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Nous devions le faire
nous l’avons fait
c’est tout


Cévennes l’histoire d’une terre de refuge
1940-1944

 

Patrick Cabanel

 

Alcide éditions
686 pages - 34,90 €


Recension Gilles Castelnau


28 février 2019

Ce gros livre écrit sur un beau papier brillant est une énorme somme de récits, de souvenirs, de témoignages personnels, d’instantanés photographiques anciens en noir et blanc.

Patrick Cabanel est un prestigieux historien à la culture immense. Mais il sait présenter ses connaissances de manière claire et vivante de sorte qu’en parcourant cet ouvrage, on se trouve véritablement plongé dans l’atmosphère du monde de cette terrible époque. Chacune de ces pages nous saisit d’émotion.

Et ceux qui connaissent les Cévennes, pour qui les noms de Florac, Saint-Jean-du-Gard, Vialas évoquent des images vivantes seront submergés par tous les détails véridiques de ce livre.

La liste des titres de chapitres parle à elle seule :

- Les Cévennes
- Les trames d’une terre de refuge
- Les années 1930. Une veillée d’armes
- Été 1939 – été 1942
- Les prémices d’un accueil
- Été 1942 – été 1944. De la rafle au refuge
- Florac. Une « capitale juive «  dans la montagne » ?
- De Vébron à Meyrueis ports de refuge sur le versant atlantique
- Valleraugue et la haute vallée de l’Hérault. Littérature, pacifisme et pasteurs chefs de maquis.
- De Lasalle à Saint-Jean-du-Gard. Des justes et des enfants
- Autour de Saint-Germain-de-Calberte et dans la Vallée française
- La Vallée Longue. Communistes et artistes allemands en exil
- Vialas, station d’altitude du judaïsme
- Retour sur une enquête et sur la mémoire
- « Rappelez-vous »


Carte des justes, des déportés, des brigades de gendarmerie

 

En voici deux passages :

 

Été 1939 – été 1942
Les prémices d’un accueil

 

Des pasteurs cévenols repérés et sous surveillance

Le commissaire Rispoli précise, en août : « Le clergé protestant est en majorité anglophile et judaïsant. [...] La collusion des protestants et des juifs est un fait à remarquer dans les Cévennes ; le mobile auquel obéit le clergé protestant en cette matière n'est pas bien déterminé.
L’homme émet, ce même été, des hypothèses typiques de l'antiprotestantisme des années 1900 : soutenus et payés par les caisses évangéliques (?), les pasteurs seraient par là tributaires des anglo-saxons ; « le manque d'unité favorise les initiatives privées et les sympathies anglo-saxonnes de la plupart des membres du clergé protestant ».
C'est en fait vers la Suisse, sa presse religieuse, Karl Barth, Genève et le Conseil œcuménique des Églises, que les pasteurs ont les yeux tournés, mais ce trait ne transparaît pas dans les sources, sauf chez le préfet de l'Hérault, qui note en mars 1942 que la radio suisse est écoutée, la Gazette de Lausanne et surtout le Journal de Genève très lus, et jusqu'aux journaux suisses de langue allemande, pour ceux qui connaissent cette langue (c'est le cas des pasteurs).

L’administration ne s'est probablement jamais payée d'illusions. Une lettre envoyée d’Anduze, le 7 juillet 1943, affirme que la population « admettrait peut-être facilement [les Allemands] parce qu'ils sont corrects », « si les protestants, les pasteurs surtout, n'entretenaient une farouche haine contre eux ». La phrase suivante n'est pas sans valeur ethnologique, de la part d'un observateur à l'évidence étranger au monde qu'il décrit :
« Ce qui est extraordinaire dans ce pays c'est que tout le monde se connaît et est en liaison. C'est le nid par excellence du protestantisme, son berceau. C'est inimaginable ».
Un témoignage provient d'un manuscrit inédit de Jean Cadier, alors pasteur de la « Chapelle » à Montpellier, professeur de théologie pratique à la faculté de théologie, et figure importante de la résistance spirituelle.

« Un jour je fus convoqué au Vigan par le sous-préfet qui d'emblée me dit : "Je voudrais que vous avertissiez les pasteurs de la région d'être plus modérés dans leurs prédications, sur le plan politique.
- Monsieur le Préfet [sic], lui répondis-je, vous savez combien il est difficile d'intervenir dans ce domaine de la prédication, où nous devons laisser au pasteur une entière liberté d'expression, en présence de Dieu.
- Je veux bien, me dit-il. Mais je veux que vous sachiez que toute parole prononcée du haut de la chaire est notée et que cela pourrait valoir des représailles par les autorités d'occupation. Tenez, je vais faire pour vous quelque chose que je ne fais jamais".
Et ouvrant devant moi un dossier, il me montra les rapports de police où tous les sermons étaient résumés et les paroles jugées séditieuses relevées. Tel dimanche, un tel a dit... Je fus abasourdis. »

 

 

Été 1942 – été 1944
De la rafle au refuge

 

Assemblée du dimanche 6 septembre 1942 au musée du Désert
Marc Boegner rompt le silence

Marc Boegner est l'invité vedette de l'assemblée du 6 septembre 1942 au musée du Désert ; il est appelé à donner à la fois la prédication du matin et la conclusion de l'après-midi. Il prend la parole quelques jours après la rafle du 26 août, et alors que les déportations battent leur plein au départ des camps d'internement, sous le regard et l'action des équipières de la Cimade et des pasteurs Morel, Dumas, Manen et Toureille.
Madeleine Barot le tient informé quasi quotidiennement et lui a décrit la célèbre « nuit de Vénissieux » (le sauvetage des enfants), Manen lui a envoyé une copie d’Au fond de l’abîme, Miss Holbeck, une quaker installée à Gurs, l'a entretenu du camp, Charles Guillon lui rapporte de Genève qu'on n'y croit plus possible de sauver les adultes et qu'il faut tenter le tout pour le tout en direction des enfants. Le 4 septembre, en gare de Toulouse, lui-même a vu un train stationner, avec 800 personnes dont 70 enfants enlevés aux œuvres auxquelles leurs parents les avaient confiés. Arrive le dimanche 6 :

Très belle journée au musée du Désert. Temps un peu orageux mais sans pluie. Parti à 8 h 30 avec Claude Girardet dans une auto venue me chercher. Sur la route nous avons dépassé de nombreux cars et des cohortes de cyclistes. Sous les châtaigniers plus de 4000 personnes étaient groupées. Excellent haut-parleur plus grand recueillement qu'en 1937, en particulier pendant la Sainte Cène servie à quatre tables.

Prêché sur Apocalypse 2,10. Parlé très nettement de notre devoir de Bons Samaritains devant les juifs qui souffrent tout près de nous. Je crois qu'on a été soulagé de m'entendre aborder ce douloureux sujet.

L’après-midi, à la réunion radiodiffusée, après Bergeron et Faucher, j'ai parlé de la fidélité de l'Église à sa vocation, en particulier en face de l'État (et j'ai été aussi loin que possible), et dans le labeur œcuménique.

J'ai réuni ensuite tous les pasteurs présents, qui étaient nombreux. Je les ai mis au courant de la situation et de ce que nous faisons. Plusieurs ont des juifs réfugiés dans leurs presbytères.

Lundi 7 septembre. J'ai su aujourd'hui qu'il y avait 62 pasteurs hier autour de moi lorsque je les ai réunis. »

Ce dimanche a paru à Boegner assez important pour qu'il en fasse publiquement le récit à trois reprises. C'est le cas dès octobre 1945, devant l'assemblée générale du protestantisme français, réunie à Nîmes pour dresser le bilan des années de guerre :

« J'avais l'occasion de réunir autour de moi près de 80 pasteurs. Nous avions tous le cœur lourd de honte et d'angoisse. Mes collègues souhaitaient une intervention aussi énergique que possible. Je repris le chemin de Vichy [...] À l'assemblée du musée du Désert, nos collègues m'avaient pressé de faire en sorte que la voix des Églises protestantes fût entendue sans retard. »

Il y revient sur les lieux mêmes, le 1er septembre 1968, à l'occasion du deuxième centenaire de la libération des dernières prisonnières de la tour de Constance : commémoration dans la commémoration, télescopage des mémoires, au risque de quelques inexactitudes :

« J'avais devant moi une quarantaine d'Israélites qui avaient voulu venir participer à notre grande assemblée. D'abord pour témoigner leur reconnaissance à ces protestants des Cévennes qui les avaient accueillis à leurs foyers et tentaient de les soustraire à ceux qui les cherchaient, quelquefois avec des chiens policiers. Et puis ils voulaient venir ici ; car ils avaient besoin de se serrer contre nous ; ils avaient peur. »

On note ce beau « ils avaient besoin de se serrer contre nous ». Boegner ajoute, usant de l'analogie historique comme l'auront fait tant de huguenots :

« Comment serait-il possible à celui qui vous parle, évoquant les prisonnières libérées il y a deux cents ans de la tour de constance, de ne pas penser et avec quelle émotion, à ces prisonniers entassés dans les wagons et emmenés dans la détresse vers la souffrance et la mort ? »

 

Le poids de la mémoire camisarde

Le pasteur Donadille

Je reçois un coup de fil du chef de cabinet de la préfecture m'annonçant que le préfet, monsieur Dutruch, désireux d'avoir un entretien avec moi dans les meilleurs délais, me propose de passer chez moi dans l'après-midi, si cela me convient.
- Oui, d'accord, répondis-je, après quelques instants de réflexion, je l'attendrai.
Quand la voiture noire officielle arriva sur la place du temple, je me trouvais au bas de l'escalier du presbytère ; je m'approchai. Le Préfet, s'avançant vers moi la main tendue, me dit :
-  C’est bien aimable à vous d'être venu jusqu'ici pour m'accueillir j'espère ne pas vous avoir fait trop attendre.
En montant les escaliers, je lui expliquai :
- Oh non, je n'ai pas attendu. Lorsque j'ai appris, (il y a de cela quelques minutes à peine) que vous alliez arriver, je suis venu à votre rencontre.
- Ah ! fit-il, étonné.
- Eh oui, M. le Préfet, nous sommes obligés de nous méfier, d'être vigilants. Les Cévenols ont perdu confiance, ils se tiennent en état d'alerte. Le passage de votre voiture m'a été signalé à plusieurs reprises...
Il ne fit pas de remarque.
Je le reçus dans notre salon - salle à manger. Entrant tout de suite dans le vif du sujet, il me parla de la préoccupation que lui causait l'attitude antigouvernementale des protestants cévenols, et même, ajouta-t-il, d'un certain nombre de pasteurs.
- J'espère qu'ils reviendront à de meilleurs sentiments, et je compte sur des hommes comme vous pour les convaincre. C'est pourquoi je suis venu vous rendre visite.
Je lui répétai ce que j'avais dit au sous-préfet de Florac, insistant sur le fait que la guerre des Camisards n’avait pas été une révolte politique ayant pour but de défendre les intérêts matériels, mais une révolte religieuse, un sursaut de la conscience chrétienne. Et je conclus :
- Les protestants cévenols, ainsi que les catholiques des Cévennes - à part quelques exceptions - sont fils spirituels des Camisards. Ils n'admettent pas la persécution inique menée par le gouvernement contre les juifs. Ils s'y opposeront par tous les moyens.
Ému sans doute par mon indignation passionnée, le Préfet me dit :
- En un sens, je vous comprends..., mais que puis-je faire ? Je reçois des consignes impératives de Pierre Laval : il faut chercher les Juifs partout où ils se cachent... Je suis obligé d'obéir aux ordres de mon gouvernement.
Je lui répliquai avec une certaine solennité, citant la parole de Luther :
- Il est dangereux d'agir contre sa conscience... Permettez-moi, M. le Préfet, de vous le dire : quand vous vous présenterez devant Dieu, il ne vous parlera pas de Pierre Laval, il vous demandera ce que vous, vous avez fait.
Il y eut un silence qui dura...




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