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Le Brexit

une péripétie dans une longue histoire

 

 

Robert Frank


L’historien, spécialiste des relations internationales,
analyse, dans son nouveau livre,
les constantes ambivalences des Britanniques au sujet de l’Europe

 

article publié dans l'hebdomadaire protestant Réforme
10 janvier 2019


A lire
Être ou ne pas être européen ?
Les Britanniques et l’Europe du XVIIe siècle au Brexit

Robert Frank
Ed. Belin, 305 pages, 19 €

 

13 janvier 2019

Deux ans et demi après le référendum du 23 juin 2016, on ne sait toujours pas si le Brexit se fera ou non. Depuis cette date, les options ne cessent de changer. Le gouvernement de Theresa May a d’abord annoncé un hard Brexit, puis s’est replié sur un soft Brexit qui est inscrit dans l’accord avec l’UE signé en novembre et sur lequel le Parlement doit se prononcer dans quelques jours, le 15 janvier 2019.

Le vote de ratification est loin d’être acquis, car le compromis mécontente les deux camps. Les partisans du maintien le refusent parce que c’est un Brexit, et ceux de la sortie parce qu’il est trop modéré. En cas d’acceptation, la date butoir du 29 mars prochain pour le début de sortie d’Europe sera respectée, mais tout restera à faire ou presque, puisque l’accord a remis à plus tard les négociations sur les questions qui fâchent. En cas de rejet, tout est possible, une chose et son contraire, ou encore la décision de ne pas décider : soit le no deal, c’est-à-dire un divorce brutal ; soit le recours à un deuxième référendum qui pourrait aboutir à l’annulation du référendum de 2016 ; soit le choix commun des Britanniques et des Européens de repousser la date du 29 mars pour laisser du temps au temps. Bref, le brouillard est complet sur la Manche et personne ne peut prévoir ce que sera cette sortie de brume.

C’est une des leçons d’une longue histoire. En effet, les volte-face incessants depuis deux ans et demi pour savoir comment faire le Brexit ne sont pas nouveaux : depuis trois siècles au moins, les Britanniques choisissent de ne pas choisir clairement leur positionnement européen et revendiquent même la liberté de changer d’avis à son sujet.
Entre le XVIIe siècle et la Seconde Guerre mondiale, ils contribuent à la mise en place de « systèmes européens » successifs. Chaque fois, leur objectif est de veiller à un « équilibre des puissances » afin qu’aucune d’entre elles ne domine le continent et n’acquière les moyens d’envahir la Grande-Bretagne.

« Chaque fois, l’objectif des Britanniques est de veiller à un équilibre des puissances européennes »

D’où leurs interventions contre la France de Louis XIV, celle de la Révolution et de Napoléon, contre l’Allemagne de Guillaume II, puis celle de Hitler.

Pourtant, ils n’ont pas cessé de jouer l’alternance entre une forte implication et un « splendide isolement ». Leurs virages sur l’aile sont souvent spectaculaires. En avril 1792, William Pitt, libéral, ne voit pas pourquoi son pays se joindrait aux Habsbourg et aux Hohenzollern dans leur guerre contre la France révolutionnaire ; en février 1793, il change de pied et organise contre celle-ci la première coalition quand il voit les Français, forts de leurs victoires militaires, s’adonner à une politique de conquêtes sur le continent. Au Congrès de Vienne de 1814-1815, après les défaites de Napoléon, le Royaume-Uni contribue à l’invention du « concert européen », ce nouvel équilibre des puissances fondé sur une concertation permanente intergouvernementale. Sa participation se fait au cas par cas, selon que la cause est libérale ou non : dans les années 1820, il refuse d’intervenir militairement aux côtés des puissances réactionnaires pour étouffer les mouvements de révolte en Espagne, dans les États italiens ou allemands, mais il aide les Grecs et les Belges à obtenir leur indépendance en 1830 et 1831.

En juillet 1914, le gouvernement britannique, malgré son Entente cordiale avec la France, fait tout pour ne pas être happé par l’engrenage fatal déclenché par l’attentat de Sarajevo et pourtant, un mois plus tard, réévaluant le « danger allemand » après la violation de la neutralité belge par le Kaiser, il déclare la guerre à l’Allemagne.

En septembre 1938, Chamberlain accepte l’annexion allemande des Sudètes pour « apaiser » Hitler, entraînant les Français réticents dans la signature des accords de Munich ; un an plus tard, il prend la position inverse en devançant la France dans la déclaration de guerre au Reich après l’entrée de la Wehrmacht en Pologne.

Dès lors, en 1940-1945, l’implication des Britanniques est totale et glorieuse – « their finest hour » –, sous l’impulsion de Churchill, ce héros européen qui a sauvé l’Europe.

Mais après 1945, face au processus de « construction européenne » qui succède au mécanisme du « système européen », la Grande-Bretagne se livre aux mêmes jeux.

Rejetant la CECA en 1950-1951 et le Marché commun de la Communauté économique européenne en 1957, elle ne fait pas partie du club fondateur des Six. Elle crée alors une organisation concurrente, l’Europe des Sept autour de l’AELE en 1959, une simple zone de libre-échange entre les membres. Mais l’encre de cet accord est à peine séchée qu’elle décide de présenter sa candidature en 1961 à la CEE, malgré ses structures plus contraignantes. Essuyant deux fois le veto du général de Gaulle, elle réussit à se faire accepter en 1972-1973. Depuis cette date, le Royaume-Uni a tout fait pour défendre sa spécificité au sein de la Communauté, puis de l’Union européenne.

L’exemple de Margaret Thatcher est significatif, confirmant cet art consommé des Britanniques du revirement. Devenue chef du parti conservateur en 1975, elle tient un discours passionnément europhile lors du référendum de 1975 organisé par le gouvernement travailliste.

Une fois au pouvoir en 1979, elle se montre au contraire résolument eurosceptique, réclamant son « chèque » de compensation à la contribution élevée de son pays au budget européen. Puis, lorsqu’elle l’obtient en partie en 1984, elle laisse Jacques Delors réformer l’Europe en profondeur : l’Acte unique de 1986 institue certes le marché unique qui convient à son ultralibéralisme, mais il remplace aussi dans certains domaines le vote à l’unanimité par le vote à la majorité qualifiée, premier jalon d’un abandon de souveraineté nationale.

Là est le paradoxe : la Dame de fer a contribué à introduire ainsi ce « ver dans le fruit » que condamne vigoureusement aujourd’hui les Brexiters.

Permanente hésitation

Ces voltiges et ces valses-hésitations inscrites dans la durée sont dues à l’ambivalence fondamentale des Britanniques. D’un côté, ils se sentent pleinement européens ; de l’autre, ils se sentent à part, moins à cause de leur géographie insulaire que de leur histoire impériale. L’Europe est certes de tout temps un enjeu essentiel pour leur sécurité et leur économie ; mais ce continent représente un horizon trop mesquin à leurs yeux et, depuis le XVIIe siècle, ils préfèrent mettre en avant leur vocation coloniale et leur vision mondiale.

Les militants du Leave (départ), essentiellement anglais, ont cette nostalgie de l’Empire et croient encore pouvoir construire après la sortie de l’Union un Global Britain. Les Écossais et les Irlandais du Nord, qui ont voté en majorité pour le maintien, partagent moins cette illusion et sont irrités par cette injonction anglaise qui les force à choisir entre leurs identités britannique et européenne.

Le référendum de 2016 fragilise donc plus le Royaume-Uni créé en 1707 que l’Union européenne plus récente. Ce risque de dislocation contribue à l’immense désarroi qui a envahi le pays depuis juin 2016. Face à l’Europe, le malaise des Britanniques est bien triséculaire. Dedans, ils s’inquiètent pour leur indépendance ; dehors, ils redoutent leur marginalisation. Leur cyclothymie européenne n’a pas de raisons de disparaître.

Que le Brexit se fasse ou non, les événements actuels ne sont qu’une péripétie au sein d’une longue histoire.



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