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Quelle sorte de pratiquant(e)s sommes-nous ?

 

Jacques Musset

 

1er octobre 2021

Pour définir leur appartenance chrétienne, des gens emploient les phrases bien connues où se trouve le mot pratiquer. Soit : « Je suis un pratiquant régulier » ce qui signifie : « je me situe comme chrétien parce que vais à la messe chaque dimanche », ou encore « je pratique de temps de temps », ce qui veut dire la même chose mais vécue avec moins d’intensité et plus de distance ; soit à l’inverse : « Je suis croyant, mais non pratiquant », ce qui sous-entend que l’assistance à la messe dominicale n’est pas a priori le seul signe de la foi chrétienne, et même qu’elle n’est qu’un signe très relatif de foi. Dans les deux cas, le verbe pratiquer signifie assister à la messe et aux autres offices liturgiques régulièrement.

Mais qu’en est-il en réalité de la signification du verbe pratiquer dans l’expérience de Jésus et dans l’expérience chrétienne telle qu’en parlent les évangiles ? En y allant voir de près, on va s’apercevoir que le verbe pratiquer n’a rien à voir avec le sens courant qu’on lui donne spontanément en milieu chrétien.

Pratiquer selon Jésus

Pratiquer selon Jésus, c’est s’investir, à longueur de jour et de semaine, en paroles et en actes, pour témoigner que Dieu est à l’œuvre d’une manière libératrice dans la vie des humains. Les lieux de prédilection de son action libératrice, ce ne sont ni les synagogues ni le Temple de Jérusalem, encore qu’il lui arrive parfois d’y mettre les pieds (jamais dans le Temple pour y offrir un sacrifice) , ce sont avant tout les routes poudreuses et la campagne de Galilée, les villages et les maisons de tout le monde, le lac de Tibériade et ses plages, des tables malfamées qui scandalisent les bien-pensants… Les gens qu’il fréquente, c’est n’importe qui sans discrimination mais il privilégie le contact avec les gens marginalisés, rejetés pour raison sociale, sanitaire, ou religieuse ; il aime rejoindre ceux qui souffrent dans leur corps, leur esprit et leur cœur et ceux qui se sentent abandonnés et découragés ; il affectionne échanger avec ceux qui se questionnent, qui ne sont pas enfermés dans des certitudes bétonnées, qui sont en quête de vérité dans leur manière de vivre. Il ne refuse pas non plus de débattre avec ses ennemis qui lui reprochent de ne pas être un bon pratiquant.

À ceux qui sont mis sur la touche, il offre son attention, sa reconnaissance, son soutien, son réconfort ; il prend leur défense contre ceux qui les ostracisent, il leur redonne dignité et les réinsère dans la société. Ceux qui s’interrogent sur comment « penser juste et vivre vrai » 1, il les écoute, les interroge, les aide à voir plus clair en eux et à prendre des décisions en conséquence. À ceux qui l’accusent de laxisme envers les préceptes de la Loi et d’irrespect envers le Temple, il rappelle constamment et avec vigueur que la Loi est faite pour l’homme et non le contraire et que le vrai culte rendu à Dieu l’est en esprit et vérité. C’est une manière de vivre au quotidien, ressourcée au cœur de sa religion juive, rappelée indéfiniment par les prophètes et dénaturée en son temps par le légalisme, le ritualisme et l’hypocrisie. Ce cœur du judaïsme prophétique se résume ainsi : vivre en fidélité à Dieu, c’est s’efforcer de ne pas tricher ni biaiser avec soi-même et, dans le même temps, s’investir dans une relation juste avec les autres humains, avec une attention singulière à ceux qui souffrent, quelles que soient leurs souffrances. Voilà pour Jésus le sens du mot pratiquer sa foi.

Sa pratique quotidienne d’une existence authentique et fraternelle a profondément marqué ses disciples, au point que, quarante ans et plus après sa mort, c’est elle que les auteurs des évangiles mettent en relief pour présenter son originalité. Si les évangiles ne sont pas des récits biographiques qui racontent les minutes des événements, leur message essentiel est de proclamer qu’en défendant la cause de l’homme, Jésus servait la cause de Dieu et qu’il est de ce fait chemin de vie pour tout humain qui le suit. On oublie souvent ce que son engagement lui a coûté de lucidité, d’intelligence, de courage, de ténacité, face aux incompréhensions de sa famille et de ses apôtres, face aux pièges et aux ruses de ses ennemis, face à l’endurcissement des cœurs et des esprits fermés à ses appels. On devine ses déceptions, sa tristesse et sa solitude, vivement ressentis à certains moments de son cheminement. Raison de plus pour être touché par sa fidélité sans faille à ce qu’il considérait comme sa mission.

« Vous ferez les œuvres que je fais » (Jn 14,12)
Qui se dit aujourd’hui disciple de Jésus se doit de le manifester par une pratique du même type que la sienne. Certes, les temps, les situations ne sont plus les mêmes qu’il y a vingt siècles. Mais sous ce qui les différencie socialement, culturellement, politiquement, religieusement, les problèmes ne sont-ils pas les mêmes ? En notre temps comme autrefois mais sous d’autres formes, des humains sont marginalisés, rejetés, oubliés, torturés ; s’étalent au grand jour les inégalités, les combines, la course au profit par tous les moyens, le mensonge, les procédures d’exclusion, la peur de l’étranger, le repliement sur son pré carré. La gangrène n’épargne pas les religions. Le catholicisme institutionnel est perverti par le cléricalisme qui, plus qu’un fonctionnement autoritaire surmontable avec de la bonne volonté, est en réalité un système sacralisé qui prétend tout régenter au niveau de la foi, de la morale, de la liturgie. Rien à voir avec la communauté fraternelle initiée par Jésus avec ses apôtres.

Impossible donc pour un chrétien qui entend suivre Jésus de se dérober à la pratique évangélique, puisqu’elle définit l’identité chrétienne. Le Jésus des évangiles nous y presse du début à la fin. En témoignent entre autres ces quelques fortes paroles : « Qui sont ma mère et mes frères ? Quiconque fait la volonté de Dieu, voilà mon frère, ma sœur, ma mère » (Mc 3,34-35) ». « Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent » (Mt 6,24). « Beaucoup me diront en ce jour-là (à la fin des temps) : "Seigneur, Seigneur ! N’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé ? En ton nom de nous avons chassé les démons ? En ton nom que nous avons fait de nombreux miracles ?" Alors je leur déclarerai : "Je ne vous ai jamais connus ; écartez-vous de moi, vous qui commettez l’iniquité !" » (Mt 7,21-23). « Tout homme qui entend les paroles que je viens de dire et les met en pratique, peut être comparé à un homme avisé qui a bâti sa maison sur le roc... Et tout homme qui entend mes paroles et ne les met pas en pratique, peut être comparé à un homme insensé, qui a bâti sa maison sur le sable » (Mt 7,24-26). « Suis-moi et laisse les morts enterrer les morts » (Mt 8,22). « Aimez vos ennemis » (Mt 5,44). « Si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur » (Mt 20,26). « Personne ne met de vin nouveau dans des vieilles outres ; sinon, le vin nouveau fera éclater les outres, et le vin se répandra et les outres seront perdues. Mais il faut mettre le vin nouveau dans des outres neuves » (Lc 5,37-38). « Pourquoi m’appelez-vous Seigneur, Seigneur, et ne faites-vous pas ce que je dis ? » (Lc 6,46). Après lui avoir raconté la parabole du bon samaritain, Jésus dit au scribe, docteur de la Loi : « Va et fais de même » (Lc 10,37) …

Face à de telles exigences, qui n’est pas tenté de se dire : mais c’est impossible ! Et ça l’est sûrement. Pourquoi donc Jésus met-il la barre si haute (par exemple en Matthieu 5, 21 à 48) ? N’aurait-t-il pas volontairement radicalisé parce que dans son contexte religieux la tentation était grande de s’en tenir à une fidélité formelle, légaliste et confortable à la Loi et au culte, à une auto-justification de facilité, à un mépris condescendant des autres ? Radicaliser l’exigence n’était pourtant pas de sa part un appel à la performance (ce fut parfois, hélas, compris ainsi dans l’Église et ce volontarisme a abouti à des impasses et à des désastres), mais une invitation à entretenir constamment en soi, en dépit des inévitables faux pas et des égarements, la vigilance, le désir de progresser, vaille que vaille, à son propre pas sur la voie évangélique, la voie de la vraie vie, expérimentée comme telle. « L’impossible, nous ne l’atteignons pas mais il nous sert de lanterne », cette phrase du poète René Char exprime exactement, à mon sens, ce qu’est notre rapport à la parole de Jésus. Sur nos chemins souvent en clair-obscur, l’impossible parole évangélique nous indique la direction et, tant bien que mal, nous nous efforçons jusqu’à notre mort de la pratiquer sans jamais en épuiser la secrète fécondité. Elle entretient notre désir et nous préserve en même temps de la tentation d’autosatisfaction.

 

Re-susciter la pratique dans les communautés chrétiennes

L’exigence de la parole évangélique dans sa radicalité est à entendre aujourd’hui, comme il y a vingt siècles, par les communautés chrétiennes. On assiste aujourd’hui à une polarisation des responsables de l’Église catholique sur la doctrine, la morale et la liturgie officielles élaborées au cours des siècles, dans une culture qui n’est plus la nôtre et dans des langages périmés. On y consomme des messes, des chapelets, des adorations du Saint Sacrement, sans avoir conscience, semble-t-il, que l’évangile a besoin d’être réactualisé en notre temps dans notre culture et nos langages d’humains du XXIe siècle et qu’il se pratique d’abord et surtout dans l’épaisseur de l’existence humaine quotidienne sous tous ses aspects. Tel est l’enjeu d’une inculturation du christianisme dans notre monde actuel. Pour qu’elle se fasse, n’est-il pas nécessaire d’enterrer ce qui est mort pour créer des figures neuves du christianisme fondées sur la pratique qui fut celle de Jésus ? Mais l’instinct de sécurité qui s’accroche aux habitudes vermoulues y oppose actuellement de fortes résistances. Quel gâchis !

 

La pratique évangélique toujours et partout à l’œuvre

Cependant la pratique évangélique a-t-elle jamais cessé d’exister non seulement dans les communautés chrétiennes, mais aussi hors du christianisme ? J’en suis convaincu parce que je la vois à l’œuvre aujourd’hui comme hier et j’en suis émerveillé. Des hommes et des femmes, chrétiens ou non, inspirés par leurs propres traditions spirituelles ou par les exigences de leur conscience, s’investissent chaque jour, dans leur entourage immédiat ou par-delà leurs frontières, dans l’accompagnement de leurs frères humains en souffrance dans leur corps, leur cœur, leur esprit, leur âme. Ces hommes et ces femmes, croyants de foi, agnostiques et athées, témoignent de la pratique évangélique de libération, qui à la vérité n’est en rien le monopole des chrétiens. Je les vois et les admire au travail très concrètement dans ma rue, dans ma commune, dans mes relations ; mais au-delà, je les découvre dans les médias, et encore ce que je perçois n’est que la partie émergée de la vague de droiture et de fraternité qui irrigue chaque jour le monde.

Nous touchons là le cœur de l’actualité de l’Évangile qui loin d’apparaître déliquescent se révèle opérant. Rappelons-nous la fameuse parabole dite du jugement en Matthieu, chapitre 24, versets 31 à 46, texte entendu de multiples fois mais auquel nous prêtons si peu d’attention (relisez-le encore une fois attentivement). Que dit en effet cette parabole sinon cette vérité fondamentale qu’au regard du Jésus de Matthieu ce qui a du prix dans une existence humaine, ce ne sont pas en tant que tels les actes religieux, mais la pratique de la fraternité désintéressée envers autrui répondant à ses manques fondamentaux : la faim, la soif, le manque de liberté, la maladie, la pauvreté, la condition d’étranger, dont les manifestations sont infiniment plus diverses et variées qu’on ne pense spontanément ! Celles et ceux qui pratiquent cette fraternité n’en sont pas forcément conscients à longueur de jour. Cette conscience permanente est d’ailleurs impossible. La qualité de leur pratique n’en est pas moins le fruit d’un appel à l’ouverture, au don, au courage, enraciné au plus intime de chacun d’eux et puisé, pour les croyants, à l’Évangile, au Coran, au bouddhisme..., et pour les agnostiques et les athées aux exigences de leur conscience. Reste pour les uns et les autres à se ressourcer de temps en temps à ce qui inspire en profondeur leur existence et à évaluer la fidélité de leur vécu.

Au terme de cette méditation, voyez-vous plus clairement quel pratiquant, quelle pratiquante vous êtes ?

 

(N’hésitez pas à adresser vos réactions au réseau Pour un christianisme d’avenir, dont l’auteur est l’un des animateurs. Nous répondons toujours)

 



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