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Mai 68


« Sous les pavés, la plage

comme un surgissement du Royaume... »


Jean-Marie de Bourqueney

pasteur de l’ÉPUdF, Paris


article publié dans l'hebdomadaire protestant Réforme

le 31 mai 2018

 


1er juin 2018

L’auteur envisage les « événements » sous un angle spirituel et les assimile à une recherche intérieure, quasi mystique, dont on peut tirer des enseignements pour aujourd’hui.

Nous avons tous des regards différenciés sur ces événements, notamment si nous les avons vécus. Pour ma part, j'avais trois ans et demi ; mon père, officier, survolait Paris pour que l’état-major et le pouvoir prennent la décision de faire intervenir ou non les chars prépositionnés autour de Paris. C'est donc forcément un regard un peu particulier que le mien. Mais nous avons tous aussi des regards particuliers sur les conséquences dans la durée de cette ébullition mondiale du printemps 68. Pour l'Occident, ce fut le surgissement du mouvement face à une société perçue comme rigide et immobile.

Quel que soit le jugement que nous portons sur ces événements, force est de constater qu'il y eut une formidable créativité dans le dessin et dans les slogans. La poésie devint quotidienne, créative. La fleur avait remplacé le costume trois pièces...

Mon angle n'est donc pas politique. Il est bien spirituel, car je demeure convaincu qu'il y eut une démarche quasi religieuse ou mystique dans l'esprit de beaucoup. Cette « plage » censée se trouver sous les pavés était comme le surgissement d'une forme de Royaume, c'est-à-dire d'un monde idéal où il ferait bon vivre. On pourrait ici débattre pour savoir si ce mouvement fut de gauche, axé vers une société plus communautaire, ou plutôt anarchiste de droite, tendu vers une société où seule prime la liberté individuelle. Les deux positions sont sans doute justes, car Mai 68 ne fut pas d'une seule couleur.

Premiers disciples

Chacun eut probablement une image différente de ce nouveau monde, mais toujours avec l'utopie de penser qu'on changeait d'ère, voire d'être, et que le bonheur allait surgir, durer et être partagé... Par certains côtés, la situation fut presque comparable à celle des premiers disciples de ce mouvement juif inauguré par Jésus de Nazareth, mouvement qui allait progressivement devenir une autre religion, notre christianisme. Les premiers disciples étaient convaincus de l'arrivée imminente de ce Royaume, mais ils ont dû réinterpréter les paroles du Christ puisque le Royaume ne vint pas.

« Le rêve fut de passer d’une religion de la prescription à une religion de l’invention »

Les acteurs de Mai 68 ont vécu aussi cette nécessité de la réinterprétation car « leur royaume » ne vint pas non plus, même cinquante ans plus tard. Sans doute pourrions-nous élargir encore le propos. Il existe probablement dans tous les grands basculements de l'Histoire la genèse d'une nouvelle mystique. La Révolution française tenta même un nouveau culte, celui de l'Être suprême. L’aspiration à un monde meilleur est une constante de l'humanité. L’eschatologie, c'est-à-dire le surgissement de ce nouveau temps, est le rêve, personnel et collectif, des êtres humains. Dans notre christianisme, le thème du Royaume est en filigrane dans la quasi-totalité des évangiles et des épîtres. Quant au livre de l’Apocalypse, l'auteur met en scène de manière magistrale ce thème un peu et à la manière de la saga de La Guerre des étoiles. Dans ces livres, dans ces films, comme en Mai 68, nous recherchons à être du « bon côté », à ne pas basculer, pour reprendre la terminologie de La Guerre des étoiles, « du côté obscur de la force ».

Une difficulté à penser ce nouveau monde peut surgir lorsque l'on veut trop le définir. Par exemple, dans les évangiles, Jésus prend des images pour juste évoquer le Royaume. Il ne le définit jamais, il l'évoque en empruntant, une fois encore, des images issues du quotidien. Le langage pour évoquer le Royaume est quotidien car le Royaume évoque notre quotidien. Rêver l'avenir, c'est aussi se penser aujourd'hui. C'était vrai à fin du Ier siècle, ce fut encore vrai en mai 68.

Individus et communautés

Dans l'histoire du christianisme, comme chez certains anciens révolutionnaires, la volonté de définir ce nouveau monde a pu générer des orthodoxies religieuses ou politiques. Le rêve s'éteint alors dans la pesanteur du dogmatisme. Aucune conviction n'est à l'abri de cette dérive.

Mais cette question est souvent revenue : quel Royaume pour quel temps ? Le Royaume est-il déjà là ou pas encore ? À cela s'ajoute une personnalisation de plus en plus grande de ce thème. Le Royaume devint en effet progressivement la question de « mon » au-delà, de « ma » destinée après « ma » mort. On inventa et on développa de nouvelles notions pour définir cet au-delà : paradis, enfer, purgatoire, etc. Aujourd'hui encore, dans cette perspective de personnalisation beaucoup d'auteurs développent l'idée d'un Royaume intérieur intime et psychologique. Ce fut ce même débat en Mai 68 qui opposa les tenants d'un idéal individualiste et ceux qui rêvaient de communautés. Le moins que l'on puisse dire est que l'individualisme l'emporta largement dans la durée.

Celui-ci peut d'ailleurs avoir des aspects négatifs évidents, telle l'affirmation du chacun pour soi, mais aussi des aspects positifs. Face à la société « ancienne », perçue comme rigide et définissant les individus par leur fonction, le surgissement d'un vent de liberté des individus fut salutaire.

L’avènement du christianisme au sein du judaïsme fut aussi un appel vers moins de rigidité, par l'émancipation d'une loi, elle aussi perçue comme trop rigide.

Le rêve fut de passer d'une religion de la prescription à une religion de l'invention. Malheureusement, le dogmatisme et la prescription revinrent très vite...

Mystique de la terre

En mai 68, il y eut aussi une forme de mystique de la terre. Certains aspiraient à ce qu'ils appelaient le « retour à la terre ». Ces nouveaux paysans, qui n'étaient pas toujours formés ni compétents, souhaitaient sortir d'une société trop urbaine et polluée pour retrouver ce contact naturel et simple avec l'environnement.

Là encore, le rêve fut souvent plus beau que la réalité. Mais sans doute aussi, cela a préfiguré une inquiétude bien réelle aujourd'hui de perte de qualité de notre alimentation, de la surindustrialisation de nos assiettes et de pollution de notre air. Le bio est peut-être né en Mai 68, même s'il fallut quelques décennies pour le voir apparaître réellement.

Il est d'ailleurs intéressant d'observer que cette mystique de la nature fut souvent vécue comme une mystique régressive, c'est-à-dire comme un retour à une forme d'Éden perdu.

On peut ici opposer deux formes de « royaumes », celui que l'on a perdu et que l'on veut retrouver (c'était tellement mieux avant !) à celui que l'on veut trouver atteindre et construire pour l'avenir.

Les débats, nombreux et créatifs, de mai 68 furent un temps où le rêve revint sur le devant de la scène. Sans doute il y eut, comme dans tout bouleversement, des dérives et des exagérations.

Mais il ne faudrait pas oublier aujourd’hui cette part du rêve, de l'idéal, dans la construction de la société et dans la construction de nos vies. La résignation et le fatalisme peuvent nous guetter lorsque nous oublions d'imaginer l'avenir.

Que serait d'ailleurs la foi chrétienne sans sa part de rêve d'avenir ? La spiritualité, avec ou sans dieu, consiste à approfondir la question du sens, à faire de nous les acteurs de notre propre existence.

À ce titre, Mai 68 fut un grand moment de spiritualité. « Ce n'est qu'un début, continuons le combat... »




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