Le courant théologique de la mort de Dieu
Dieu selon Tillich
Image de Dieu selon la théologie du Process
La logothérapie
Le salut
La fin d’une religion
Il insiste
Conclusion


Préface

 

La réflexion proposée ici est centrée sur les différentes conceptions que l’on peut avoir de Dieu. Je n’ai pas traité dans les pages qui suivent la conception athée de Dieu. Je ne me suis pas davantage aventuré sur le terrain des religions non chrétiennes. Mon seul souci a été de faire le point sur ma préoccupation personnelle de protestant en recherche. Je ne veux pas convaincre. Je voudrais simplement partager. J’ai hésité à choisir le titre à donner à cette petite publication. Voici un petit inventaire des titres possibles: « Les différents visages de Dieu », « Dieu au fil du temps », « Les mutations de Dieu », « De la naissance à la mort de Dieu », « Et si Dieu insistait ». Cela correspond aux étapes de la réflexion.

Depuis près d’un siècle, la conception que l’on avait du monde a été bouleversée. Ce n’est pas la seule fois que la conception que l’on peut avoir du monde interfère avec l’idée que l’on peut se faire de Dieu. Jésus lui-même pensait sans doute que la terre était plate, que Dieu se tenait au ciel et Satan sous terre. Croyait-il que la terre était bien le centre du monde ? C’est vraisemblable. Copernic, Galilée, Descartes entre autres ont posé les bases d’une autre vision du monde. La modernité a depuis longtemps modifié la perception que l’on avait autrefois de l’univers et par conséquent de Dieu. Néanmoins l’étudiant en théologie que j’ai été gardait toujours en tête l'idée que Dieu pouvait intervenir à ma demande pour arranger mes petites affaires si besoin était. J’avais donc, à peu de chose près, la même idée du monde et de Dieu que les théologiens du troisième et du quatrième siècle. Et voilà que cette vision d’un monde dépendant d’une puissance céleste avec laquelle je pouvais dialoguer entre un « je » et un « tu », a complètement disparue. J’ai découvert que je n’étais de loin pas le seul à qui c’est arrivé. J’ai commencé à avoir des doutes. Il valait peut-être mieux ne pas en parler pour ne pas heurter mes amis attachés aux formulations du catéchisme de leur enfance. Certains de ces amis me semblent restés murés psychologiquement dans l’univers qui était le mien il y a 50 ou 70 ans. Pourquoi ? Parce qu’ils sont habitués et attachés à cette représentation du passé. Par sécurité peut-être. Cela s’explique puisque nous sommes dans un monde très inquiétant en plein bouleversement et dont l’avenir est très incertain. Giri rappelle ( 1 ) que la lunette de Galilée» est venue perturber un ordre ancien. « Elle montrait que l’univers était bien plus grand que ce que l’on avait cru. Qu’il n’existait pas de voûte céleste ni de demeure située au-delà où résidait Dieu, ses anges et ses archanges ». Giri ajoute : «  La crise s’est traduite par deux mouvements allant en sens contraire. L’un est l’apparition du protestantisme libéral qui cherche à s’adapter aux changements en réexaminant l’interprétation des textes fondamentaux et l’autre, celle du fondamentalisme qui s’appuie sur une interprétation littérale des mêmes textes ». Comme le disait Tillich, le grand théologien mort en 1965 : « les Églises chrétiennes ne peuvent plus continuer à vivre comme elles l’ont fait jusqu'ici. Ce que je condamne particulièrement, c'est une prédication qui ne touche plus les gens, un mélange de foi et de superstition […]. Dans ce sens, oui, notre époque est celle de la fin d'un monde. Et si les Églises s'accrochent à toutes ces choses dépassées, ce sera, dans une certaine mesure, la fin des Églises. Elles seront repoussées dans un coin et vivoteront d'une existence marginale sur le flanc de la civilisation. » Il ajoutait : « Mais par ailleurs, nous ne sommes pas dans une ère post chrétienne parce que je considère que l'apparition de Jésus comme le Christ, comme le porteur de la Parole de Dieu, demeure au centre de l'histoire humaine et rien ne peut aller contre ce fait ».
Mon espoir est de participer à cette nouvelle façon de croire aujourd’hui comme Tillich le voulait. Un auteur que j’aime bien, Olivier Roy, explique à quoi peut correspondre ce qu’il appelle « la sainte ignorance » ( 2 ). Il s’agit de cette inclination qui consiste à refuser de réfléchir pour se cramponner désespérément au passé. Les incroyants ne sont pas les seuls à se crisper sur leurs certitudes. Nombre de « croyants » considèrent que la vérité sainte descend directement du ciel sur eux. Certains se disent « nés de nouveau ». Ils font confiance à la lettre des textes qu’ils considèrent sacrés, qu’il s’agisse de la Bible ou du Coran, sans tenir compte ni du contexte dans lequel ces textes ont été rédigés, ni de la culture dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Bien de ces soi-disant vérités semblent actuellement parfaitement irrecevables sans pour cela nier sa foi. Il s’agit simplement de ne pas confondre la foi et la croyance.
Changer notre vision du monde conduit à modifier la conception que l’on pouvait avoir de Dieu. Et changer l’idée que l’on pouvait se faire de Dieu conduit obligatoirement à changer la conception que l’on peut avoir de l’homme, de sa place dans l’univers, du sens de sa vie.
Chacun, chacune a sa façon de croire ou de ne pas croire. La culture de nos différences est une richesse à ne pas gâcher par le désir de convaincre au besoin par la force. Le récit biblique de la Tour de Babel en est l’illustration. Les hommes voulaient se construire une tour, symbole de l’humanité entière qu’ils souhaitaient voir parler la même langue, partager la même idéologie. Et s’ils plaçaient leur Dieu au somment de cette tour, ils instauraient une dictature. C’est alors dit le conte, que Dieu intervient et détruit la tour..(Genèse 11, 1-9)

 

La révélation

Comment se réalise la rencontre avec Dieu ? Il y a plusieurs réponses. La plus courante est que Dieu intervient et interpelle celui ou celle qu’il charge d’entreprendre une action ou de délivrer son message. Prenons par exemple ce récit biblique du petit Samuel qui dort dans le Temple. Il entend une voix qui l’appelle. Il croit que c’est celle d’Élie, le vieux prophète qui l’a recueilli. Alors il se lève et lui dit : « tu m’as appelé ? » Élie lui répond « non ! Ce n’est pas moi ! ». Samuel va se recoucher. Il entend de nouveau une voix qui l’appelle. Il va de nouveau déranger Élie qui lui dit « c’est Dieu qui t’appelle. Réponds-lui : « parle. Ton serviteur écoute ». Et c’est ce qui finit par se passer. « Le Seigneur vint et se tint là. Il appela comme à chaque fois : Samuel ! Samuel ! Samuel ! Samuel  répondit : parle ! Moi ton serviteur, j’écoute ». (Samuel ch. 3, 9-10)
Cette idée que Dieu peut descendre du ciel et intervenir quand il le décide est fréquente dans la Bible. Pensons aux ordres transmis à Abraham ou à Moïse. Mais l’idée s’est aussi faite que si on sait le solliciter avec ferveur, il peut répondre en manifestant sa présence d’une façon positive. Cela a conduit nombre de personnes à prier Dieu par des objurgations, des demandes pressantes. Il est souvent arrivé qu’en toute bonne foi, ces personnes aient fini par être convaincues que Dieu était vraiment venu répondre à leur demande. Ces personnes en ont conclu que la foi est le sentiment qui les habitait quand elles ont eu la certitude que Dieu les avait réellement visitées.
J’ai trouvé dans un article du monde du 2 septembre 2019 un récit similaire relatant la conversion du romancier Eric-Emmanuel Schmitt. Parti en expédition dans le Hoggar il s’égare bêtement en devançant le groupe dont il faisait partie, pour rejoindre le camp dans lequel bivouaquait son groupe. Il parvient au pied d’une dune et, à la tombée de la nuit, se protège du froid comme il peut. Il avait appelé en vain. Il se fait à l’idée de mourir de soif dans les deux ou trois jours. Puis il tombe en extase et passe une nuit extraordinaire. Il a la révélation de la présence de Dieu. Le lendemain il repart à la recherche de son groupe et par chance retrouve son guide. Il mettra beaucoup de temps à parler de cette révélation qui va changer sa vie en lui insufflant une confiance totale lui rappelant dit-il, qu’on est toujours vivant.
Dans un tout autre contexte, Luther a vécu une expérience de ce type à la suite de la lecture de l’épître aux Romains grâce à laquelle il découvre que « le juste vivra par la foi ». Cette révélation va orienter définitivement sa vie hors des chemins qu’il avait empruntés en se fiant au message de son Église annonçant le salut non par la confiance en Dieu, mais par l’obéissance à l’Église et grâce aux œuvres. Lors du procès que lui intente l’Église avant de l’excommunier, il affirme : « Ma conscience est prisonnière de la Parole de Dieu. Je ne puis ni ne veux me rétracter, car il n’est ni sûr ni salutaire d’agir contre sa conscience ». Il ajoute « Que Dieu me soit en aide ! ». Le moine qui l’accompagne le conseille par ces mots : « Abandonne ta conscience frère Martin. La seule chose qui soit sans danger est de se soumettre à l’ordre établi ». Cette expérience est à la racine de l’individualisme actuel. Aujourd’hui mieux vaut faire confiance à sa conscience qu’à l’ordre établi, fut-ce celui de l’institution de Église ou de l’État.
Cette croyance en une intervention miraculeuse repose sur l’idée que Dieu, ou son Esprit peuvent agir de façon surnaturelle.

- Le Réveil dans le protestantisme :

Au dix-huit et dix-neuvième siècle le mouvement du Réveil dans le protestantisme va conduire nombre de fidèles à espérer vivre leur conversion et connaître l’extase promise à celles et ceux qui vivent cette expérience de la révélation, la rencontre tant espérée avec Dieu. Avoir la foi signifie alors être habité par cette certitude d’avoir été visité par l’Esprit Saint et d’être sauvé. Par la culture d’une piété sentimentale, le fidèle s’efforce de réveiller une foi assoupie. Il parvient alors parfois à vivre l’expérience existentielle de la conversion, celle de l’illumination par le baptême de l’Esprit. C’est l’assurance pour ce fidèle du salut.
La personne qui dit avoir la foi pense que c’est Dieu lui-même qui est intervenu dans sa vie pour l’amener à croire. Le « Tout autre » interviendrait, disons « d’en haut », ce qui correspond à une conception théiste.
Pour d’autres, ayant une vision dite panenthéiste, Dieu intervient dans leur vie en se révélant également dans l’immanence du vécu, disons alors « d’en bas » et non pas seulement « d’en haut ». Il s’agit beaucoup plus d’une certitude que d’une expérience d’ordre émotionnel ou plus ou moins mystique.

- L’approche d’un psychanalyste

Les psychanalystes récusent toute intervention transcendante. Ils ont une explication rationnelle des causes de la foi dans laquelle Dieu n’entre pas en considération. Cyrulnick qui ne croit pas du tout en Dieu m’a donné au cours d’une conférence, une explication des sources de la foi qui est en accord, je pense, avec les psychanalystes freudiens. La foi aurait selon lui, deux sources possibles : l’éducation des parents inspirant une confiance fondamentale aux petits enfants en au-delà divin par l’amour des parents qui répondent au besoin de sécurité de l’enfant... Ce serait la première cause possible. La seconde est celle du choc traumatique suscité par une très grande frayeur ou une angoisse insurmontable. Cyrulnick l’illustra par le récit qu’un pasteur lui aurait fait de sa vocation. Ce jeune homme entré dans la résistance est arrêté dans un train par la Gestapo alors qu’il a sur lui un document qui contient la liste complète de son réseau. L’angoisse de livrer involontairement ses amis le saisit avec une telle violence qu’il vit une sorte d’extase, avec la conscience en lui de la présence divine.

- Dire aujourd’hui : « Je crois »

Le plus grand nombre des chrétiens qui disent avoir la foi ne se sentent pas élus de cette façon. Ils se contentent de faire partie de la communauté dans laquelle ils ont été éduqués et instruits religieusement. S’ils ont reçu le baptême dans leur enfance, c’est pour eux le signe que, sans attendre d’eux une quelconque reconnaissance, Dieu les aime. Eux aussi peuvent se dirent « sauvés » simplement parce qu’ils croient sincèrement faire partie de celles et ceux qui sont aimés par Dieu comme le leur a annoncé le Christ. Le professeur Gounelle ajoute sur ce point la position du protestantisme : « le salut se vit comme une libération et une guérison. Le salut apporte une sorte de plénitude; il nous fait parvenir à un état où il n'y a rien à désirer, où aucun manque, aucune insatisfaction ne nous affectent ». La référence à Jésus est déterminante à cause de son message en décalage total avec l’esprit du monde de son temps, comme il l’est aujourd’hui du nôtre. La croyance s’exprime par des symboles et des concepts transmis de génération en génération. Ne plus adhérer à ces symboles, à ces dogmes explique que le fidèle quitte son Église tout en continuant la plupart du temps à croire plus ou moins en Dieu, mais de façon confuse.

 

 

La représentation du monde et de Dieu
dans l’antiquité

 

- De la relation humaine à l’animisme

Il y a des milliers et des milliers d’années, nos ancêtres, à la vue de la vie sur terre, s’interrogèrent sur l’origine des plantes, des animaux, des forces naturelles des éléments, et l’attribuèrent à une puissance surnaturelle, à un esprit, à une puissance capable d’animer toutes ces choses. L'animisme était né qui attribue une âme, une conscience à certains objets du monde animal, végétal, géologique. L'animisme est la croyance en des êtres spirituels, non seulement des morts, mais aussi la croyance aux esprits de la nature, d’arbres, de pierres, d’animaux... Nos très lointains ancêtres s’efforcèrent de gagner les faveurs de ces esprits et de jouir de leur protection. L’esprit animait pensaient-ils, tout ce qui se mouvait sur terre.


La relation de l’ l’homme à ces puissances est intéressante. En effet un lien s’établit entre l’humanité et ces énergies qui peuvent être bienveillantes ou malveillantes dans la mesure où elles sont respectées. Il s’agit simplement d’une sorte de négociation rituelle. Il n’y a crainte qu’à la condition de transgresser l’interdit, car ces forces vitales peuvent agir sur le monde. La croyance à l’action éventuellement pernicieuse de ces forces occultes n’est plus actuelle. Notre relation au réel est différente de celle qu’aurait un animiste. Nous dominons les lois de la nature et ne croyons plus depuis longtemps aux esprits.


- De la relation humaine à Dieu


Nos ancêtres passèrent beaucoup plus tard de l’animisme au théisme, à la croyance d’un Dieu pourvu d’un pouvoir extraordinaire. Spong formule l’hypothèse suivante : « C’est ainsi que la notion de Dieu comme étant le Tout- Puissant vint à surgir, celle d’un Dieu qui nous surveille et nous protège. Il fallait gagner les faveurs de ce Dieu grâce à un culte approprié. Ce Dieu était satisfait grâce à nos vies caractérisées par un comportement adéquat. Dans la peine, le besoin, la maladie ou n’importe quelle autre adversité, nous prions ce Dieu pour qu’il intervienne et nous aide, et nous espérons qu’il le fera » ( 3 ).
S’établit alors une relation de dépendance à l’égard de la toute-puissance divine capable de punir ou de bénir selon la soumission à cette autorité dont l’homme dépendait. L’étape suivante fut la découverte du monothéisme.

- L’invention de Dieu

Thomas Römer qui occupe la chaire « Milieux bibliques » du Collège de France étudie diverses hypothèses concernant l’invention de Dieu, entre autres celle qui développe l’idée que le peuple d’Israël avait emprunté le Dieu yhwh (Yahvé) à une peuplade sémite du sud du Moyen-Orient. ( 4 ) Ce dieu de la guerre en même temps que Dieu de l’orage aurait eu comme provenance le territoire édomite. Ce Dieu leur aurait donné la victoire lors d’une bataille contre les Égyptiens. Selon le livre de l’Exode, au chapitre trois, Moïse fit la connaissance de Yhwh lors d’un séjour chez les Madianites où il s’était réfugié pour fuir la colère du pharaon. Madian est au sud du pays d’Edom. Le culte de yhwh a donc été instauré par un prêtre madianite. Selon le récit biblique d’Exode 19-24, yhwh devient le Dieu d’Israël suite à sa révélation sur le mont Sinaï. Les Hébreux entendirent la voix de yhwh leur donner les dix commandements. Selon le chapitre 20 du livre d’Ezéchiel, l’histoire entre Yhwh et Israël commence en Égypte par un choix de Yhwh : « Tu leur diras : ainsi parle le seigneur Yhwh : le jour où j’ai choisi Israël , j’ai levé la main pour prêter serment à la descendance de la maison de Jacob, et je me suis fait connaître à eux en Égypte ; J’ai levé la main pour prêter serment. Je suis Yhwh votre Dieu ». ( 5 )

C’est au neuvième siècle qu’apparaît la mention de Yahvé. Il ne s’agit pas encore d’un véritable monothéisme, car le polythéisme alors en place, permettait en effet à chaque peuple d’avoir son propre Dieu. On parle d’hénothéisme qui décrit le culte prédominant rendu à un dieu particulier, tout en ne niant pas l'existence possible d'autres divinités. ( cf Ps. 82 « Dieu règne sur l’assemblée des dieux »).
Vers 620 avant J. C. le roi Josias, roi d’Israël, centralise la religion du peuple juif autour de Yahvé. La loi deutéronomique, la loi du cinquième livre de la Bible, va exiger la monolâtrie, c’est-à-dire l’adoration d’un Dieu mis en valeur par rapport aux autres. En 587 les Babyloniens s’emparent de Jérusalem qu’ils détruisent. Plutôt que de reconnaître que le Dieu des Babyloniens était vraiment le plus fort puisqu’il avait battu Yahvé, les scribes, interprètes officiels des textes sacrés, ont l‘idée géniale de déclarer que c’est bien Yahvé qui est le plus puissant, car c’est lui qui avait permis à l’ennemi qui vénérait un autre Dieu de vaincre le peuple élu puni pour avoir désobéi à Yahvé
(2 Rois, 24-25). L’élite du peuple d’Israël a été déportée à Babylone. Le peuple avait perdu son identité. Le Temple, ou Dieu habitait, et qui était leur référence ultime, avait été détruit. Les Hébreux n’avaient même plus de terre. Mais Oh Miracle ! Voici que cinquante ans plus tard, le roi perse Cyrus écrase le pouvoir babylonien et autorise les exilés à leur retour en Israël.
Le peuple est divisé : quels sont les véritables héritiers des fondateurs de l’identité d’Israël ? Serait-ce ceux qui étaient restés au pays et n’avaient pas été déportés qui étaient les authentiques descendants d’Abraham? Ou les déportés qui, de retour de Babylone, étaient restés  fidèles à la juste compréhension des Écritures? Pour quelles raisons avaient-ils subi une telle catastrophe ? Dieu les aurait-il abandonnés ? Comment pouvaient-ils retrouver leur identité ? L’union entre les deux clans va être restaurée par la réécriture de leur histoire en affirmant que Yahvè était bien, depuis les patriarches, le fondement de leur histoire collective. Au fil du temps ce Dieu va supplanter tous les autres dieux et devenir universel, c’est-à-dire le Dieu unique non seulement des Juifs, mais des chrétiens puis, plus tard, des musulmans.

- La vision du monde dans le passé

Dans l’antiquité, l’on avait une représentation du monde très différente de la nôtre. Des puissances divines régnaient du haut du ciel. Les chrétiens, héritiers du judaïsme, pensaient alors que Dieu avait créé le monde et mis en place les lois qui le gouvernent. Dieu qui régnait du haut du ciel était considéré comme absolument tout puissant, capable de modifier les lois de la nature à son gré. Il pouvait donc intervenir de façon miraculeuse. Cela ne posait aucun problème. Sous les pieds de l’homme, au plus profond de la terre, régnaient les forces démoniaques de Satan. Cette croyance est restée permanente bien au-delà de la période de l’Église primitive. Avoir la foi c’était tout naturellement croire qu’effectivement, comme le dit le Symbole des apôtres qui date du quatrième et cinquième siècle, que Dieu est tout-puissant, que Marie avait conçu Jésus en restant vierge, et que Jésus, à sa mort, était bien descendu aux enfers avant d’être élevé à la droite de Dieu. Avoir la foi consistait donc à croire de façon naïve à des choses auxquelles nous ne pouvons plus croire aujourd’hui, nous qui avons reçu une éducation scientifique. On confondait foi et croyance.

- La relation à Dieu au deuxième siècle

D’après les évangiles et d’après l’apôtre Paul le chrétien est à l’origine un individu en relation à Dieu. Les chrétiens se rejoignent dans le Christ. Ils font partie d’une communauté qui certes, marche sur la terre, mais a son cœur dans le ciel. L’individu est essentiellement hors du monde. Il était à l’image du renonçant indien qui renonce au monde social, pour s’en libérer au profit de son développement spirituel. ( 6 )

- L’insertion dans le monde

Quand l’empereur Constantin se convertit au début du quatrième siècle, il donna un rôle politique aux chrétiens. Dès lors, ils ne sont plus hors du monde. Un peu plus tard, Augustin (354-430) a considéré qu’un État qui n’était pas inscrit dans la justice de Dieu n’était pas un État. Il contribua donc au fait que l’Église ait un rôle politique prééminent. Effectivement par la suite elle disputa âprement le pouvoir aux rois.

- Dieu d’après les Pères de L’Église

Dans les premiers siècles de notre ère, l’Église va s’organiser et mettre peu à peu en place une théologie qui va emprunter bien des données à la Grèce, et aux croyances moyen-orientales. Trois doctrines vont s’imposer pour des siècles : la trinité, la survie de l’âme, le péché originel,
André Gounelle explique que c’est dans la confusion qu’entre le deuxième et le quatrième siècle les Pères de l’Église s’efforcent de défendre leur foi face aux persécuteurs romains, car il y avait nombreuses divergences entre différents courants du christianisme. La plupart des Pères étaient de culture grecque. Ils interprètent naturellement le christianisme en s’appuyant sur le néo-platonisme. Pour résoudre par la difficulté que présente la formulation de la divinité du Christ, ils définissent Dieu sous une forme trinitaire : Père Fils et Saint-Esprit ce qui n’est pas aisément fondé sur les évangiles.
L’affirmation de la survie de l’âme inspirée par le néo-platonisme n’est pas non plus biblique. Platon (428-348 av J.C.) était persuadé qu’avant de venir au monde, l’âme du nouveau-né s’était promenée au royaume des Idées. Autant dire au royaume des âmes. A la mort, l’âme pensait-il, quittait le corps du défunt pour retourner dans ce royaume des Idées.
Les Pères de l’Église et les grands théologiens du moyen âge ont pris cette idée de la survie de l’âme pour vérité absolue, même si la Bible n’en dit mot. Ils firent alors le nécessaire pour convaincre les croyants de faire ce qu’il fallait pour que leur âme n’aille pas en enfer au jour de leur décès. Cette façon de voir reposait sur la conviction qu’il y avait deux mondes distincts : celui de la terre, le nôtre ici-bas, et celui du ciel dans lequel se trouvait un Dieu tout puissant.
Saint Augustin forgea le concept de péché originel. Il se battait sur deux fronts : celui des manichéens et des gnostiques. Les manichéens considéraient le monde comme le lieu où s’affrontent le bien et le mal. Le mal a donc une cause extérieure. Ce que conteste Augustin. Pour lui, le mal vient de nous. Sur l’autre front, les pélagiens affirment que l’homme est libre de pécher ou de ne pas pécher. Mais alors, comment dire que le nouveau-né serait pécheur alors qu’il n’a pas commencé à vivre ? Ce serait la négation de la grâce. Contre les uns Augustin soutient que l’être humain est responsable du péché et en porte la faute. Contre les autres il soutient que l’être humain n’est pas libre de son choix. Chacun reçoit cette part malheureuse du péché. Il y a une malédiction transmise par les pères à leurs fils. L’humain est responsable du péché dont il hérite et qu’il perpétue. Dieu est à amadouer et à contenter. Il est un justicier comptable de nos méfaits et de nos bonnes actions.
Malgré le fait que les Pères de l’Église affirment avec force que Dieu est amour, la conviction qu’il est vraiment tout puissant et que chacun, marqué par le péché originel, paiera le prix de ses errements au jour du jugement, crée un climat de culpabilité qui rend la relation à Dieu pesante. Dieu est présenté comme un juge qui sanctionne et suscite la crainte. L’Église soulagera plus tard la conscience des fidèles en leur proposant d’acheter des indulgences qui auraient le pouvoir de réduire le temps des épreuves du purgatoire, l’étape qui précède l’accès au ciel. C’est dire que la relation à Dieu est marquée par le sceau de la culpabilité, du manque de confiance en soi, et d’une grande dépendance à la divinité.
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Naissance du sujet moderne

 

- La religion, définition

La religion est une institution qui maintient l’unité ou la cohérence d’un croire collectif. Elle faisait tenir l’ensemble de la société, elle en était le lien. Les hommes considéraient que Dieu était responsable de l’organisation de la société, qu’il avait voulu l’ordre qui y régnait. Pour que leur existence ait un sens, les hommes en remettaient le foyer au-delà d’eux, dans autre chose de plus haut qu’eux. Le religieux était un principe extérieur et supérieur à l’humanité. L’individu existait par la place qui lui était attribuée dans la société par sa naissance. C’est l’idée que la source de la loi qui dirige le monde est extérieure et supérieure aux hommes. Les hommes refusent de s’attribuer à eux-mêmes l’organisation sociale, l’histoire, la fabrication des lois. Comme ils ne se perçoivent pas eux-mêmes comme source de cette organisation sociale, de cette histoire, et de la fabrication des lois, ils en attribuent la source à une transcendance, à une extériorité, à une supériorité. C’est ce que désigne le terme de « l’hétéronomie ». Un ordre du monde très hiérarchisé était mis en place.

- Accès à la modernité

Une déliaison, une coupure entre la religion et la société avait commencé à se produire à la Renaissance avec l’idée émise par Pic de la Mirandole (1463-1494), selon laquelle la création de l’homme par Dieu était inachevée, que l’homme pouvait l’achever. Cette indétermination de la nature humaine fonde la liberté. L’homme est libre quand il se soustrait aux autorités, aux institutions, à ce qui limiterait sa liberté. C’est le premier signal de l’humanisme. Vers 1500 l’humanité avait commencé à se libérer de la dépendance à l’autorité de l’Église. Cela a été initialisé entre autres par
Luther oppose sa liberté de conscience individuelle contre l’ordre établi aux mains de l’Église. Pour avoir lui aussi osé braver cette autorité, Galilée en fera les frais quelques décennies plus tard, car l’autorité était en l’occurrence celle de l’Église qui détenait la vérité en toutes choses. Cette liberté de conscience a été une découverte extraordinaire il y a maintenant plus de 5 siècles. Elle a joué certainement un rôle dans le développement ultérieur de l’individualisme.

- Source de la contestation des « Autorités »

Copernic (1473-1543) défend la théorie selon laquelle c’est la terre qui tourne autour du soleil et non l’inverse. Aristarque de Samos au 3e siècle avant Jésus Christ avait déjà formulé cette hypothèse. Copernic ne fut pas inquiété de son vivant. Il le sera après sa mort. Galilée, un des disciples de Copernic, sera condamné par l’Église en 1633. L’Église n’acceptera les thèses de Galilée qu’en 1820-1830. La révolution copernicienne est déterminante, car elle met en évidence que les certitudes des connaissances jusqu’alors fondées sur l’autorité de l’Église sont contestées si l’on s’appuie sur la raison et sur l’observation.

- Descartes pose les bases de la modernité

Descartes publie en 1633 le Discours de la méthode. C’est un des fondements de la modernité. Il y annonce son projet fondamental : « Mes découvertes m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie... Nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseur de la nature ». Descartes pensait que rendre l’homme maître et possesseur de la nature était un programme réalisable à courte échéance. Ce principe sera le fil conducteur de tout un mouvement intellectuel à l’origine des Lumières. Cinq siècles plus tard, le projet de Descartes est réalisé.

- La raison, Dieu des modernes

C’est la raison qui va devenir le Dieu des philosophes. Ce n’est plus le Dieu de Moïse, d’Abraham et de Jacob. Les Lumières vont adopter une religion naturelle en prenant leurs distances avec toute autorité religieuse. La religion devient une option facultative relevant de la sphère privée. Le sujet parfaitement autonome triomphe. Il est libéré de toute autorité religieuse et la laïcité devient la norme.

Spinoza (1632- 1673) considère que toutes ces affirmations ne sont que superstition : « par ce que les humains sont toujours à la recherche du pourquoi des choses. Ils cherchent à donner un sens à leur existence. Ils ont imaginé que ce qui leur est utile pour vivre leur est donné par un être supérieur. Les hommes ont alors cherché à s’attacher cet être supérieur. À lui rendre un culte ». ( 7 ) Les humains, poursuit le philosophe,  admettent « que les dieux disposent tout à l’usage des hommes pour se les attacher et être grandement honorés par eux. D’où il résulta que chacun d’eux, suivant son naturel propre, inventa des moyens divers de rendre un culte à Dieu, afin que Dieu aimât plus que tous les autres et mit la nature entière au service de son désir aveugle et de son insatiable avidité. Ainsi, ce préjugé est devenu superstition et a plongé de profondes racines dans les esprits. »

Dieu n’a pas créé le monde. Il n’est pas extérieur à ce monde. Il est totalement immanent. « Il est la substance de tout ce qui est. « Par Dieu j’entends un être absolument infini, c’est-à-dire une substance consistant en une infinité d’attributs dont chacun exprime une substance éternelle et infinie ». ( 8 ) Dieu est la cause libre de toutes choses. Toutes ces choses sont en Dieu et dépendent de lui. Dieu donc se suffit à lui-même. Il englobe la totalité du réel. Rien n’existe en dehors de lui.
Ceux qui accusaient Spinoza d’athéisme faisaient donc erreur. Il identifiait Dieu à la nature. Mais ne nous trompons pas : Dieu ne se réduit pas à la matière. La nature pour Spinoza, précise Lenoir ( 9 ), est le cosmos dans toutes ses dimensions, matérielles et spirituelles. L’esprit et la matière sont des attributs de Dieu. Ils sont infinis
La nature est réglée par des lois immuables. Tout est en Dieu et Dieu est en tout. Sa vision « moniste » du monde s’oppose à la vision dualiste d’un Dieu distinct, extérieur au monde. Le monisme affirme l’unité indivisible de l’être. Matière et esprit sont indissociables. Spinoza ne croit donc pas au Dieu de la Bible et du Coran. Il croit pourtant en Dieu. Cette conviction gouverne toute sa vie. Dieu est le fondement de toutes choses. En ceci, Spinoza est parfaitement déiste comme le seront les philosophes des Lumières. Les attributs de Dieu sont la Pensée et l’Étendue. Le monde est fait d’esprit et de matière ; les deux sont indissociables.
Spinoza croit en un Dieu qui se révèle dans l’harmonie de tout ce qui existe et non en un Dieu qui se préoccuperait du destin et des actes des humains. Dieu n’aime et ne hait qui que ce soit. La notion de péché n’a aucun sens pour Spinoza. Il s’oppose au transcendantalisme du monothéisme chrétien. Chaque chose est un microcosme où s’exprime la divinité de l’univers. Dieu est en nous. Nous sommes une partie de Dieu.
L’auto réalisation de soi devient l’objectif essentiel. De Hobbes (1640) à Adam Smith (1723-1790) en passant par Rousseau (1761), une succession de philosophes vont bâtir une conception moderne de Dieu.

- Conception non religieuse de Dieu

L’homme a appris à répondre à toutes sortes de questions sans recourir à Dieu, que ce soit dans les domaines de la science ou dans les affaires humaines. Le monde est devenu adulte dira Bonhoeffer le théologien. On peut se passer de Dieu pour expliquer le monde. L’hypothèse Dieu n’a plus aucune valeur pratique pour l’interprétation et la compréhension de la nature. Dieu a été éliminé du monde.

- L’hypothèse de Feuerbach

Feuerbach (1804-1872) pense que l’homme attribue à Dieu, à un être parfait, l’amour, la sagesse, la justice. Or ces attributs sont humains. En fait pour lui la théologie n’est rien d’autre que de l’anthropologie. La connaissance de Dieu ne vient, pense-t-il, que de la connaissance de l’homme. Ce qui revient à déifier l’homme.
Considérer que Dieu est l’Être suprême, le grand Architecte qui existe quelque part est une vision déiste. C’est une vision d’un Dieu horloger du monde, une conception « naturaliste ». Dieu n’est pas considéré comme identique à la nature, mais comme le fond créatif de tous les objets naturels. Aujourd’hui cette vision naturelle a presque totalement disparu. La nature est considérée par les hommes de science en termes matérialistes, mécanistes. L’hypothèse Dieu n’a aujourd’hui plus aucune valeur pour interpréter et comprendre la nature.

 

Le changement de paradigme

 

- Le passage à l’ère industrielle

Il y a eu passage de la société rurale à la société industrielle. « La première rupture du monde agraire vers le monde industriel marque la transition d’un ordre religieux à un ordre séculier. On croyait en Dieu, on croit désormais en la raison. Les ingénieurs remplacent les prêtres hiérarchiques de la société. La chaîne de commandement qui va du PDG à l’ingénieur et l’ouvrier en passant par le contremaître est aussi stricte que celle qui va du roi à ses barons et à leurs paysans. Religieuses, les autorités deviennent laïques » ( 10 ). La raison va permettre d’accéder aux connaissances qui feront naître la société industrielle.

- Modernité contre la tradition

Comme l’a dit Max Weber, le monde s’est désenchanté. La raison critique et la libre expression du sujet individuel s’affirme. L’individu devient le législateur de sa vie. Le passé n’est plus considéré comme indépassable. Le changement est facteur de progrès. Il y a rupture avec le monde traditionnel, affirmation peu à peu de l’autonomie, de l’individualisme.
Descartes avait identifié le sujet avec le moi conscient. Il avait séparé l’ordre de la raison et celui de la foi. Pour les philosophes des Lumières, la raison est le bien de l’humanité et s’exprime à travers la connaissance scientifique. On veut désormais tenir debout seuls, avec le tuteur de la raison. L’Église qui prétendait dire le vrai et le faux est contestée. Les philosophes des Lumières croient en Dieu, mais en un Dieu lointain. Ils sont adeptes d’une religion naturelle. Ils revendiquent la séparation claire du religieux et du politique. La vie sociale sera peu à peu de moins en moins soumise à des règles religieuses. La revendication de la séparation du religieux et du politique va se concrétiser en débouchant sur la sécularisation, appropriation par le pouvoir civil des biens ecclésiastiques puis, par la suite, appropriation et laïcisation des valeurs religieuses.

- La science s’impose

C’est après la renaissance que s’amorcèrent les conflits entre science et religion qui ont perduré pendant cinq siècles. Copernic (1473-1543) avait avancé l’idée que le géocentrisme que l’on considérait comme vérité absolue depuis Ptolémée, n’était peut-être qu’une hypothèse. Galilée mit le premier télescope au point et confirme l’intuition de Copernic. Mal lui en prit ! Il fut condamné (1633 )( 11 ). La vérité pour l’Église reposait sur les textes sacrés et l’autorité qu’elle accordait à Aristote.
Descartes se posa la question suivante : « qu’est-ce que la connaissance » et publia le Discours de la Méthode dont le sous-titre est : Pour bien conduire sa raison, et chercher la vérité dans les sciences (1637). Les scientifiques n’avaient pas encore droit de cité, mais ils avançaient. Au siècle suivant les philosophes des Lumières ont voulu sortir de l’obscurantisme et encourager la science. Diderot et D’Alembert publièrent sur vingt ans, l’Encyclopédie qui recense toutes les connaissances de l’époque.
A la fin du XVIIIe siècle : Laplace répond à Napoléon qui lui demandait quelle était la place de Dieu dans ses explications : « Sire, c’est une hypothèse dont je n’ai pas besoin ».
A la fin du XIXe, l’Église s’opposa à Darwin grâce auquel on n’avait plus besoin du livre de la Genèse pour expliquer l’apparition de l’homme sur la terre. Avec assurance le positivisme considère alors que seule la connaissance des faits vérifiés par l’expérience explique les phénomènes du monde.
A noter qu’une minorité de fidèles donne naissance à un courant moderniste qui va se développer de 1902 à 1908 et se caractériser par un relativisme vis-à-vis des affirmations de l’Église et par une propension à la sécularisation. Il sera dénoncé par le pape Pie IX viscéralement attaché à la tradition.

- La paradoxale évolution de la piété protestante

Au XVIIIe Wesley et Whitefield souhaitent réveiller une Église anglicane qu’ils considèrent trop inerte, à la piété déficiente. Ils lancent le mouvement dit du Réveil. Le moteur de la vie individuelle est la conversion du cœur, la régénération de la vie individuelle, la justification fondée essentiellement sur le sacrifice expiatoire du Christ.
A la même période, un changement se produit avec la Réforme qui valorise le retour à la langue hébraïque. Se basant sur les différences stylistiques de divers textes du pentateuque, Carlstadt affirme que Moïse ne peut avoir entièrement écrit le pentateuque. Plus tard, Spinoza, Hobbes, et d’autres encore affirment l’existence tardive de certains textes. L’analyse historico critique est alors liée à un combat anti clérical. Au XVIIIe on applique en Allemagne une méthode littéraire d’analyse critique des textes aussi bien sur des textes littéraires que sur des textes bibliques.
Je cite Gounelle : « Les effets de ces tensions entre science et religion ont marqué le protestantisme qui a généralement pris le parti de la modernité. Au sein du protestantisme les orthodoxes ou conservateurs ont voulu rester fidèles aux discours et aux doctrines de leurs prédécesseurs, selon eux immuables. Ils ont voulu les préserver dans le fond comme dans la forme. Le danger était pourtant de ne pas répondre aux interrogations posées par les réalités culturelles et scientifiques de l’actualité.
A l’opposé, un néo protestantisme, ou protestantisme libéral, se met alors peu à peu en place. Au milieu du 18e, le protestantisme effectue une rupture avec Luther et Calvin. Certains vont même juger les réformateurs archaïques, trop attachés aux pères de l’Église. Des petites brochures paraissent et soutiennent que le protestantisme est moderne, en phase avec la culture du temps. Au même moment Pie IX déclare la guerre à la modernité par la publication d’une encyclique, le Syllabus. Le courant des libéraux ou des novateurs naît à peu près à la même période. Ils veulent repenser et reformuler les doctrines pour dire la foi dans les catégories et le vocabulaire de leur temps, en tenant compte des réalités culturelles, scientifiques, philosophiques. Le libéralisme refuse l’autoritarisme, le dogmatisme, l’esprit d’orthodoxie.
Les libéraux ont été les artisans et les défenseurs de l’analyse historico-critique de la Bible venue d’Allemagne. Cette méthode permet de retrouver le sens premier du texte. Ils abandonnent donc les interprétations allégoriques, morales, littérales qui permettaient de justifier tout ou n’importe quoi ».


 

Le courant théologique de la mort de Dieu

 

Oser parler de Dieu, prétendre dire qui il est ou n’est pas, est d’une stupide prétention. Néanmoins découvrir comment en parle tel théologien, tel croyant ou incroyant, est toujours émouvant, car cela permet de s’approcher timidement de la sensibilité de la personne qui exprime aussi sincèrement qu’il le peut, sa vision certes de Dieu, mais surtout de sa relation personnelle avec son Dieu.

- La mort de Dieu selon Nietzsche

C’est Nietzsche qui a provoqué et inauguré la réflexion sur la mort de Dieu. D’après Eric Blondel ( 12 ), Nietzsche pose une question fondamentale : de quel Dieu s’agit-il ? Est-ce le Dieu auquel l’homme attribue la force, la toute –puissance ? Ce faisant l’homme laisse, attribue sa propre force à un autre. Parler de Dieu c’est alors parler de la faiblesse de l’homme qui s’est dépossédé de sa propre force au profit de Dieu qui apparaît clairement comme une projection de la faiblesse humaine. Ce Dieu n’existe pas. Il n’est qu’illusion.
La démonstration de ce mirage est l’hypocrisie de la morale. Avec l’idée que l’on s’est forgée de Dieu, nous nous construisons une morale dont Dieu serait le garant. Nous projetons dans un autre monde nos désirs de vertu, de bonheur. Il y aurait donc d’un côté un monde réel marqué par le péché, par la réalité humaine, et d’un autre côté un monde idéal régi par la justice de Dieu. Or nous sommes loin de pratiquer les vertus de ce monde idéal. Notre moralité n’est qu’un rêve. La morale projetée en Dieu est une simple illusion. Dieu qui était posé comme le garant de la morale idéale n’en est que l’irréalité, qu’un alibi. Conclusion : le suicide de la morale signifie clairement que Dieu a tué Dieu. Et Éric Blondel explicite Nietzsche : « Une morale divine, c’est un Dieu immoral aux yeux de la morale elle-même. Il est donc moral de tuer la morale, et c’est respecter Dieu que de tuer un tel Dieu « moral » immoral. Car un tel Dieu ne peut être que faux. Ou si Dieu existe, il est immoral ». Si l’on suit cet auteur, Nietzsche utilise un terme hégélien signifiant que la condition d’une affirmation indique qu’une chose ne se nie que pour se dépasser. Nietzsche involontairement conçoit la mort de Dieu dans cet esprit. « Si le Dieu immoral de la morale meurt comme idéal, ne serait-ce pas pour ressusciter comme Dieu a-moral ? ». « Est-ce Dieu qui est mort ? Ou Dieu n’est-il mort comme idole que pour s’affirmer comme vrai Dieu ? …cette mort de Dieu n’est-ce pas l’affirmation d’un Dieu caché, tout autre que la morale que nous lui offrons comme un cadeau empoisonné- sorte d’apéritif à la ciguë  ? (…) Si pour le christianisme et pour la pensée de Nietzsche, Dieu existe (et ce Dieu s’appelle pour Nietzsche, Dionysos) ce n’est pas un Dieu de la morale, mais un Dieu de la Vie, de la contestation de la morale, un dieu qui est aussi présent dans la Bible et dans le christianisme : celui de Job, d’Abraham, de Kierkegaard. »
Ne dirait-on que Nietzsche n’a qu’un but, exhorter l’homme à s’auto transcender ? Ce n’est pas tant Dieu qu’il provoque, que l’homme auquel il reproche de se vautrer dans sa faiblesse en se leurrant lui-même.

- Une réflexion protestante

Une introduction à un chapitre sur les différentes façons possibles de parler de Dieu peut en effet commencer par aborder la question de la mort de Dieu. Dans les années 60, un jeune théologien, Gabriel Vahanian, publie aux États-Unis : « Dieu est mort ». Un courant théologique est né. L’idée au fond était d’affirmer que l’heure était venue de passer dans un autre monde, que le passé théologique était mort et sans intérêt.
Les théologies de la mort de Dieu expriment souvent un simple refus des positions prises par les institutions ecclésiastiques quand elles prétendent parler de Dieu. La transcendance qui est rejetée est celle d’un monde supérieur, distinct du nôtre, de celui dans lequel nous vivons et dans lequel notre foi peut avoir ou non un sens. Rejeter cette forme de transcendance est une façon de dire que l’homme est responsable et autonome, qu’il n’est pas à soumettre à des révélations qui viendraient d’en haut.

- Quel est le Dieu dont on proclame la mort ?

Est-ce celui de nos ancêtres ? Un Dieu hérité de la tradition ? Annoncé et encore proclamé par les institutions ecclésiastiques ? Un Dieu enseigné dans le catéchisme appris dans notre enfance ? Le Dieu autoritaire et parfois terrifiant dévoilé dans certains passages de la Bible ? Ou encore un Dieu qui n’existe plus du tout pour nous? Dire que Dieu est mort peut simplement vouloir affirmer que le Dieu du christianisme hérité du passé ne convient plus aujourd’hui, car il n’aide plus, comme il le fit autrefois, à vivre l’évangile.

- Que reste-t-il après le rejet ?

Après le rejet, on doit accepter sa solitude et surtout le fait que l’on ne dépend plus de Dieu. Soudain pleinement responsable, on est sommé de chercher à donner un sens à son existence. C’est ici que le message du Christ qui meurt seul sur la croix prend toute son importance non pas sous prétexte que Christ payerait de sa terrible mort le prix de notre péché comme l’affirme la théologie dite de la propitiation, mais pour laisser l’homme face à ses responsabilités. Christ agonise et Dieu n’intervient pas. Si d’ailleurs Dieu était miraculeusement intervenu en manifestant sa toute-puissance, Jésus serait devenu une sorte d’idole et nous-mêmes serions restés définitivement dépendants. Le fait est que nous avons effectivement changé de paradigme en affirmant notre autonomie et notre indépendance. Jésus meurt et nous sommes nous aussi seuls, acculés à assumer notre responsabilité pour donner un sens à notre vie.
Il faut noter que c’est d’ailleurs le résultat de chacune des interventions de Jésus auprès d’elles et de ceux qu’il a rencontrés. Quand il eut guéri le paralytique à Capharnaüm, il lui dit : « prends ton lit et marche » (Marc, 2) J’interprète en disant que Jésus lui dit : « assume ta guérison et vis maintenant ta vie, car tu n’es plus un handicapé ». Une fois guéri, un possédé qui errait en vociférant dans les cimetières, voulait suivre Jésus. Mais lui le renvoya en disant : « retourne dans ta maison et raconte tout ce que Dieu t’a fait » (Jean 8). Presque à chaque fois, Jésus renvoie celui ou celle qu’il a guéri et lui intime l’ordre d’aller son chemin, et non de le suivre en restant dépendant.

 

 

Dieu selon Tillich

 

Tillich (1886-1965) ordonné pasteur en 1912 dans la banlieue ouvrière de Berlin, est aumônier militaire pendant la guerre de 14-18. Après guerre il entreprend une carrière professorale. Il est révoqué par le pouvoir nazi en 1933 pour avoir pris des sanctions contre des étudiants qui avaient molesté des étudiants juifs. Il va aux États-Unis et y enseigne jusqu’en 1955. Il écrit de nombreux ouvrages et aura une très grande influence théologique. Il est, avec Karl Barth le grand théologien protestant du vingtième siècle.
Dieu pour Tillich désigne celui qu’on adore, qu’on vénère, à qui l’on accorde sa confiance. Dieu anime et oriente l’existence. Il a une relation existentielle avec ses fidèles. « Dieu nomme ce qui pour chacun donne un sens à sa vie ». La théologie ne traite pas de Dieu en lui-même, mais de notre rencontre existentielle avec Dieu.

- Tillich utilise la méthode de corrélation

La corrélation est la méthode préconisée par Tillich. « Elle consiste à expliquer le contenu de la foi chrétienne au moyen de questions existentielles et de réponses théologiques en mutuelle interdépendance ». Renferme des réponses.
Cette méthode s’oppose à la méthode supra naturaliste (que Barth utilisait) qui considère la révélation comme un étrange paquet de vérités tombées du ciel. Elle s’oppose également à la méthode naturaliste ou humaniste qui, à l’aide de la révélation naturelle et des preuves de l’existence de Dieu, cherche à faire correspondre réponses naturelles et réponses chrétiennes au lieu de chercher une corrélation entre questions et réponses.
Le théologien commence par analyser la situation existentielle. Il étudie la façon dont l’homme interprète son existence (par la culture, la philo., le roman, le théâtre, etc..) ; puis il met ses études en corrélation avec la théologie qui enseigne ce qu’elle doit dire. La culture dans laquelle nous vivons nous aide à dire « comment » le dire.

- Que pense Tillich des doctrines et des dogmes ?

Le travail théologique aboutit à des doctrines ou des dogmes. On considère souvent ces doctrines ou ces dogmes comme des révélations, comme s’il s’agissait d’informations divines. Ainsi la Bible ou le Coran seraient directement inspirés par Dieu lui-même. C’est une erreur. Des témoins ont simplement vécu une rencontre existentielle avec Dieu. Ils en ont rendu compte dans leurs écrits. C’était très utile et très important. Cela vient bien de Dieu, mais les idées, les concepts qui l’expriment sont différents de l’événement lui-même. Les témoins en ont rendu compte avec les moyens humains dont ils disposaient. Chaque doctrine, chaque dogme correspondent à une étape de la pensée chrétienne. Elles ont toutes un caractère relatif. Par exemple, le dogme de la trinité a tenté de traduire la foi évangélique dans le langage de la culture hellénistique en s’efforçant de dénoncer les erreurs qui circulaient à l’époque.
Les Églises se distinguent par les doctrines, les confessions de foi. Elles demandent à leur clergé de s’y soumettre, d’y adhérer comme si la révélation divine les habitait.

- La rencontre entre Dieu et l’homme pour Tillich 

Dieu rencontre le chrétien dans ce que le Nouveau Testament dit de la prédication et de la personne de Jésus Christ. On ne peut décrire Dieu tel qu’il est en lui-même. Nous ne pouvons parler que de la relation que nous avons avec lui. L’expérience religieuse est celle de la relation avec Dieu. On peut parler de Dieu tel qu’il apparaît, tel qu’il se manifeste à la sensibilité, à la pensée. La théologie ne fait pas de la métaphysique en essayant de discourir sur un être qui existerait hors nature, dans une sphère différente de celle dans laquelle nous vivons. La théologie ne spécule pas.
Il y a plusieurs manières de comprendre la relation de Dieu avec le monde et l’homme. A la question « qui est Dieu », Tillich répond par trois expressions : Dieu est l’être même, Dieu est le fondement de l’être, Dieu est la puissance de l’être.

- Dieu est l’être même

C’est une notion difficile à comprendre. En effet nous comprenons bien tout ce qui est technique. Mais nous avons du mal à penser à ce qui est fondamental, essentiel. Du coup nous pensons que Dieu est comme un être tout puissant, comme une personne suprême, supérieure. Nous l’imaginons à côté de nous, comme pourrait l’être une autre personne avec laquelle nous aurions des relations « je-tu ». Nous avons facilement une vision de Dieu que l’on désigne par le théisme comme nous l’avons vu. Or si Dieu peut effectivement avoir avec nous une relation « je-tu », il est infiniment plus que cela. Il est ce que Tillich désigne par ces mots « l’être même », il est celui qui dit à Moïse (Exode 3) : « Je serai qui je serai».

Tillich rejette aussi le panthéisme auquel Spinoza était sensible. Il disait « Dieu, autrement dit la nature ». Certains en effet pensent que Dieu s’identifie à la nature, qu’il se confondrait avec l’ensemble des processus naturels. (Certains adeptes écologiques du new-âge né aux U. S. dans les années 60 sont souvent panthéistes).
Pour le croyant Dieu est à la fois autre et intime, différent et présent. Il n’est étranger à aucune réalité, mais on ne peut pas l’identifier avec une quelconque réalité. Il réside partout, il est dans chaque être, mais il dépasse en même temps ces êtres. Il est à la fois transcendant et immanent. Il est en nous et dans le monde; Dieu est plus, et autre chose que nous. Tillich appelle cela l’auto transcendance. La proximité de la théologie du process avec le panthéisme me semble évidente.
Tillich s’est opposé à Karl Barth, le grand théologien qui a joué un très grand rôle dans le protestantisme de la première moitié du XXe siècle. Barth avait une vision « supranaturaliste » de Dieu. La vérité était pour lui descendue du ciel dans la personne de Jésus Christ. Comme vous savez maintenant ce qu’est la corrélation, vous savez que Tillich considère que la vérité émerge de la rencontre entre le monde dans lequel nous vivons avec nos questions, et Dieu. Tillich a une conception « panenthéiste » de Dieu. Dieu est en tout, en toute chose, en toute personne. Il n’est toutefois pas panthéiste, car le panthéiste croit que la nature est divine.
Or la piété chrétienne met souvent l’accent sur une relation « je-tu » avec Dieu. Est-ce que Tillich, par sa critique du théisme, détruit le personnalisme biblique si présent dans la foi biblique ?
Tillich répond en disant que si Dieu n’est pas une personne, il a cependant des aspects, des éléments personnels. La rencontre « je-tu », par laquelle il se manifeste à nous, ne l’empêche pas d’être aussi autre chose et plus qu’une personne.
Tillich rejette le théisme, mais il n’en condamne pas le symbolisme. Il indique que Dieu est au-dessus du Dieu du théisme. Il pense que « l’être même » réside partout. Il en est différent et pourtant présent. Dieu est transcendant et immanent. La foi nous fait découvrir qu’il y a en nous et dans le monde plus que nous et que le monde. C’est « l’auto transcendance », une transcendance située à l’intérieur et non en dehors. On la porte en soi.

- Dieu est le fondement de l’être

La notion de fondement de l’être évoque la profondeur. Nous percevons au-delà de ce que nous voyons. Au-delà de l’écorce des choses. Dieu ne se rencontre pas à la surface des choses. Il est au plus profond de la réalité.
Le croyant a conscience de reposer sur Dieu comme sur des fondations. Dieu préserve de l’anéantissement. Les récits de la création ne se rapportent pas à un événement arrivé autrefois. Ces récits mythologiques parlent de la relation permanente entre Dieu et le monde. Ces récits interdisent de diviniser le monde et de le mépriser. Ces récits expriment la valeur de ce qui existe et sa fragilité. La notion de fondement de l’être désigne aussi le fonds, le terroir. Dieu se trouve dans la profondeur des êtres du monde comme la terre autour des racines. Il n’y a pas identité entre le fondement de l’être et les « étants » (ce qui est, ce qui existe). La créature porte en elle la puissance créatrice d’où elle vient. Cette puissance de l’être vient de sa participation à l’être même.
Nous ne sommes pas maîtres de notre être. Si le terroir vient à manquer, nous sommes déracinés. Le divin fascine et effraie. Le fondement de l’être est comme un volcan en éruption qui produit et détruit la vie, féconde et ravage un pays.

- Dieu est la puissance de l’être

La puissance est comprise comme une force qu’on porte en soi, qui entraîne, et non une domination. Dieu est en mouvement. La Bible parle du « Dieu vivant ». Jean 5, 17 : « Mon père travaille jusqu’à ce jour ». Être, c’est bouger, entreprendre, faire.
Dans le cadre du théisme classique, Dieu est puissance absolue qui peut tout, mais laisse aux créatures une certaine autonomie. C’est l’image d’une puissance divine à l’image de la puissance d’un souverain. Tillich pense au contraire que cette puissance agit dans les choses et les personnes. C’est une puissance qui aura le dernier mot.
Cette puissance s’oppose au non-être. Le non-être relatif désigne ce qui menace l’être, le dégrade. Il est au sein de nous. C’est la négation de l’être au sein de l’être. La « puissance de l’être » lutte contre ce non-être. Ce conflit entre l’être et le non-être constitue la vie. La puissance de l’être muselle le non-être dans une victoire sans cesse renouvelée. Dieu maîtrise le néant, le mal, la souffrance. La résurrection n’annule pas la croix. Elle la domine, la retourne. Dieu affronte le non-être. C’est la source de notre courage de vivre. Avoir la foi, c’est avoir la confiance, être certain que le positif l’emportera malgré la violence du négatif.



Image de Dieu dans la théologie du process

 

Raphaël Picon a expose dans une conférence dont je restitue ici l’essentiel, comment la théologie du process répond et s’accorde avec les exigences de la science. Gilbert Castelnau complète cet apport en insistant sur la créativité de Dieu et sur son mode d’intervention, ce qui conduit à une profession de foi qui répond me semble-t-il, à la demande de l’homme actuel.
La théologie du Process est née au début du XXe siècle aux États-Unis et y a connu un retentissement considérable. Les théologiens qui se rattachent à ce courant, hJon Cobb, David Griffin, Marjorie Suchocki, sont fortement inspirés des travaux du mathématicien et philosophe Alfred Whitehead (1861-1947). Ils entendent proposer une compréhension générale du réel telle que Dieu et le monde puissent être pensés ensemble, dans leurs interactions créatrices et réciproques. Pour eux, le réel n’est pas composé d’entités statiques et indépendantes les unes des autres, mais se caractérise par un flux constant de transformations et d’interdépendances. La réalité est dynamique, changeante, en « process ». La création n’est donc pas définitive et achevée, mais évolutive et ouverte sur l’avenir. De même, la personne humaine, comme tout ce qui compose le réel, n’est pas définie une fois pour toutes et reste en constant devenir.

- Relation Dieu-monde

Pour les théologiens du Process, Dieu est pensé comme une force de nouveauté et de créativité qui transforme le monde et qui ne cesse de l’ouvrir sur de nouvelles possibilités. Ces transformations visent à le rendre plus harmonieux, moins déchiré et torturé. John Cobb écrit : « Dieu est un amoureux du monde qui attire celui-ci toujours plus loin, au-delà de ce à quoi il est parvenu, en affirmant la vie, la nouveauté, la conscience et la liberté, encore et toujours. Dieu nous attire vers un avenir ouvert et non depuis un passé établi ». Intervenant dans le monde, Dieu se laisse lui-même transformer par ce qui s’y produit. C’est sans doute là que réside la plus grande originalité de la théologie du Process. Dieu n’est pas impassible, lointain et indifférent. Il est affecté par les événements de l’histoire et de notre existence. Sa capacité à susciter une nouveauté est toujours en partie déterminée par l’état du monde présent et par l’ouverture des entités du réel aux forces persuasives de Dieu. Celui-ci ne peut en effet transformer le monde à sa guise. Il rencontre des résistances, s’affronte aux immobilismes et connaît des échecs. À défaut de pouvoir nous contraindre, il ne peut que nous persuader. C’est ainsi que, pour les théologiens du Process, Dieu permet une nouveauté et se trouve lui-même renouvelé. Comme l’écrivit Whitehead dans son ouvrage intitulé Procès et Réalité (1929), pièce maîtresse de la philosophie du XXe siècle : « Il est aussi vrai de dire que Dieu transcende le monde que de dire que le monde transcende Dieu. Il est aussi vrai de dire que Dieu crée le monde que le monde crée Dieu. »

Dieu est cette force initiale de vie, à partir de laquelle une nouveauté peut surgir, à l’image, par exemple, de cette incroyable puissance de vie qui permet au bébé de sortir du ventre de sa mère…

- Dieu « bipolaire »

Pour les théologiens du Process, Dieu est « bipolaire », tout à la fois absolu (comme puissance de créativité) et relatif (comme dépendant du reste de l’univers). Cette approche permet de souligner l’unité de Dieu et du monde tout en les maintenant à distance. Éternel et indépendant, à travers sa capacité à faire advenir une nouveauté, Dieu n’est pas pour autant absorbé dans le monde, même s’il demeure toujours avec lui.

Pour ces mêmes théologiens, le Christ désigne cette puissance de créativité à l’œuvre dans le monde et dans nos vies. « À chaque fois que Dieu agit, l’événement Christ se produit, écrit John Cobb. Le Christ est présent en tant qu’il est l’appel qui donne la vie, l’appel à être plus que nous n’étions, à la fois pour notre propre intérêt et dans l’intérêt des autres », précise-t-il encore. Il convient ici de distinguer Jésus, la personne historiquement déterminée et le Christ, qui renvoie à une fonction ou à un titre, celui d’être choisi, habité par Dieu. Dire « Jésus-Christ » revient à confesser sa foi en un Jésus que nous reconnaissons comme étant le Christ. Ce qui rend Jésus important pour la foi en Dieu, c’est que son existence est structuré par la présence transformatrice de Dieu.

- Une foi ouverte sur l’avenir

« Répondre à ce Dieu, écrit John Cobb, signifie oublier la sécurité de ses habitudes, de ses coutumes, de ses conformismes. Cela veut dire vivre pour un avenir radicalement nouveau. » La foi, pour les théologiens du Process, n’est pas une adhésion à une doctrine, mais une véritable aventure qui nous inscrit dans un monde travaillé par la présence de Dieu et dont l’histoire n’est pas jouée d’avance. Cette foi, ouverte sur l’avenir et qui se refuse au passéisme, est en constante recherche de nouvelles formulations sur Dieu. C’est ainsi que la théologie elle-même, la prédication chrétienne, se doit sans cesse de chercher de nouvelles images de Dieu pour contribuer à le rendre crédible et, chemin faisant, à permettre à chacun de s’ouvrir davantage à sa présence créatrice. Etre sauvé, dans cette perspective, consiste à être touché par cette grâce qui nous transforme et rend notre existence et le monde plus harmonieux.

Cette théologie, à la fois optimiste et réaliste, donne la part belle aux catégories du devenir, de l’événement, de la nouveauté. Son originalité audacieuse est de repenser Dieu à partir de ces mêmes catégories afin de rendre la foi toujours plus vive et bouleversante.
 
- Le panenthéisme

Dans le panthéisme Dieu est tout. On recherche seulement la fusion avec Dieu, avec l’Esprit du monde. Le pan-en-théisme (Tout est en Dieu) est la voie proposée par les théologies du Process. Elle participe à la fois du théisme et du panthéisme : elle ajoute au panthéisme l'idée que Dieu garde une liberté, une volonté.
Le théisme classique incline à la soumission, au conformisme, à conserver ce que Dieu a fait et dit dans le pass. La fidélité du théologien du Process est dans son ouverture et sa participation à la volonté de Dieu d'un monde toujours meilleur que le fidèle va s'efforcer d'imaginer et de mettre en œuvre en s'enracinant dans le dynamisme créateur qu'il reçoit de Dieu.
Teilhard de Chardin voyait toutes choses converger vers un état idéal parfait, qu'il nommait le point Oméga. Pour les théologiens du Process, Dieu ne connaît pas l'avenir, n'en est pas maître, et tout ne va pas forcément vers la réussite.

- Le chef d'orchestre

Plutôt qu'à un souverain, dit le professeur André Gounelle, il faut comparer Dieu à un chef d'orchestre qui propose la partition aux musiciens ; partition de vie et de joie. Il distribue des partitions plus simples ou plus riches selon les moyens de chacun. Il encourage, dynamise les musiciens et suivant leur jeu peut modifier leur partition.
Il souffre des fausses notes et de la mauvaise qualité de certains musiciens. L'orchestre n'atteint jamais la perfection. Dieu ne se décourage pas. Il propose une nouvelle partition, une nouvelle solution positive qui efface les résultats destructeurs. Ainsi la résurrection du Christ est-elle la réplique, la réponse à l’horreur de la croix.
renaître la lumière à travers les ténèbres, le sourire après les larmes et faire jaillir la vie de la mort.
Dieu est dans le monde, ou nulle part, créant continuellement en nous et autour de nous. Ce principe créateur est partout, dans la matière inanimée ou animée. La création est continuelle, imprime un dynamisme au monde et suscite toujours du nouveau. La créativité divine nous rend créateurs. Nous offre un jeu de possibilités, nous imprime une impulsion initiale, ce qui nous permet de créer. Nous devenons co-créateurs avec Dieu. Dieu veut que le monde change. Il travaille à sa transformation. L’obéissance de la foi consiste à participer à son action. Répondre à Dieu c’est vivre en fonction d’un avenir radicalement nouveau. Dieu a besoin des hommes pour que ses interventions aboutissent.

- Confession de foi d'un pasteur libéral

En référence à cette théologie du process, voici une magnifique confession de foi qui la transcrit  clairement :
-Je crois qu'une forte et dynamique puissance de création et de transformation, que je nomme Dieu, crée - libre et responsable - et habite chaque élément dont l'univers est constitué - êtres humains, animaux, végétaux, minéraux, matière, etc. - tentant sans cesse, avec détermination et persévérance, de le convaincre de faire ce qu'il lui propose.
-Je crois que Dieu a fait incarner son dynamisme créateur et transformateur, que je nomme Christ, en Jésus de Nazareth lors de son baptême et que celui-ci, tout au long et jusqu’au bout de son ministère, de manière exemplaire, a rempli la mission que Dieu lui a confiée, au risque de sa vie, qu'il a finalement donnée pour authentifier son message.
-Je crois qu'un puissant esprit de lumière, que je nomme Esprit de Dieu, nous éclaire et nous guide sur le chemin de vie que Dieu nous invite à suivre.
-Je veux croire en l'amour et en la paix entre les hommes. Le Christ, Jésus, nous invite à écouter le message de l'Evangile, que l'Esprit de Dieu nous conduise à l'entendre. ( 13 )
 


La logothérapie

- La quête du sens

Le docteur Frankl, est le fondateur de la logothérapie, approche psychologique et psychiatrique qui a révolutionné la psychothérapie. Après avoir fait ses armes auprès de Freud et d’Adler, fréquenté Jung, il a pris ses distances avec ces géniaux auteurs pour la raison simple qu’ils considèrent que l’inconscient religieux est un « ça », une chose qui relève de la facticité, qui détermine la personne. La religiosité pour eux n’est rien d’autre qu’une affaire de psychosomatique humaine, car l’être humain serait déterminé par ses pulsions. Le moi n’est pas maître de ses pulsions disait Freud. La psychanalyse dit Frankl, a une conception technicienne, mécaniste. Elle dépersonnalise l’être humain en personnifiant le « ça », les complexes associatifs les différentes instances qui se combattent à l’intérieur de l’ensemble du moi.
Frankl a au contraire une tout autre conception de l’homme. Il considère que l’inconscient contient une dimension spirituelle. Ce serait le fondement inconscient de l’existence. Certes ! Le conditionnement psychophysique détermine en grande partie notre manière d’être. Néanmoins ce qui fonde notre personne, c’est la dimension spirituelle inconsciente ; la totalité de la personne est spirituelle, psychique et physique. Elle ne se réduit pas à un seul tout psychosomatique.

- La conscience morale

La conscience morale s’enracine dans l’inconscient. Elle s’ouvre à ce qui n’est pas encore. C’est un possible qui se manifeste par l’intuition. C’est un devoir être individuel. À côté du « ça » existe donc l’inconscient spirituel. L’être n’est pas seulement un être de raison. Il existe avec l’inconscient spirituel une religiosité inconsciente, une relation inconsciente à Dieu, à la transcendance.

- Le Dieu inconscient ( 14 )

Dieu est toujours l’objet de notre aspiration. C’est le Dieu inconscient. Frankl n’en déduit pas du tout que Dieu résiderait en chacun. Mais il pense que l’être est partagé entre raison et foi. Par la raison il est incroyant et pourtant par le sentiment, il croit. Il se peut que très souvent l’être humain refoule cette aspiration spirituelle, cet appel du transcendant. Cela se manifeste par le sentiment de l’absurde, du non-sens de l’existence et peut conduire à une névrose. « Le sujet n’échappe ni aux déterminations psychosociologiques, ni aux déterminations biologiques qui en font un existant historiquement situé. Pourtant il demeure toujours libre d’adopter une attitude non déterminée à l’égard de ses déterminations, en vertu de son aptitude à l’auto transcendance et à l’auto distanciation ». L’être humain est en effet responsable.

- Logothérapie et théologie

Avoir une révélation suppose la foi. Est-ce une porte ouverte vers le sens ultime ? La foi dans le sens donné à sa vie est une catégorie transcendantale. L’homme croit au sens. La logothérapie regarde la foi, non pas comme foi en un Dieu, mais comme foi dans le sens. Einstein disait que poser la question du sens c’était être religieux. Tillich ajoute « Être religieux c’est poser fiévreusement la question du sens de notre existence ». L’homme se rapporte à un monde supérieur. On ne peut vouloir croire, pas plus qu’on ne peut vouloir aimer. Le sens n’est pas donné. Il faut le trouver.

- L’organe du sens

La quête du sens n’est pas une donnée qui vient d’ailleurs. C’est une donnée parfaitement immanente. C’est la conscience qui est l’organe du sens. Le sens varie d’une personne à l’autre. La conscience de Dieu ne se réduit pas à une affirmation théologique, dogmatique. L’homme choisi entre écouter sa conscience ou rester sourd. Mais voici que grâce à l’intuition, l’inconscient spirituel permet parfois que jaillisse une prise de conscience qui ouvre la porte à une révélation, disons à une prise de conscience de la réalité divine. Frankl pense que nous allons alors vers un religion personnelle, et non vers une religion qui s’imposerait à tous.

 

 

Le salut


- Le salut par soi-même

En quête de ce qui pourrait justifier la quête du sens de notre existence, je m’interroge. Nous sommes entrés dans ce que l’on appelle la post modernité, un temps qui met en question la modernité qui était vue comme porteuse de tous nos espoirs. Or l’industrialisation, le néolibéralisme, l’ère de la communication, de la surconsommation nous ont conduits à célébrer le culte de la performance. Après la période des années 60 pendant laquelle le but poursuivi était la recherche du bien-être, nous sommes passés à la tentative de se construire soi-même en jouant de notre autonomie et de notre apparence dit Alain Ehrenberg ( 15 ) : « Chaque individu doit, dans son travail, ses loisirs ou sa vie affective, conduire sa vie comme un vrai professionnel de sa propre performance. La professionnalisation de la vie sous les auspices de l’entreprise serait désormais la seule voie pour conquérir son autonomie, se repérer dans l’existence et définir son identité sociale. Nous sommes désormais sommés de devenir les entrepreneurs de nos propres vies. ». Nous sommes passés à la post modernité. Chacun doit prouver qu’il est capable de se gouverner par lui-même, sans avoir besoin d’une autorité supérieure qui lui indique ce qu’il doit faire et comment le faire. « Ouvrier, employé, cadres, chef d’entreprise ou chômeur, chacun est convié à avoir son projet personnel et à développer son potentiel propre ». Devenir autoentrepreneur est devenu possible en remplissant un Formulaire En Ligne en quelques clics. Le salut par la réussite sociale et économique semble alors possible. Le salut peut se définir par le sens donné à sa vie. Il s’agit d’un sens qui s’inscrit par la performance reconnue non plus par Dieu, mais par autrui. A l’image du sportif applaudi quand il franchit la ligne d’arrivée.

- La découverte du sens par le travail

Depuis peu, certains se manifestent par une remise en question de la quête du sens par la seule réussite sociale ou économique. Tel qui gagnait fort bien sa vie en excellent homme d’affaires, ou simplement comme cadre, ingénieur ou même ouvrier dans son entreprise décide de changer du jour au lendemain de métier pour devenir agriculteur versé dans l’écologie, éleveur de chèvres, ébéniste. Donner un sens à son existence en exerçant une profession qui respecte la nature, se traduit par une véritable utilité au profit d’autrui devient plus important que de gagner de l’argent en exerçant une profession sans intérêt. Le but est de rester en accord avec soi-même. Ce n’est plus la performance. Le salut consiste à donner un sens à son existence par son engagement social ici-bas. Autrefois, comme au temps de Luther, le salut dépendant de sa relation à Dieu.

- La quête du salut pour Luther

Avant qu’il découvre ce que signifiait le salut par la foi, Luther haïssait Dieu qui punit les pécheurs. Le salut n’avait pour lui absolument rien à voir avec la reconnaissance sociale ou financière qui caractérise notre époque. Le salut était l’assurance du pardon de Dieu et de sa bienveillance au lieu de son jugement, de l’application de sa justice. En prime peut-être espérait-il son accueil au paradis le jour venu. Le salut avait donc une dimension spirituelle. Luther médite jour et nuit et découvre que « le juste vivra par la foi ». La justice de Dieu est ce que Dieu opère en nous dit Luther. La justice est ce qui rend l’homme agréable à Dieu. Il « se sent un homme né de nouveau et entré, les portes grandes ouvertes, dans le paradis même ». Le salut surgit, événement qui nous saisit. Il n’est pas résultat d’un quelconque enseignement. «  C’est donc l’homme devant Dieu lié au Christ, qui est sauvé, car il reçoit de lui cette grâce qui le déchharge enfin de l’obligation de vivre de ses seuls qualités et capacités, de se croire capable de se réaliser lui-même… »
Raphaël Picon ajoute ici une donnée pour moi essentielle : la nouvelle définition de l’identité. « Cette affirmation du salut par la grâce seule entend valoriser le primat de la relation sur l’identité » ( 16 ). Le sujet est ce qui vient à lui. C’est la relation, l’ouverture à l’autre qui prime. « C’est le fait d’être disponible pour la rencontre que l ’Éternel veut faire de nous à chaque instant dans le présent.
La conséquence est que Luther va donner un sens au travail en exhortant les fidèles à assumer leur vocation. En désaccord avec son époque, l’idéal n’est plus de se retirer dans un monastère pour méditer, mais d’œuvrer en se réalisant. C’était sa façon de glorifier Dieu.

 

La fin d’une religion

 

Serge Soulié ( 17 ), témoigne de son dépit devant l’évolution du protestantisme : « Dans les années 60-70, le protestantisme me faisait rêver. Les protestants étaient le fer de lance de l’opposition aux tortures en Algérie, ils demandaient l’accélération du processus de décolonisation, ils s’opposaient aussi à la guerre au Viet Nam et demandaient à la France de revoir sa politique de fabrication et d’exportation d’armes, ils luttaient pour l’abolition des différences ethniques, et se sentirent meurtris lorsque Martin Luther King fut assassiné. Sur le plan éthique, ils militaient pour l’abolition de la peine de mort, pour le droit à l’avortement. Ils furent à l’origine de nombreux centres de planning familial à travers tout le pays. Bien sûr, ils n’étaient pas les seuls, mais ils étaient en première ligne et soutenaient toute avancée dans ces domaines. Bien sûr, certains s’opposaient à ces changements, mais ils restaient et minoritaires. Sur le plan intellectuel, Jacques Ellul et paul Ricoeur éclairaient de leur lumière la société toute entière. Cinquante ans plus tard, que reste-t-il de tout cela ? Où sont les protestants jadis aux avant-postes de ce qui a fait la société ces dernières années, telle la laïcité par exemple ? On en a vu beaucoup aux avant-postes de la manif contre le mariage pour tous, on les entend hurler contre la PMA, la GPA, ils signent pour s’opposer aux dispositions de fin de vie. Ils ne pensent plus. Ils suivent. Ils haïssent la gauche. Ils se satisfont des injustices et des inégalités prônées par les conservateurs les plus obscurs. » ( 18 ) Il parle dans ce livre, non pas tant de la fin du christianisme que d’une nouvelle façon de parler de Dieu ».
La réflexion très personnelle de Serge Soulié et de Victor Frankl est du plus grand intérêt. J’en présente ici ce qui me semble en être l’essentiel chez l’un, pasteur atteint d’un cancer, et chez l’autre, victime triomphant de la déportation.

Ils considèrent que le Dieu que nous confessons est le Dieu de nos représentations. Ces représentations sont systématisées dans les dogmes, des rites, des croyances. En fait, le fidèle considère par sa lecture des textes bibliques que le Dieu dont on y parle ne se distingue guère de sa propre représentation. Il faut faire un effort pour découvrir dans ces textes un Dieu qui diffère de celui dont on s’est fait une idée. Pourtant la modernité a démontré que les auteurs bibliques avaient une représentation de Dieu qui ne peut plus correspondre à notre culture. Dieu n’est pas un être qui peut agir de façon surnaturelle. « L’être humain entretient une relation personnelle avec Dieu . Mais le Dieu auquel aspire l’inconscient est un Dieu caché qui attend de se révéler personnellement à chaque personne » ( 19 ). Refouler ces aspirations spirituelles inconscientes peut être un facteur de souffrances psychiques. Serge Soulié ajoute que « l’arrachement radical à cet empire du religieux, c’est l’oeuvre de Jésus constamment en butte à la religion, parce que celle-ci, de diverses manières, continue à retenir l’homme pour qu’il ne se lève pas. Elle l’enveloppe et le cajole comme une mère possessive…« Elle barre son accès à l’autonomie et à l’autodétermination ».
Il m’a semblé que la réflexion de Victor Frankl corrobore en partie l’hypothèse de S. Soulié ( 20 ). C’est la conscience qui est l’organe du sens qui varie d’une personne à l’autre. La conscience de Dieu ne se réduit pas à une affirmation théologique, dogmatique. L’homme choisit entre écouter sa conscience ou pas. Mais voici que grâce à l’intuition, l’inconscient spirituel permet parfois que jaillisse une prise de conscience qui ouvre la porte à une révélation, disons à une prise de conscience de la réalité divine. Frankl pense que nous allons alors vers un religion personnelle, et non vers une religion qui s’imposerait à tous.
Frankl a une idée positive de l’homme. Il ne le voit pas comme le simple résultat de pulsions agitant son inconscient mû par le seul souci de satisfaire son désir. Il considère au contraire que ce qui constitue l’être humain tend vers l’au-delà de lui-même. Il s’attache à quelque chose qui n’est pas lui-même, et s’oriente en direction du monde. Il cherche un sens ou une personne qu’il pourrait aimer. Il sent qu’il se réalise dans la mesure où il s’oublie et se donne par exemple à une cause. Il est même capable de donner un sens à sa souffrance s’il est atteint d’un mal sans espoir de rémission. Il peut s’auto transcender pour ne pas s’enfermer dans un rôle de victime souffrante.
Quand la volonté de sens est frustrée, le sentiment de sens, d’absurdité s’installe avec le vide intérieur. C’est le vide existentiel. La société industrielle a pour seul but de satisfaire les besoins humains. La société de consommation crée des besoins pour pouvoir les satisfaire. La société consumériste a engendré la triade drogue, agression, dépression. Mais ce qui donne sens est dicté par toute situation concrète qui demande, impose une réponse, dicte ce qu’il faut faire ou ne pas faire.
Un homme peut trouver un sens à sa vie indépendamment de son sexe, de son âge, de son intelligence, de son environnement, qu’il soit croyant ou pas. Il accède alors à une vie religieuse en accédant à l’au-delà de lui-même, sans pour autant manifester cette vie spirituelle dans une institution religieuse.
Pour Soulié la présence de Dieu se manifeste dans le partage, l’entraide, l’écoute. Chacun est invité à prendre conscience de la situation dans laquelle il est. Frankl dirait peut-être que l’objectif est de chercher le sens de son existence. Prendre conscience de sa situation c’est agir en toute liberté pour devenir ce qu’il ou elle doit être. Soulié ajoute : « Nous devons repenser l’Église dans le contexte actuel... IL s’agit non seulement d’une mutation, mais d’une révolution qui rend obsolète et ringardise ce qui fonctionne sous un monde ancien. Cette révolution est appelée disruption.
Nous n’allons pas vers une religion universelle, mais vers une religion personnelle. Chaque individu a sa propre religiosité, définit sa compréhension de Dieu d’une façon spécifique. Frankl illustre cette idée en faisant remarquer que pour représenter le ciel le peintre dessine des nuages. Or les nuages ne font que symboliser le ciel avec lequel ils n’ont rien à voir. De même pour parler de Dieu nous utilisons des symboles qui n’ont rien à voir avec Dieu. Ainsi en est-il de la foi de chacun. Les religions se définissent en général comme universelles et envisagent leur avenir comme finissant par imposer leurs dogmes au monde entier. En fait chacun ayant sa propre définition et vision de Dieu l’exprime à titre uniquement personnel. La rencontre avec l’autre, la découverte de la façon de vivre sa foi est un immense enrichissement à partager. Le partage de toutes ces spiritualités personnelles sera alors ce qui caractérisera la fin des religions et la naissance de la religion d’amour.
La religion finira par être l’expression de langages personnels dont chacun pourra se servir pour s’adresser à Dieu, avec le langage d’une spiritualité aux formes d’expression multiples. « Dieu serait ainsi le partenaire des entretiens les plus intimes avec soi-même. »
C’est sans doute ainsi que Dieu insiste.

 

 

Le Dieu qui insiste ( 21 )

- Le Dieu de Caputo ( 22 )

John Caputo est un philosophe américain professeur à l’Université de Syracuse. Il a développé l’herméneutique- la science de l’interprétation- radicale qui « déconstruit » la philosophie et la théologie traditionnelle. Il balaye l’idée du vieux Dieu tout puissant. C’est pourquoi il ne croit pas du tout que Dieu pouvait intervenir pour sauver Jésus de la crucifixion. Il a promu ce qu’il appelle la théologie radicale et fonde ses espoirs sur les théologiens de l’avenir. En citant certains propos d’Elian Cuvillier qui m’a permis de découvrir Caputo, je dirai que le nom de Dieu est, non pas le nom d’un être, ni du fondement des êtres, ou d’un être par-delà l’être. Car Dieu n’existe pas, mais… il insiste. Dieu se diffuse, se dissémine pour se faire appeler sous ce nom de Dieu. Il le fait avec insistance. Comme s’il frappait à votre porte. Il surgit du texte biblique et attend de nous une réponse. Il ne nous demande pas d’obéir à des commandements, à une loi, à des dogmes, ni de pratiquer des rites. Il veut simplement nous rencontrer.
Parler de la mort de Dieu était une bonne façon pour Caputo de démythologiser l’idée que l’on se faisait d’un dieu tout-puissant. Dieu se manifeste par l’événement qui surgit sans qu’il soit possible de dire quoi que ce soit de Dieu. Il y a une attente. On ne sait de quoi exactement. Puis parfois un événement surgit; Il était imprévisible, indescriptible. Et pourtant Dieu « insiste » et survient parfois pour celui qui attend.
Dieu n’est pas un événement dont on peut parler. Il n’a absolument rien à voir avec ce que l’on peut imaginer sous le nom de Dieu. Il survient caché dans l’événement. « L’événement n’appartient pas au futur présent…mais au futur absolu, celui que nous ne voyons pas venir. » Tout ce que l’on peut en dire c’est : « voyons ce qui va arriver ». C’est comme un appel lancé par quelqu’un qui n’existe pas. Dieu est une force qui n’a rien pour se faire respecter.

- Le Royaume de Dieu

C’est ce qui vient. C’est ce qui a commencé à venir dans la vie et dans la mort de Jésus. Jésus ne trucide pas ses ennemis. C’est lui qui est mis à mort. Il ne résiste pas. Outragé, il répond par l’amour, par le pardon. Le Royaume dont il parle est focalisé sur les pauvres, les prisonniers, la brebis perdue, le fils perdu, l’étranger. Le Royaume de Dieu qu’annonce Jésus est celui de ceux qui ne sont ni sages, ni bien nés. Dieu a choisi les fous pour annoncer sa sagesse. (Cf. 1 Co 1, 25)
Le pouvoir de la croix va écraser le pouvoir du monde qui a crucifié Jésus. Ce qui ressemble à la faiblesse du monde s’avère être la véritable puissance. Si l’on parle de Jésus, l’on parle de Dieu. La marque de Dieu n’est pas l’omnipotence, ni la puissance triomphante. C’est la persécution. Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. (2 Co. 12,10)

- Non à la mort sacrificielle

La crucifixion n’est pas une mort sacrificielle, mais une mort prophétique. Jésus a dû payer pour avoir dit la vérité sur le pouvoir. La crucifixion nous incite à assumer la responsabilité de réagir à l’injustice sans attendre que Dieu vienne nous sauver au son des trompettes.
L’athée pense que croire en Dieu c’est entendre quelque chose de subjectif, d’imaginaire, comme s’il existait un esprit ; Or croire c’est agir comme s’il existait une visitation par des événements inattendus où notre existence se trouve sous la pression de l’insistance de l’événement.

- Une nouvelle lecture de la trinité

Le nom du Père est le nom d’un appel qui attend une réponse.
En appelant à l’advenue du Royaume, un médiateur, Jésus, intervient pour annoncer l’événement du Royaume. La mort détruit son existence, mais non pas l’événement.
L’événement doit être recherché parmi les vivants et non parmi les morts. Les disciples se réunissent et réinventent sa vie. C’est par l’Esprit que l’insistance devient existence.
La trinité décrit la dynamique de l’événement, dynamique du passage d l’insistance à son existence.

Le Dieu qui surgit du texte biblique

S’éppuyant donc sur la réflexion de John Caputo, le professeur Cuvillier nous dit que Dieu n’est pas le nom d’une réalité objectivable qui nous ouvrirait les mystères de la vraie religion. C’est le nom de la possibilité d’un événement qui ouvre la réflexion. C’est ce qui arrive dans l’événement que constitue la rencontre avec le texte biblique.
Et hors du texte biblique ?
Si effectivement Dieu, ou ce qui se tient derrière ce mot, insiste pour aller à notre rencontre, et attende notre réponse éventuelle, je ne doute pas qu’il puisse intervenir sans que nous ayons ouvert notre bible. Rien n’interdise d’aller nous aussi à sa rencontre en allant peut être vers les textes bibliques, mais aussi comme le dit Serge Soulié, en restant à l’écoute des personnes qu’il nous est donné d’aider, d’écouter, de soutenir. Comme le disait Lévinas je crois, le visage de l’autre est une voie, une passerelle vers le tout-autre.

 

 

Conclusion : Dieu insiste

 

Il insiste et te rendra visite inopinément, sous une forme imprévue, sans avoir revêtu un habit religieux, hors peut-être d’une Église. Comme nous l’avons vu avec Raphaël Picon, il s’agit d’une rencontre, d’un événement, d’un échange. Tout se passe dans le mouvement, dans l’existentiel, le ressenti. Tu cherchais quel sens à ta vie. Tu te demandais comment changer de cap pour prendre la bonne direction. Peut-être étais tu à bout. Vidé. Mais tu espérais malgré tout. Tu cherchais comment en sortir. C’est alors qu’intervient ce que j’appellerai la rencontre si tu es disponible.
La Bible rapporte quantité de récits qui témoignent de cette vérité. Balaam par exemple en fit la stupéfiante expérience. Il avait décidé, contre l’avis de l’Éternel, de partir avec les princes de Moab. Il partit donc sur son ânesse. ( Nombres 22 ) Mais l’ange de l’Éternel par trois fois empêcha l’ânesse d’avancer. Balaam la frappa par trois fois, mais rien n’y fit. L’ânesse finit par dire à Balaam : «  ne suis-je pas ton ânesse, celle que tu as monté de tout temps, jusqu’à ce jour ? Alors l’Éternel ouvrit les yeux de Balaam. Il se repentit et changea de route pour aller à la rencontre de Balaaq, et non des princes de Moab, comme Dieu le voulait. Ainsi, le signe imprévu fut la ruade de son ânesse. C’est de cette façon que Dieu intervint. Conclusion : Le signe par lequel il insiste peut être celui qu’adresse une ânesse.
Des signes imprévus, comme une personne qui vous écoute, vous manifeste une écoute et une attention positive, Cyrulnick parlerait d’une main tendue comme un support de résilience, et tu te remets en route vers ton avenir. Ce n’était pas dans une Église mais c’était pourtant Dieu qui insistait pour t’interpeller, et répondre à ta demande de sens. Dès lors tout change. Tu es le même et pourtant tu es vraiment différent. Ta personnalité a changé car tu t’es mis en route pour devenir enfin la personne que tu es en vérité, tourné et attentif à l’autre sans qui tu n’es rien !



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Notes

1. Jacques Giri, L’homme dans l’univers, ed Karthala2017
2. Olivier Roy, La sainte ignorance, Le Seuil, 2008
3. John Shelby Spong, Jésus pour le XXI e siècle, Ed. Kartima.
5. Tomas Römer, L’invention de Dieu » Le Seuil 2014
6. Louis Dumont, Essais sur l’individualisme.
7. Frédéric Lenoir, Le miracle de Spinoza, Éd. Fayard 2017
8. Éthique, livre I, in Œuvres
9. Frédéric Lenoir, Le miracle Spinoza, Fayard 2017
10. Y. Algan E. Beasley, D. Cohen M. Foucault, Les origines du populisme, Le seuil 2019
11. Il sera réhabilité par le Vatican en 1992.
12. Éric Blondel, Nietzsche : le 5e Évangile, Les Bergers et les Mages, 1980
13. Gilles Castelnau, « www.protestantsdanslaville. org »
14. Victor Frankl, Le Dieu inconscient, Inter Édition, 2012
15. Alain Ehrenberg, Le cullte de la performance, Ed. Pluriel 2010
16. Raphaël Picon, Que faut-il faire pour être sauvé ? Ed. de l’atelier 2005
17. Serge Soulié, La maison du Reve, La barre Franche, 2019
18. Serge Soulié, « La fin d’une religion » La Barre Franche
19. Frankl, Le Dieu inconscien(t, InterÉditions, 2012
20. V. Frankl, Le Dieu inconscient . Éd. InterÉditions 2012
21. 1John D. Caputo et Corine Laidet, Dieu peut-être, Esquisses d'un Dieu à venir et d'une nouvelle espèce de théologiens, Gallimard


Bibliographie

John D. Caputo :
- L’insistance de Dieu. Revue : Etudes théologiques religieuses. 2015.
- Revue Théologique de Strasbourg N°90
- Dieu peut-être Gallimard
- La faiblesse de Dieu : Collection liturgiques.
Y. A. Beasley : Les origines du populisme, Le Seuil 2019
E. Blondel : Nietzsche, Le 5e Évangile, Les Bergers et les Mages. 1980
G. Castelnau : www.protestantsdanslaville.org
A. Ehrenberg, Le culte de la performance, Pluriel 2010
V. Franckl, Le Dieu inconscient, Interéditions 2012
J. Giri, L’homme dans l’univers, Kartala 2017.
A. Gounelle, Parler de Dieu, Église Réformée de la Bastille 1997
F. Lenoir, Le miracle de Spinoza Fayard 2017
R. Picon, Dieu en procès, Les Éditions de l’Atelier 2009
P. Tillich, Le courage d’être, Labor et Fides, 2014
O. Roy, La sainte ignorance, Le Seuil 2008
J. AT. Robinson, Dieu sans Dieu, Nouvelles Éditions Latines.
T. Römer, L’invention de Dieu, Le Seuil 2014,
J. S. Spong, Jésus pour le XXI eme siècle, Karthala ; 2014
S. Soulié, La maison du rêve, La Barre Franche, 2019.
Whitehead : Procès et réalité, 1929



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