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La passion de Jésus
un chemin d’humanité


Isabelle Pierron

pasteur de l'Église protestante unie


29 mars 2019

Avant d’entrer dans une explication théologique, rappelons nous que Bach a écrit plusieurs passions, 5, et que chaque évangile, 4, rapporte un récit de la Passion de Jésus.

Reconnaissons aussi un point commun entre la Passion selon Marc de Bach et la Passion dans les Evangiles. Des deux côtés, nous avons une reconstitution, d’une part de cette Passion selon Marc de Bach, perdue définitivement et d’autre part de la vie de Jésus, écrite quelques générations plus tard à partir de témoignages.

Est-il utile de préciser qu’à ces reconstitutions manquent le génie de Bach et le génie de Jésus ? Des deux côtés, ce sont les suiveurs, musiciens et disciples, qui ont interprété les œuvres, les ont traduites et mises en forme.

J’ajoute un point commun entre Bach et... moi-même. Nous sommes tous les deux protestants. « La forme musicale de la Passion est une création spécifique du protestantisme luthérien (Luther 1483- 1546) qui n’a pas d’équivalent dans la tradition musicale catholique, une forme musicale à laquelle Bach (1685- 1750) a donné ses lettres de noblesse, assurant du coup la présence du récit de la Passion dans une mémoire culturelle bien plus large que celle des Eglises protestantes. » (1)
Je précise aussi que les protestants ont souvent des lectures et des interprétations de la Bible différentes des chrétiens catholiques.

Entrons en réflexion avec quelques questions.
• Peut-on comprendre en vérité la Passion de Jésus, les souffrances et la croix ? ne sommes-nous pas aujourd’hui des « habitué » de ces textes au point qu’ils ne nous touchent plus ?
• Peut-on croire en un Sauveur qui est rejeté, nié et qui meurt comme un bandit ?
• Est-il possible de se débarrasser de certaines traditions qui ont enfermé Jésus et les siens dans des interprétations aujourd’hui datées, parce que marquées par des cultures et des savoirs qui ne sont plus les nôtres aujourd’hui ?
• La Passion n’est-elle pas, en musique et en parole, un temps donné pour se questionner sur Jésus, sur sa vie et sur sa mort, quitte à abandonner quelques certitudes et à accueillir de nouvelles interprétations ?

Cheminons ensemble... Jésus est un être humain parmi d’autres, il est juif, et a vécu il y a deux mille ans dans une culture religieuse et sociale qui nous échappe beaucoup. Un homme, parmi nous, oui mais unique par sa confiance absolue dans le divin qu’il a révélé. Par son enseignement, ses actes et ses gestes, il a dérangé tout le monde : ses disciples, les pharisiens, les scribes, les chefs religieux et les politiques. Même les foules d’abord confiantes se sont retournées contre lui.

Jésus n’est pas venu au monde pour mourir mais pour témoigner de la vie selon le Dieu de sa foi et il en est mort. Il n’a pas voulu non plus fonder une nouvelle religion, le christianisme. Il a voulu « réformer » la foi des hommes et femmes de son temps en leur révélant une autre manière d’être, de croire, de vivre avec ce Dieu et les autres.
Très vite, Jésus a pris conscience de l’opposition qui est née de ses prises de position.

Son interprétation de la Loi a suscité de vives critiques parmi les Pharisiens. Car Jésus a souligné que si la loi est nécessaire pour vivre ensemble au niveau de la société, elle n’est pas première dans la relation à Dieu. Celle-ci est bâtie sur la confiance, l’accueil et le pardon. Quand Jésus a refusé de juger la femme adultère, quand il a mangé avec un ancien lépreux, quand il a guéri un homme un jour de sabbat, à chaque fois il a insisté sur cet autre que les Pharisiens jugeaient, condamnaient, rejetaient.

Toute la vie de Jésus pose la question de l’altérité, de l’autre, de ses différences, de ses choix, de ses manières d’êtres, de ses erreurs. A chaque instant Jésus nous invite à ne pas juger celui ou celle qui ne fait pas comme nous, qui ne croît pas comme nous, qui ne mange pas comme nous. Chaque jour, Jésus nous invite à dépasser notre peur de l’autre et à nous rappeler que chacun de nous, nous sommes « autre » pour l’autre.

Sa manière assez radicale, il est vrai, d’inviter à l’amour et au pardon de l’autre, à ne pas juger, à faire attention aux plus petits, toutes ses manières ont profondément bousculé ses disciples et les Pharisiens et les scribes. Jésus nous exhorte à changer notre regard sur l’autre, car il met à nouveau l’accent sur un Dieu Autre, le Tout-Autre, pouvons-nous dire. Ainsi faisant, Jésus met l’accent sur le piège de toute relation avec le divin, piège expliqué avec Adam et Eve : chacun d’entre nous est tenté de prendre la place de Dieu, signifiant par là qu’il n’en a pas besoin.

Quand Jésus a osé dire au temple : pas de sacrifices seulement de la confiance, de la foi, il a vivement déstabilisé toute l’organisation du temple et tous ceux qui y travaillaient, jusqu’au grand prêtre.

Par tout son enseignement, Jésus a bousculé. Il a vivement remis en question le système de rétribution que nous autres êtres humains aimons beaucoup. Nous préférons quand les méchants sont punis et quand les justes sont récompensés. Or Jésus a déplacé la question en affirmant que chaque être humain a une place unique et entière devant Dieu et que nul ne peut la lui prendre. Pour Jésus, Dieu est ce Souffle de vie qui habite en nous (Genèse 2), cet Esprit (Jean 4) créateur de vie et d’amour qui toujours re-suscite en nous la vie et l’amour.

Face à cette révélation, face aux foules qui suivaient de plus en plus Jésus, les chefs religieux ont pris peur et ont décidé d’éliminer Jésus car il mettait tout leur système par terre. Sans preuve, sur des mensonges et des faux témoignages, Jésus a été condamné à mort.

Les récits de la Passion écrit par les évangélistes mettent ainsi l’accent sur ces deux altérités : celle de ce Dieu Tout-Autre et celle de chacun de nous, toujours autre pour l’autre. Ils nous rapportent ainsi un chemin plein d’humanité, où chacun de nous peut reconnaître plusieurs moments de sa vie.

Le mot « passion » signifie étymologiquement : souffrance subie. Jésus a subi pièges, ruses, jugements, trahisons, reniement, abandon, accusations. Ses amis les disciples l’ont tous abandonné, l’un, Pierre, l’a renié, un autre, Judas, l’a trahi. Les Pharisiens et les scribes l’ont accusé. Les Grands prêtres et le Sanhédrin, tribunal juif, ont décidé de le tuer. Pilate, procurateur romain, par peur des chefs religieux juifs et par lâcheté, a laissé les foules, manipulées par les Grands Prêtres, décider à sa place et se retourner contre Jésus. Les soldats romains, autorisés par leur chef, ont laissé leurs violences s’abattre sur Jésus.

La Passion est une succession d’injustices de toutes sortes. Ce chemin de vie n’est-il pas encore aujourd’hui d’une grande actualité ? Chacun d’entre nous a subi une ou plusieurs injustices, abandons, rejets, moqueries. Ce qui nous place à côté de Jésus. Chacun de nous a aussi menti, nié, rejeté, jugé à tort. Ce qui nous place du côté des accusateurs.

Oui, nous sommes des êtres de frontière et nous passons plusieurs fois par jour d’un côté ou de l’autre de la frontière de la justice ou de l’injustice. Une fois comme victime, une fois comme acteur. Chemin d’humanité.

Si la passion est définie, étymologiquement, comme l’ensemble des souffrances subies, la Passion selon Marc nous montre, qu’il est possible d’en sortir. Rappelez-vous la nuit de Gethsémané. Toute une nuit, Jésus, seul, a pleuré, prié, crié, dit son refus de mourir, questionné le Dieu de sa foi qui est resté silencieux. Toute une nuit de combat, de lutte contre la volonté des hommes de le tuer, d’écoute et de prière contre le silence de Dieu et contre lui-même qui ne voulait pas mourir.

A la fin de la nuit, à l’aube, Jésus se lève et souverainement décide de suivre le chemin tracé vers la mort. Dès lors, il parlera peu, ne répondra qu’à peu de questions, et ne se défendra pas. Il ira jusqu’au bout.

Que s’est-il passé pendant cette nuit ? Nuit de cris et de prières pour Jésus, nuit de silence divin. La souffrance de Jésus était à son comble, enracinée dans l’injustice humaine. Dans ses prières et ses cris, Jésus a cherché la Justice de Dieu. Jésus est aussi confrontée à sa propre liberté : vivre ou mourir ? Jésus a-t-il, alors, ressenti la présence de l’Esprit ? A-t-il perçu le Souffle divin en lui ? A-t-il entendu « la voix de fin silence » révélé au prophète Elie (1 Rois 19/9-13) ?

« Le silence détient de l’ ‘in-ouï’, de l’insaississable... là où affleure le plus profond. » (2)
Ici, nous faisons face au point commun entre la musique et la parole. Musique et parole montent du silence et y reviennent. Nous nous laissons alors emporter vers des hauteurs inattendues puis redescendre, bouleversés ou apaisés, dans l’intimité de notre propre silence. Le silence ne révèle-t-il pas à sa manière ce qui a été dit, ce qui a été joué, entendu ? ne donne-t-il pas de l’importance à ce qui a été dit et à ce qui va suivre ? Ainsi, Jésus n’a-t-il pas entendu la fidélité de Dieu au cœur même de ce silence ? N’a-t-il pas tressailli à l’ « in-ouï » du silence divin ?

Dans ce fin silence habité de la présence divine, jésus a entendu qu’il n’était pas seul. Ne sommes-nous pas chacun de nous confrontés à ce silence ? De nombreux psaumes relèvent cette mise à l’épreuve et mettent en cause ce Dieu silencieux. De nombreux croyants se détournent par incompréhension et lassitude de ce Dieu qui semble ne jamais répondre.

Nous attendons une réponse ferme et définitive, une décision à suivre, un conseil. Mais cela correspond-il aux réponses divines ? Ce Dieu Tout-Autre est-il là où nous l’espérons ou à une autre place ? Sa réponse sera-t-elle aussi Tout-Autre ?

Ce silence divin ne nous parle-t-il pas de Dieu ? Ne dit-il pas que ce Dieu n’est pas dans la toute-puissance que nous lui prêtons ? Dieu n’est-il pas alors cette puissance de Souffle, d’Esprit, de vent, souvent évoquée dans la Bible ? Ces métaphores alors soustraient Dieu de toute image de force pour nous inviter à reconnaître son « en-face ? » dans le silence. Dieu est une présence qui se manifeste dans le silence.

Le psaume 22 que Jésus criera sur la croix révèle au verset 22 un retournement saisissant. Jésus ne crie pas dans le vide : il s’adresse au Dieu silencieux ! Jésus crie l’absence de Dieu devant Dieu ! Sa souffrance est signe de sa fidélité en ce Dieu qu’il cherche. Après 21 versets de plainte contre Dieu, le psalmiste dit : « Tu m’as répondu » ! Le psalmiste a reconnu, dans le temps suspendu de sa plainte, la trace de la présence divine, son « en-face » dans le fin silence.

Dieu se révèle par sa présence au cœur du combat du souffrant, tel une voix de fin silence, dans cet « in-ouï » qui le révèle. Dieu n ‘est pas absence mais présence. Présence reconnaissable dans la foi, la confiance. Présence en retrait car en donnant la vie avec son Souffle, Il nous rend responsable : c’est à nous d’agir ici-bas. Oui, il nous arrive d’être choqués par ce silence, rétifs à reconnaître Dieu dans une présence en retrait. Ce choix du divin d’être en retrait a pour but de nous laisser vivre, en usant de notre liberté. Ce n’est pas Lui qui fera ce que nous avons à faire ici-bas. Chacun de nous est placé devant ses responsabilités. Sans oublier, dans la foi, que toute force nous est donnée pour accomplir notre vocation à aimer et être juste.

Dans sa Passion, Jésus a vécu l’acmé de sa vie, le point extrême des tensions accumulées dans ses trois années de révélateur d’un Dieu Autre. Il a enseigné un autre chemin vers ce Dieu, un autre chemin vers l’autre humain. Il nous a invité à aimer autrement, à vivre autrement. A changer de regard. Jésus a été lui-même tellement AUTRE que les humains que nous sommes ont du mal à le suivre, à l’écouter, à mettre en pratique son enseignement. Chacun de nous veut décider lui-même ce qu’il a à faire, à croire, à vivre. Nous sommes tous réticents à écouter l’autre, à apprendre autre chose, à changer de manière d’être.

Pourtant, nous sommes des êtres inachevés, dépendants, qui avons besoin des autres pour vivre, aimer, partager.
Par sa vie, Jésus nous lance un défi : veux-tu donner le meilleur de toi-même ? Alors laisse ce Souffle divin qui demeure en toi grandir, t’accompagner, te guider sur les chemins de ta vie. Alors tu regarderas l’autre au-delà de ses fragilités et qualités, tu le verras comme une Personne unique.

Dans cette exhortation qui traverse tout l’Evangile, apparaît le signe de la croix. Sa verticalité nous signifie la relation à cet Autre Divin, Source infinie de Création de vie et d’amour. Et l’horizontalité ouvre à l’infini les relations avec l’autre, chaque autre, signifié par les bras immensément ouvert de Jésus.

La croix ne serait-elle pas, par le Don de Jésus, une invitation à reconnaître que nous sommes aimés en premier et que cet amour premier est la source de tout l’amour que nous offrons à l’autre ? Cet acte de reconnaissance est œuvre de salut en ce qu’elle nous libère de cette quête perpétuelle d’être aimé pour aimer librement. Ecouter aujourd’hui la passion selon Marc de Bach est une invitation à relever ce défi : Faire silence pour écouter l’autre, écouter l’Autre, dans son silence, dans sa musique et dans ses paroles.

 

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(1) Une passion après Auschwitz ? Autour de la Passion selon Marc de Michaêl Levinas, Sous la direction de Jean-Marc Tétaz et Pierre Gisel, Beauchesne,2017. P.7 
(2) p. 41 s

Bibliographie
• L’Evangile selon Marc
• Une passion après Auschwitz ? Autour de la Passion selon Marc de Michaêl Levinas, Sous la direction de Jean-Marc Tétaz et Pierre Gisel, Beauchesne, 2017
• La passion selon le Juif errant, Marcello Massenzio, L’échoppe, 2006
• Bach ou le meilleur des mondes, André Tubeuf, le Passeur, 2017
• Johann Sebastian Bach, interprète des évangiles de la passion, Philippe Charru et Christophe Theobald, Vrin éditeur, 2016

 


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