Isabeau Vincent
La bergère inspirée de Saoû en Dauphiné
Marjolaine Chevallier
postface Philippe Joutard
Editions Ampelos
148 pages - 9 €
Recension Gilles Castelnau
.
14 septembre 2018
Les protestants du Dauphiné et ceux du Vivarais ont vécu, lors de la Révocation de l’Édit de Nantes, les mêmes horreurs que ceux des Cévennes. Et parmi eux le phénomène des « petits prophètes » a suscité les passions comme la surprise et l’incompréhension.
La jeune Isabeau Vincent en a été un exemple fameux. Elle « prophétisait » avec assurance dans son sommeil en français alors qu’elle ne parlait que son patois. Ceux qui venaient l’écouter en étaient très impressionnés.
Sa « carrière » n’a duré quel quelques mois. Elle a été arrêtée, emprisonnée à la tour de Crest, puis à Grenoble où l’on perd sa trace. Elle avait 15 ans. Peut-être 17.
Une plaque à son nom a été apposée à Saoû.
Marjolaine Chevallier nous la fait longuement revivre avec beaucoup de réalisme et de simplicité. Des pages de couleur grise nous font entrer dans l’intimité de la jeune Isabeau ; malheureusement le gris engorge mon scanner et je ne peux pas les reproduire comme je l’aurais souhaité, car ils sont fort émouvants.
Voici néanmoins des passages de ce livre
page 28
Le protestantisme est définitivement aboli en France. Décret royal.
C'est assez simple : plus de pasteurs, ils ont tous dû ou abjurer ou s'exiler dans les deux semaines ; plus de lieux de culte, les derniers temples encore debout ont été rasés ; plus d’écoles protestantes, tous les enfants à l’avenir seront baptisés et éduqués catholiques. Mais à l’interdiction de se réunir pour quelque « exercice » de culte que ce soit, et dans la région c'est le cas depuis les événements de 1683, où tous les pasteurs ont fui quand ils ont su qu'ils étaient globalement tous condamnés à mort s'ajoute officiellement, comme partout, et pour tous les fidèles, l'interdiction de s’exiler. Dans les deux cas, désobéir c'est courir le risque de sanctions identiques, si terribles que le pouvoir les estime dissuasives : c'est la peine des galères pour les hommes, la prison à vie pour les femmes, l'envoi des enfants dans des couvents, pour forcer leur adhésion à la vraie Eglise, et enfin la saisie de tous les biens.
[…]
La plupart d'entre ces « nouveaux convertis » tentent de résister à un endoctrinement spirituel qu’ils réprouvent. On ne les force plus systématiquement à assister à la messe, craignant les sacrilèges. Mais que leur reste-t-il ? Presque chaque famille possède une Bible, interdite mais cachée, souvent aussi un psautier. Le chant des psaumes en français a toujours été dans le culte réformé un élément communautaire apprécié, et de grande importance. D'ailleurs, avec ou sans psautier, chacun sait bon nombre de psaumes par cœur. Certes personne n'a le droit de les chanter tout haut, mais on ne s’en prive pas, tout bas dans sa tête, dans sa cuisine, ou seul aux champs... A présent même ces deux livres, si précieux pour la piété familiale des huguenots, sont officiellement interdits. Ils doivent être remis aux autorités. Ils font même l'objet de perquisitions
page 68
Isabeau Vincent ayant donné l'exemple semblait avoir été le point de départ d'une sorte d'épidémie de ce qu'on appelait inspiration ou « prophétisme » du côté des huguenots, et « fanatisme », selon le terme péjoratif par lequel les catholiques désignèrent le phénomène. C'était toujours le fait de garçons ou de filles de la campagne sans culture, adolescents, parfois même de jeunes enfants. En général la nuit, ensuite aussi en plein jour, ils entaient en crise ; hors de leur état naturel, ils paraissaient possédés et se mettaient à parler avec abondance, souvent moins bien qu'Isabeau. Ils semblaient citer la Bible ou citaient réellement des versets, appelaient à la repentance, prononçaient des prières, souvent chantaient des psaumes.
Tout naturellement, ils réunissaient autour d'eux une majorité de gens non instruits qui écoutaient avec reconnaissance leurs étranges propos de piété. Ils étaient reçus par ces huguenots du peuple pour d'authentiques porte-parole d'un message divin, les témoins et l'expression d'une aide directe, d'une Parole d'exhortation que Dieu adressait à son peuple en détresse, comme jadis à Israël. De nouveau parlaient d'humbles prophètes, d'ailleurs le prophète Joël ne l'avait-il pas annoncé ? Et puis n'a-t-on pas là l'illustration de ce verset bien connu « Dieu a choisi les choses faibles de ce monde pour rendre confuses les fortes. Dieu a choisi les choses utiles de ce monde et les méprisées. »
[...]
Plus au nord dans le pays ou au-delà des frontières, le refus d'y croire est immédiat, même de la part de frères : « Ces méridionaux sont des exaltés ! » La lettre Pastorale de Jurieu d'octobre, dont la seconde partie est consacrée au seul cas d'Isabeau, se fait l'écho de cette position fort dubitative parmi les réfugiés fiançais eux-mêmes, contre laquelle il lutte et s'insurge. Alors qu'il ose affirmer qu'il y a là un vrai miracle, il parle de ceux qui refusent d'y croire en les qualifiant d'esprits forts, de moqueurs qui se raillent aujourd'hui de ce grand événement, mais ce sont des esprits incrédules.
page 106
Des documents rédigés très peu après son arrestation, dont la lettre écrite à Crest, le 14 juin, disent qu'Isabeau fut saisie le mardi 8 juin 1688. Cette lettre est rapidement imprimée à Amsterdam, puis traduite en anglais et diffusée en Grande Bretagne. La première des lettres Pastorales où Jurieu parlera longuement d'Isabeau paraît début octobre, toute l'Europe protestante est donc informée dès l'automne 1688.
Pour la jeune-fille, c'est désormais la privation de liberté : Isabeau est menée à la Tour de Crest.
[...]
Les lourdes portes de fer se referment sur la jeune fille qui subit un long interrogatoire […]
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