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Les haricots de l’espérance


 

pasteur Serge Soulié

 

blog


11 mai 2020

Au mois de mars, j’écrivais un article pour dire ma joie de récolter les fèves que nous avions semées avec mon épouse. En effet au moment de la semence, en octobre, étant donné l’évolution de mon cancer je n’étais pas sûr d’être de ce monde six mois après. Pour moi c’était une grâce. J’avais intitulé mon article Les Fèves de la grâce. Très vite je constatais combien ce mot n’était pas reçu dans le sens que je lui donnais. Pour beaucoup, il signifiait que Dieu m’avait accordé quelques temps de vie supplémentaire. Il m’avait subitement gracié. J’étais au bénéfice de sa clémence. Or, pour moi un être tel n’existe ni au ciel ni ailleurs. Seuls, les gens de pouvoir peuvent gracier. Tels sont les monarques et les chefs d’état en défaut de démocratie. La grâce dont je parle, n’est pas donnée par une personne. Elle fait suite à une joie éprouvée. Elle est naturelle. Déjà inscrite dans la création.

Les fèves récoltées, nous avons semé des haricots. Comme pour les fèves, ma santé ne s’améliorant pas, rien ne dit que je serai encore là pour leur récolte dans trois mois. Cette incertitude ne m’empêche pas d’espérer. Mais, ici encore, je crains qu’il y ait un malentendu sur ce terme. L’opinion publique réduit et fige le sens des mots. Pour elle, espérance et espoir se confondent. L’espoir c’est toujours pour demain. Il place dans une situation d’attente pour ce qui se passera plus tard. William Shakespeare disait qu’il se sentait toujours heureux parce qu’il n’attendait rien de personne, attendre fait toujours mal. Serai-je encore là quand les haricots seront prêts à être cueillis ?
Cette tension dirigée vers un moment particulier empêche d’habiter le temps présent qui se déroule jour après jour. Elle détourne la pensée. Plus encore elle est génératrice d’angoisse. La question devient alors : « ce moment arrivera-t-il ? »
Il arrive que des malades se sachant condamnés et n’ayant aucun espoir de guérison espèrent tout de même. Ils profitent du mieux possible des journées passées à l’hôpital, souvent dans un service de soin palliatif. Ils m’ont fait découvrir combien il est précieux de vivre le temps présent.
L’espérance porte en elle la confiance. Celle-ci est toujours présente. Elle est à l’origine des liens avec les siens, avec les autres, avec le divin. Elle implique toutefois une autre vision de Dieu. Il ne peut s’agir du Dieu intervenant, plein d’intentionnalité et dont la conscience serait braquée sur les faits et gestes de chacun. Il est question du Dieu matriciel à valeur nourrissante, formatrice et protectrice, à l’intérieur duquel l’humain se développe.

J’ai eu envie de donner comme titre à cet article « la faim des haricots ». Les avoir semés anime le désir et me donne la joie de les voir pousser, grandir sans songer une seule fois à ce moment où nous pourrions les récolter. Ils poussent, je les arrose, ils s’accrochent à la rame, ils fleurissent. Ils me donnent l’occasion de parler d’eux avec les amis qui passent. Je ne suis jamais rassasié. Ils ouvrent mon appétit de vivre. Chaque jour est un jour nouveau. Chaque jour se suffit à lui-même. Tous les moments ont leur originalité et apportent leur joie.
Je me souviens de ce moment magique où mon père me demandait, muni d’un bâton flexible de noisetier en guise de fléau d’aller avec lui battre les pieds secs de haricots coco qu’il avait installés sur un drap en toile de juste. En occitan, ce drap était appelé « linceul ». Les gousses y mouraient. Les grains y naissaient. Mon père enlevait alors les gousses sèches. Puis chacun tenant deux coins du drap, nous le soulevions. Les haricots se rassemblaient dans le fond. Comme ils étaient beaux. Fins et brillants. Nous les contemplions.
L’homme de la terre ne confesse pas, il prie à peine, il contemple. La nature tout entière était dans ces haricots. Mon père appelait ma mère : « viens voir. Je vais retirer la semence pour l’année prochaine. Tu en prendras pour un repas afin que nous puissions les goûter. Je mettrai les autres dans un sac pour manger cet hiver ». Elle acquiesçait. Se joignait à notre contemplation. Elle soupirait : « et dire que c’est le plat du pauvre. » Je crois qu’ils étaient fiers d’être pauvres.

Le dimanche suivant, elle préparait un fricot, sorte de cassoulet qu’elle accommodait avec de la saucisse et quelques morceaux de poulet. « Nos haricots sont bien meilleurs cette année encore, ils sont fins et goûteux »  disait mon père. Le repas du dimanche était un repas de fête. Les haricots se prêtaient à cette exception dominicale.

C’est bien la confiance en la nature qui donnait l’espérance à ces gens de la terre. Sans le savoir et comme le recommande le sage stoïcien Épictète, ils n’attendaient pas que les évènements arrivent comme ils les auraient voulu, ils décidaient d’avoir voulu ce qui leur arrivait et ils étaient heureux. Ils n’avaient pas d’échéance. Chaque moment de la vie était une découverte et une nouvelle joie. La contemplation des merveilles quotidiennes les conduisait à l’espérance. Les jours s’enchainaient sans qu’ils puissent penser que l’un d’entre eux serait le dernier.
Dieu ? Ils n’en parlaient pas. Ils ne le nommaient pas. Ils ne parlaient pas à sa place. Ils logeaient en son sein. Leur Dieu avait la pureté de l’air qu’ils respiraient.

 


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