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Jésus pour les non-religieux

Rendre son humanité au prophète de Nazareth

(éd. Karthala, 2023)

 

Jacques Musset

Interview par Golias-Hebdo


  


24 septembre 2023


 

Golias : Qui sont les non-religieux destinataires de votre livre ?

 

Jacques Musset : On pourrait spontanément penser que mon livre vise des agnostiques et des athées et c’est vrai mais avant tout – et cela peut paraître étonnant - il s’adresse à des chrétiens, comme il y en a tant de nos jours en Europe, qui, tout en demeurant attachés à la figure de Jésus, ont pris leur distance avec leur Église et notamment la catholique ou qui la fréquente en s’en tenant sur le seuil. Je suis l’un d’eux. Ce qui les caractérise, c’est qu’ils ne peuvent accepter ni supporter que l’on ait transformé le message et la pratique de libération de Jésus, qui est un profond humanisme, en un système religieux, avec ses dogmes (ce qu’il faut croire), sa morale (ce qu’il faut faire ou ne pas faire pour être un bon chrétien), ses rites (comment célébrer pour être en relation avec Dieu), sa hiérarchie sacralisée (qui fait la loi et à qui obéir ?). Jésus n’a pas institué une religion mais a initié une manière de vivre humainement dans toutes ses dimensions. Disant cela, je ne règle pas des comptes. J’essaie d’être lucide et d’appeler un chat un chat. Ainsi peut-on appeler non-religieux ces chrétiens dont je suis, dont font partie sans doute des lecteurs de Golias, qui refusent ce christianisme devenu un système religieux. Il ne peut pas - disent-ils - inspirer leur vie d’hommes et de femmes modernes du XXIe siècle, car il leur apparaît spontanément « exculturé » selon le mot très juste de la sociologue Danièle Hervieu Léger.

 

 

Golias : Qu’entendez-vous par l’adjectif « exculturé » ?

 

J.M. : Cela signifie que ce christianisme est pour les non-religieux sans rapport avec leur manière de penser et de conduire leur vie. Cette religion fermée sur elle-même, intransigeante, parlant un langage incompréhensible et est dirigée par un clan d’hommes célibataires persuadés d’être mandatés par le ciel pour maintenir leur pouvoir, comme elle est contraire à leurs aspirations à prendre en main leur vie, personnellement et librement, à leur désir de l’inventer au fur et à mesure au gré des événements, des rencontres, des crises voire des erreurs ! Comme elle fait peu de cas des itinéraires de chacune et de chacun qui ne peuvent être que singuliers ! Comme elle manque de confiance envers leurs capacités de discernement dans les décisions qu’ils doivent prendre à longueur de vie pour faire face aux situations inédites qu’ils traversent !

 

Golias : En quoi précisément, d’après eux, le christianisme devenu religion établie a dénaturé Jésus de Nazareth ?

 

J.M. : C’est là leur objection essentielle. Sans avoir fait d’études approfondies, mais en réfléchissant et en se documentant, ils sentent le décalage énorme entre ce que fut Jésus de Nazareth, l’intrépide marcheur sur les routes de Galilée pressant chacun à penser et vivre vrai, et ce que l’on a fait de lui : l’auguste personnage divin à l’identité figée, définie par les dogmes promulgués et imposés pour les siècles des siècles aux IVe et Ve siècles. Fils éternel de Dieu, deuxième personne de la Sainte Trinité, il est venu du ciel sur terre pour racheter les humains de la faute originelle et leur apporter le salut éternel. Et par quel parcours ! Du haut de son éternité divine, il s’est incarné dans une jeune fille vierge, il a accompli une foule de prodiges tous plus merveilleux les uns que les autres (guérisons spectaculaires, résurrection des morts, multiplications des pains, apaisement de tempêtes) et il s’est offert en victime sur la croix pour sauver les humains de leurs fautes, puis il est remonté au ciel, sa mission accomplie. Comment les chrétiens non religieux pourraient-ils être convaincus et touchés par de telles mises en scènes grandioses qui n’ont rien à voir avec l’aventure du Galiléen tout entière consacrée à faire tomber les barrières entre les humains, à redonner vigueur et dignité aux marginalisés et à solliciter chaque femme et chaque homme à se mettre à l’écoute de la voix intime qui le presse de s’humaniser.

 

Golias : Votre sous-titre Rendre son humanité au prophète de Nazareth est-il l’alternative à la religion que l’on a substitué à son témoignage ?

 

J.M. Oui, il est temps pour ces chrétiens – et c’est déjà commencé - de redonner corps à ce Jésus, de le débarrasser des oripeaux dogmatiques dans lesquels l’a enfermé la religion, de le re-susciter, de mettre en relief ses étonnantes paroles qui convoquent chacun à la profondeur en lui-même et en même temps de faire valoir ses engagements consacrés à la libération de tout ce qui entrave les humains et les maintient en dépendance ! Cela pour une raison essentielle que l’on oublie souvent : c’est dans le mouvement même par lequel Jésus a investi son humanité – et nulle part ailleurs - qu’apparaît la voie inaugurée par lui, une nouvelle manière de vivre en humain intimement liée à un nouveau visage de Dieu. Les apôtres et les disciples de Jésus ne s’y sont pas trompés : celui qu’ils ont déclaré après sa mort infamante être "le chemin, la vérité et la vie" c’est bien à partir de l’expérience unique qu’ils ont vécue avec lui, durant un ou deux ans. Aujourd’hui, c’est ce Jésus rendu à son humanité qui peut nous parler ainsi qu’à nos contemporains,

 

Golias : Mais comment actualiser son témoignage ?

 

JM : Là est le problème, car nous vivons dans un tout autre monde et une tout autre culture que les siens. Les représentations que le juif Jésus avait du monde, de l’homme et de son avenir, de Dieu et de sa présence dans l’histoire des humains, ne sont plus les nôtres. Comment donc actualiser le témoignage de Jésus d’une manière inventive ? Nous sommes les héritiers de l’esprit qui l’animait et non de la façon dont il l’exprimait et le vivait, relative à sa culture et à son langage. Ce qui nous impose un travail de compréhension des sources qui nous le font connaître : avant tout nos évangiles et les lettres de Paul. Celles-ci ne sont pas des reportages en direct de ce que fut Jésus de Nazareth, mais les interprétations plurielles et situées culturellement qu’ont faites les premières communautés chrétiennes de l’événement Jésus, et que l’on peut résumer ainsi : à travers sa parole et ses actes de libération, Jésus s’est montré un fidèle témoin de Dieu, inaugurant un monde de fraternité et appelant chaque humain à marcher sur ses pas. Si bien qu’en lisant Paul comme les quatre évangiles, il faut les considérer pour ce qu’ils sont : des témoignages - certes essentiels - écrits par des disciples de Jésus qui se sont essayé à traduire ce qu’ils avaient compris de la nouveauté apportée par Jésus mais non des paroles divines inspirées en sous-main aux auteurs en question. Il ne faut pas oublier non plus qu’ils étaient tous juifs et qu’ils pensaient à la juive, c’est-à-dire que ce qu’ils écrivaient - comme tout ce qui est écrit dans la Bible - étaient de l’ordre d’une bonne nouvelle s’adressant à la conscience de leurs lecteurs et les appelant à prendre position existentiellement. Ceci est fondamental.

 

Golias : Et pourquoi est-ce si fondamental ?

 

J.M. : Parce que les communautés chrétiennes s’implantant rapidement dès la fin du 1er siècle dans des régions où dominait la culture grecque, les penseurs de ces communautés ont interprété l’événement Jésus à travers leur propre cadre de pensée et leurs concepts dans une perspective toute différente que celle de la pensée biblique. D’une part, ils ont lu les évangiles et Paul d’une manière littérale en prenant argent comptant les affirmations, donc en faisant des contre-sens. Par ailleurs, alors que la parole évangélique s’adresse à la conscience de ses lecteurs en vue d’une décision à opérer, les doctrines qui ont résulté de la réflexion des penseurs grecs, et qui ont donné naissance aux dogmes et aux credo élaborés par les évêques aux conciles des IVe-Ve siècles avaient surtout comme but de chercher à définir l’identité profonde de Jésus. C’est ainsi que le prophète de Nazareth est devenu le fils unique de Dieu, seconde personne de la Trinité, s’incarnant dans une jeune femme, pour racheter sur la Croix la faute originelle. Nous avons là deux différences notoires de présentation du message et de la pratique de Jésus. La doctrine conceptuelle, comment le montre Joseph Moingt dans son dernier livre L’esprit du Christianisme, gauchit et même travestit la parole évangélique qui, de provocation à regarder sa vie lucidement pour l’humaniser sans cesse, devient une orthodoxie à laquelle il convient d’adhérer pour être un bon chrétien. Les évêques des premiers conciles, tous de culture grecque, ne pouvaient faire autrement ; mais, alors même qu’ils prétendaient sonder inlassablement le fin fond du mystère de Jésus, se rendaient-ils compte de la distance infranchissable qui séparait leur langage de celui des évangélistes juifs ?

 

Golias : Quelles sont les exigences d’une actualisation du témoignage de Jésus à notre époque ?

 

J.M. : Cette actualisation est soumise, me semble-t-il, à deux conditions à mettre en œuvre en même temps. D’une part, elle doit être honnête, avec une lecture critique des évangiles et de Paul qui permet d’en décoder les modes de pensée, les langages et leurs significations, qui également fait apparaître dans les évangiles non pas une biographie de Jésus mais les grands traits de sa personne historique. D’autre part, l’actualisation du témoignage de Jésus doit s’exprimer dans la culture moderne laquelle a intégré l’apport des découvertes scientifiques de toutes sortes qui se sont succédées depuis le XVI° siècle jusqu’à aujourd’hui. Au regard de celles-ci, les représentations traditionnelles de Dieu, de Jésus, de l’homme dans le catholicisme sont caduques. Tout est à remettre en chantier !

 

Golias : Où en est la mise en œuvre de ces perspectives ?

 

J.M. : Je présente entre autres sept penseurs chrétiens récents et actuels, qui dans les situations singulières où ils se trouvent, proposent des figures de Jésus qui peuvent inspirer et stimuler nos contemporains en quête de vérité dans leur manière de penser et de vivre. Je ne peux ici que les énumérer ainsi qu’un de leurs livres représentatifs : le prêtre oratorien Lucien Laberthonnière (1860-1932) : Théorie de l’éducation (1901, 1965), Le réalisme chrétien et l’idéalisme grec (1904,1966) ; l’évêque anglican américain, John Shelby Spong (1931-2022) : Jésus pour le XXIe siècle (2013, 2015) ; le théologien français Joseph Moingt (1914-2019) : L’esprit du christianisme (2018) ; le spirituel Marcel Légaut (1900-1990) : Intelligence du passé et de l’avenir du christianisme (1970) ; le chercheur-écrivain Gérard Bessière (1931…) : L’arborescence infinie ; Jésus entre passé et avenir (2012) ; le psychothérapeute Eugen Drewermann (1940…) : La parole qui guérit (1991) ; le philosophe-théologien Bruno Mori (1939…) : Pour un christianisme sans religion. Retrouver la voie de Jésus de Nazareth (2021).

 

Golias : Vous terminez en présentant cinq auteurs agnostiques et athées pour qui Jésus es une source d’inspiration.

 

J.M. Oui, seulement cinq alors que j’aurais pu en citer bien davantage. Les voici : le théoricien politique Antonio Gramsci (1891-1937), l’un des fondateurs du parti communiste italien et opposant au régime fasciste de Mussolini ; l’écrivain Erri de Luca (1950…) ; le romancier Emmanuel Carrère (1957…) : Le Royaume (2014) ; Le mystique Charles Juliet (1935…) : Ce long périple (2001) ; le poète René Guy Cadou (1920-1951), Hélène ou le règne végétal (1952).

 

Golias : Que concluez-vous de ce tour d’horizons d’auteurs et de leurs présentations contemporaines de Jésus ?

 

J.M. Si différents qu’ils soient, je relève quatre points communs.

1. Ce qui apparaît évident, c’est que les doctrines officielles des Églises sur Jésus qui continuent de s’affirmer comme la vérité immuable n’ont plus de sens pour des humains d’aujourd’hui, qui se sont éveillés à l’esprit critique, pour qui la connaissance procède par voie d’expérimentation et de vérification, pour qui également il est devenu inutile de recourir au ciel afin de prendre en main son propre destin personnel et celui du monde.

 

2. Le Jésus qui suscite de l’intérêt chez les non-religieux n’est pas un Dieu descendu du ciel, mais un humain qui a produit des ébranlements libérateurs dans la société religieuse et civile de son temps. Son grand combat a été conjointement de défendre et de promouvoir l’éminente dignité de chaque personne et d’appeler ses compatriotes, y compris ses adversaires, à changer de regard et à élargir leur esprit et leur cœur. À être, comme lui, fidèle à l’exigence qui le sollicitait au plus intime et dont la source, disait-il dans son langage, était son Dieu.

 

3. Comme d’autres grandes figures de l’histoire, Jésus, rendu à son humanité libératrice, ne demeure une référence que pour ceux qui, de nos jours, se questionnent sur le sens à donner à leur existence personnelle et sociale, en refusant de s’installer dans des modèles de vie tout faits, aussi bien religieux que sociaux et politiques, qu’il suffirait de reproduire pour être heureux.

 

4. L’écho du témoignage de Jésus chez les non-religieux contemporains, demeurés fortement attachés au message évangélique ou s’en inspirant épisodiquement, est pluriel et ne peut être que pluriel. Les uns et les autres y trouvent en effet nourriture selon leurs besoins singuliers, liés à leurs exigences intellectuelles, à leur évolution spirituelle, à leurs questionnements, à leurs responsabilités, à leurs engagements, aux situations particulières d’ordre social, politique, économique dans lesquelles la vie les a immergés et appelés à se mobiliser. Pour eux tous, Jésus n’est inspirant que s’il rejoint l’homme en quête de vérité dans les divers aspects de sa vie.

 

 

 

 

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