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Chagrin d'école

 

 

Daniel Pennac

 

Gallimard

Prix Goncourt 2007

 

Recension Gilles Castelnau

 

13 novembre 2007
Daniel Pennac est (ou a été) un professeur bien sympathique et intelligent.
Son livre se dévore avec intérêt et plaisir. Il cherche comprendre (il ne dit pas qu'il approuve) les élèves d'aujourd'hui, dd'autant plus qu'il a le souvenir d'avoir été lui-même un cancre. Le mot « amour » clôture pratiquement son livre et le traverse entièrement.
En voici quelques pages dont j'espère qu'elles donneront à tout le monde envie de l'acheter.

 

p.17  
Donc, j'étais un mauvais élève. Chaque soir de mon enfance, je rentrais à la maison poursuivi par récole. Mes carnets disaient la réprobation de mes maîtres. Quand je n'étais pas le dernier de ma classe, c'est que j'en étais l'avant-dernier. (Champagne !) Fermé à l'arithmétique d'abord, aux mathématiques ensuite, profondément dysorthographique, rétif à la mémorisation des dates et à la localisation des lieux géographiques, inapte à l'apprentissage des langues étrangères, réputé paresseux (leçons non apprises, travail non fait), je rapportais à la maison des résultats pitoyables que ne rachetaient ni la musique, ni le sport, ni d'ailleurs aucune activité parascolaire.
- Tu comprends ? Est -ce que seulement tu comprends ce que je t'explique ?
Je ne comprenais pas. Cette inaptitude à comprendre remontait si loin dans mon enfance que la famille avait imaginé une légende pour en dater les origines: mon apprentissage de l'alphabet. rai toujours entendu dire qu'il m'avait fallu une année entière pour retenir la lettre a. La lettre a, en un an. Le désert de mon ignorance commençait au-delà de l'infranchissable b.
- Pas de panique, dans vingt-six ans il possèdera parfaitement son alphabet.
Ainsi ironisait mon père pour distraire ses propres craintes.

 

p.234
Des enfants clients, donc, avec ou sans moyens, ceux des grandes villes comme ceux des banlieues, entraînés dans la même aspiration à la consommation, dans le même universel aspirateur à désirs, pauvres et riches, grands et petits, garçons et filles, siphonnés pêle-mêle par l'unique et tourbillonnante sollicitation: consommer ! C'est-à-dire changer de produit, vouloir du neuf, plus que du neuf, le dernier cri. La marque ! Et que ça se sache ! Si leurs marques étaient des médailles, les gosses de nos rues sonneraient comme des généraux d'opérette.
Des émissions très sérieuses vous expliquent en long et en large qu'il y va de leur identité. Le matin même de la dernière rentrée scolaire, une grande prêtresse du marketing déclarait à la radio, sur le ton pénétré d'une aïeule responsable, que l'École devait s'ouvrir à la publicité, laquelle serait une catégorie de l'information, elle-même aliment premier de l'instruction. CQFD.
J'ai dressé l'oreille. Que nous contez-vous là, Madame Marketing, de votre sage voix de grand-mère, si bien timbrée ? La publicité dans le même sac que les sciences, les arts et les humanités ! Grand-Mère, êtes-vous sérieuse ?
Elle l'était, la coquine. Et diablement. C'est qu'elle ne parlait pas en son nom, mais au nom de la vie telle qu'elle est ! Et tout à coup m'est apparue la vie selon Grand-Mère marketing: une gigantesque surface marchande, sans murs, sans limites, sans frontières, et sans autre objectif que la consommation ! Et l'école idéale selon Grand-Mère : un gisement de consommateurs toujours plus gourmands !
Et la mission des enseignants : préparer les élèves à pousser leur caddie dans les allées sans fin de la vie marchande ! Qu'on cesse de les tenir à l'écart de la société de consommation !, martelait Grand-Mère, qu'ils sortent « informés » du ghetto scolaire ! Le ghetto scolaire, c'est ainsi que Grand~Mère appelait l'École ! Et l'information, c'est à quoi elle réduisait l'instruction ! Tu entends, oncle Jules ? Les gosses que tu sauvais de l'idiotie familiale, que tu arrachais à l'inextricable maquis des préjugés et de l'ignorance, c'était pour les enfermer dans le ghetto scolaire, dis donc !

 

p.300
Quand il se fait poisser par la police
, que l'assistante sociale lui demande pourquoi il ne travaille pas à l'école, tu sais ce qu'il répond ?
- ...
- La même chose que le professeur, exactement : le « ça », le « ça » ! L' école, c'est pas pour moi, je suis pas fait pour « ça », voilà ce qu'il répond. Et lui aussi, sans le savoir, parle du terrible choc entre l'ignorance et le savoir. C'est le même « ça » que celui des professeurs. Les profs estiment n'avoir pas été préparés à trouver dans leurs classes des élèves qui estiment ne pas être faits pour y être. Des deux côtés, le même « ça » ! - Et comment remédier à « ça » ?
[...]
- Je ne peux pas le dire.
- Pourquoi ?
- C'est un gros mot. Un mot que tu ne peux absolument pas prononcer dans une école, un lycée, une fac, ou tout ce qui y ressemble.
- À savoir ?
- Non, vraiment je peux pas...
- Allez, vas-y !
- Je ne peux pas, je te dis ! Si tu sors ce mot en parlant d'instruction, tu te fais lyncher.
-...
-...
-...
- L'amour.

 

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