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Donc, j'étais un mauvais
élève. Chaque soir de
mon enfance, je rentrais à la maison poursuivi par
récole. Mes carnets disaient la réprobation de mes
maîtres. Quand je n'étais pas le dernier de ma classe,
c'est que j'en étais l'avant-dernier. (Champagne !)
Fermé à l'arithmétique d'abord, aux
mathématiques ensuite, profondément dysorthographique,
rétif à la mémorisation des dates et à la
localisation des lieux géographiques, inapte à
l'apprentissage des langues étrangères,
réputé paresseux (leçons non apprises, travail
non fait), je rapportais à la maison des résultats
pitoyables que ne rachetaient ni la musique, ni le sport, ni
d'ailleurs aucune activité parascolaire.
- Tu comprends ? Est -ce que seulement tu comprends ce que je
t'explique ?
Je ne comprenais pas. Cette inaptitude à comprendre remontait
si loin dans mon enfance que la famille avait imaginé une
légende pour en dater les origines: mon apprentissage de
l'alphabet. rai toujours entendu dire qu'il m'avait fallu une
année entière pour retenir la lettre a. La lettre
a,
en un an. Le désert de mon ignorance commençait
au-delà de l'infranchissable b.
- Pas de panique, dans vingt-six ans il possèdera parfaitement
son alphabet.
Ainsi ironisait mon père pour distraire ses propres
craintes.
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Des enfants clients, donc, avec ou sans
moyens, ceux des grandes villes
comme ceux des banlieues, entraînés dans la même
aspiration à la consommation, dans le même universel
aspirateur à désirs, pauvres et riches, grands et
petits, garçons et filles, siphonnés
pêle-mêle par l'unique et tourbillonnante sollicitation:
consommer ! C'est-à-dire changer de produit, vouloir du
neuf, plus que du neuf, le dernier cri. La marque ! Et que
ça se sache ! Si leurs marques étaient des
médailles, les gosses de nos rues sonneraient comme des
généraux d'opérette.
Des émissions très sérieuses vous expliquent en
long et en large qu'il y va de leur identité. Le matin
même de la dernière rentrée scolaire, une grande
prêtresse du marketing déclarait à la radio, sur
le ton pénétré d'une aïeule responsable,
que l'École devait s'ouvrir à la publicité,
laquelle serait une catégorie de l'information,
elle-même aliment premier de l'instruction. CQFD.
J'ai dressé l'oreille. Que nous contez-vous là, Madame
Marketing, de votre sage voix de grand-mère, si bien
timbrée ? La publicité dans le même sac que
les sciences, les arts et les humanités !
Grand-Mère, êtes-vous sérieuse ?
Elle l'était, la coquine. Et diablement. C'est qu'elle ne
parlait pas en son nom, mais au nom de la vie telle qu'elle est ! Et tout à coup m'est apparue la vie
selon Grand-Mère marketing: une gigantesque surface marchande,
sans murs, sans limites, sans frontières, et sans autre
objectif que la consommation ! Et l'école idéale
selon Grand-Mère : un gisement de consommateurs toujours
plus gourmands !
Et la mission des enseignants : préparer les
élèves à pousser leur caddie dans les
allées sans fin de la vie marchande ! Qu'on cesse de les
tenir à l'écart de la société de
consommation !, martelait Grand-Mère, qu'ils sortent
« informés » du ghetto scolaire ! Le ghetto scolaire, c'est
ainsi que Grand~Mère appelait l'École ! Et
l'information, c'est à quoi elle réduisait
l'instruction ! Tu entends, oncle Jules ? Les gosses que tu
sauvais de l'idiotie familiale, que tu arrachais à
l'inextricable maquis des préjugés et de l'ignorance,
c'était pour les enfermer dans le ghetto scolaire, dis
donc !
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Quand il se fait poisser par la
police, que l'assistante sociale lui
demande pourquoi il ne travaille pas à l'école, tu sais
ce qu'il répond ?
- ...
- La même chose que le
professeur, exactement : le
« ça », le « ça » ! L' école, c'est pas pour moi, je suis
pas fait pour « ça », voilà ce qu'il répond. Et lui aussi,
sans le savoir, parle du terrible choc entre l'ignorance et le
savoir. C'est le même « ça » que celui des professeurs. Les profs estiment
n'avoir pas été préparés à trouver
dans leurs classes des élèves qui estiment ne pas
être faits pour y être. Des deux côtés, le
même « ça » ! - Et comment remédier à
« ça » ?
[...]
- Je ne peux pas le dire.
- Pourquoi ?
- C'est un gros mot. Un mot que tu ne peux absolument pas prononcer
dans une école, un lycée, une fac, ou tout ce qui y
ressemble.
- À savoir ?
- Non, vraiment je peux pas...
- Allez, vas-y !
- Je ne peux pas, je te dis ! Si tu sors ce mot en parlant
d'instruction, tu te fais lyncher.
-...
-...
-...
- L'amour.