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Bernard Feillet

un aventurier de l’âme
est passé parmi nous ( 1 )

 

 

 

Henri-Jacques Stiker

 

Voir aussi
Henri-Jacques Stiker
Recension « Job ou le problème du mal » de Alain Houziaux



7 mars 2020

Bernard Feillet est mort le 3 décembre 2019, affaibli par la maladie, à l’âge de 87 ans. Nous, ses amis, qui l’avons connu plein d’esprit et avons reçu de lui une parole libératrice soit dans les années 1970 à la chapelle Saint Bernard du Montparnasse, soit ensuite à Arbonne, Saint Martin en Bière, Reclose, petites communes de la forêt de Fontainebleau, soit encore dans des groupes qui l’invitaient tels l’Association culturelle Marcel Légaut ou la Maison abbaye de Saint Jacut de la Mer,
nous voulons témoigner ensemble du prophète, mystique et éveilleur qu’il fut, même si déjà le bulletin des Amis de Marcel Légaut (N° 338 janvier 2020) lui a consacré plusieurs pages et si le site du journal La Croix (le 3/1/20) a accueilli un hommage sous la plume d’un ancien coordinateur de la communauté Saint Bernard. Sa présence comme responsable-prêtre de ces lieux ne saurait faire oublier qu’il fut d’abord aumônier de lycée puis d’étudiants en Ile de France et qu’il intervint en de multiples lieux où se rassemblaient des chrétiens avides d’entendre une autre parole que celle des clercs enseignants ou des catéchismes furent-ils aggiornamentés.

Comme tous ceux qui ne restent pas dans la répétition des vérités apprises et qui accueillent ceux qui errent dans les questions inévitables de l’existence, il connut la disgrâce de la hiérarchie catholique. Le Cardinal Jean-Marie Lustiger, avec lequel pourtant il avait animé des aumôneries d’étudiant, lui signifia qu’il n’avait aucun ministère à lui confier, après que son prédécesseur, le Cardinal François Marty, qui lui avait pourtant donné la mission de créer un lieu où mettre en œuvre les décisions du Concile Vatican II, eut exigé sa démission de la chapelle Saint Bernard. L’évêque de Seine et Marne, Louis Kuehn, trop ouvert pour demeurer en charge (il donna sa démission !) l’accueillit dans les paroisses déjà citées. La charge n’était pas trop lourde, aussi Bernard Feillet allait travailler en semaine à Paris, d’abord au ministère des armées aux Invalides et ensuite aux éditions Desclée de Brouwer. Cela lui permettait également de monter à cheval assez souvent et de bien connaître le monde hippique, mais surtout de faire une chronique régulière dans Panorama et Le Monde des Religions.
Il ne s’agit pas ici seulement de rendre hommage  à Bernard .Feillet .qui fut pour un grand nombre de femmes et d’hommes, un mystique,  un prophète, un éveilleur . Sa parole aujourd’hui reste nécessaire, une parole exigeante pour  celles et ceux qui ont le désir de chercher Dieu, une parole de consolation pour ceux qui ne peuvent ou au contraire veulent  s’engager dans ce chemin de foi ou qui s’inquiètent de l’évolution de l’église catholique.

 

I. mystique

Cet homme de la trace laisse sa propre trace dans une dizaine de livres, de nombreuses interventions ou interviews recueillies par ses amis. Il ne s’est agi pour lui que de tenter de déchiffrer en son être intérieur ce qui le mouvait vers ce qu’il nommait l’immense, jamais atteignable. Un mystère l’habite, le mystère de Dieu qui ne se révèle que dans la quête humaine. Nous ne savons et ne saurons jamais rien de Dieu. Comme on peut l’entendre dans une conversation enregistrée : un petit garçon qui l’écoutait essayer de dire tout de même quelque chose au sujet de Dieu lui lança brusquement « Dieu ne dit rien » et Bernard Feillet de lui répondre : souviens-toi toute ta vie de ce que tu viens de dire. Bernard Feillet a tourné tout au long de son existence autour de cette étrange expérience du désir et de l’attente que l’humanité, et lui d’abord, a d’un mystère qui la dépasse mais qui ne se trouve pas ailleurs qu’en elle. Il acceptait de ne dire qu’une seule et même chose dans ses écrits ou ses interventions, que nous n’atteindrons pas Dieu et que seul son mystère comme sujet de notre désir nous habite. Comme il l’écrivait dans un de ses petits carnets, il en a beaucoup noirci de petits carnets : « quand je saisis l’homme dans son extrémité, je saisis Dieu dans sa proximité. C’est dans le temps que je saisis l’éternité... Devenir soi-même tellement sensible à la réalité du monde que nous deviendrons complètement sensibles au mystère de Dieu ». 
Ses paroles et ses livres fourmillent d’éclairs spirituels qui font échos à la grande tradition mystique « du je-ne-sais quoi d’immense et d’infime » de Maître Eckart à Silésius et Jean de la Croix. Mystique n’est pas un mot de trop pour désigner la vie spirituelle de Bernard Feillet. Il disait lui-même : « L’expérience mystique n’est pas une révélation qui viendrait d’en haut, mais la perception de l’Essentiel dans l’expérience banale du quotidien » (L’arbre dans la mer, p. 12). L’intériorité de Bernard Feillet n’est ni un subjectivisme sans repères, il savait s’appuyer sur l’institué, ni un individualisme étroit, ni un ressenti changeant, c’est la découverte de ce qui nous habite et nous projette au-delà. Cela pourrait rejoindre Pascal quand il dit « l’homme passe l’homme ».
« Dieu se révèle dans le silence méditatif, dans le désir d’infini, dans le déchiffrement de notre existence propre. Nous savons que nous n’atteindrons pas Dieu et que seul son mystère comme sujet de notre désir nous habite » (L’Errance, Desclée de Brouwer, 1997, p. 12). Pour résumer avec un mot de Michel de Certeau « les textes mystiques défendent toujours l’inaccessibilité à laquelle ils se confrontent » (La fable mystique, p. 14)

 

II. prophète

Ce que nous essayons d’évoquer de la racine de l’itinéraire de Bernard Feillet, sa tension vers l’innommable, fait comprendre qu’il transcenda tout moralisme, tout dogmatisme, toute institutionnalisation. « Depuis longtemps j’ai renoncé à demander à la foi de me faciliter la vie, je lui demande seulement d’en maintenir ouvert le chemin. Ma foi dans le mystère de Dieu n’est pas en arrière de ma vie comme une assurance ou comme une certitude fondatrice. Ma foi est l’ouverture d’un espace aux limites duquel j’espère une rencontre et une découverte. Plus intime à moi-même que moi-même, ma foi réside dans l’intériorité de mon être. Elle est ce qui en moi ne connait d’autre limite que l’inachèvement de ce que je suis » (L’arbre dans la mer, quatrième de couverture). Ou encore : « La mystique et la compassion sont les deux douces sœurs terribles qui perturbent toutes les institutions. Elles ne se rendent pas à la raison, et surtout pas à la Raison d‘Etat. Elles ne laissent personne s’abriter derrière la fonction, si ce n’est pour comprendre qu’il peut être redoutable pour un être d’exercer des responsabilités et qu’une haute fonction est un bien grand péril. Le paradoxe est que cela est vrai des charges spirituelles » (L’Errance, p. 101).
Bernard Feillet est peut-être tout entier dans cette métaphore « du mousse qui, dans la taverne met une croix au bas de la feuille que lui présente le quartier-maître, non pas pour se soumettre à la règle de l’équipage, ni pour transporter la cargaison, mais parce qu’il veut voir la mer ? » (L’Errance, p. 111). Voir la mer lui suffisait, le reste n’étant qu’accessoire, bien que l’on soit ailleurs que dans le simple sentiment océanique de Romain Rolland. Pour Bernard Feillet la recherche spirituelle ne se contente pas d’un certain vague à l’âme, fut-il poétique, mais c’est la confrontation avec un mystère qui le taraude parce qu’il l’habite. Bernard Feillet n’est pas athée tout au contraire mais il est au-delà de toute connaissance, main mise, définition, dogme, au-delà de la religion en tant que rituel, institution, règle de mœurs.

Il est clair que tenant ce discours et se montrant accueillant à toute situation, ll attira à lui à la chapelle Saint Bernard du Montparnasse et en Seine et Marne, surtout après le Concile de Vatican II, tous ceux qui avaient besoin du grand large. Bernard Feillet ne demandait jamais à ceux qui venaient ce qu’ils venaient faire, dans quelle situation conjugale ou existentielle ils étaient. Prêtres en instance de changement de vie, divorcés, remariés ou non, religieux et religieuses en questionnement, couples bien établis mais refusant de se soumettre à Humanae Vitae, homosexuels encore mal acceptés en ces années 70, chrétiens très tranquilles, tous partageaient la parole dans des liturgies inventives, pleines de silence, aux chants constamment renouvelés où la parole évangélique retentissait comme l’immense poème d’un Dieu vers lequel on tend mais qu’on ne possède pas. La chapelle regorgeait de monde.
Certains, souvent extérieurs à la communauté, dénonçaient en Bernard Feillet un gourou. Sa parole comptait beaucoup mais il n’imposait rien. Il était plutôt l’ami qui jamais ne se substitue à l’autre, qui respecte le devenir de l’autre, l’ami devant qui, en réciprocité, on est soi-même sans fard, sans aucun jugement, inconditionnellement.
Sa vie, comme celle de maints autres chrétiens ne fut pas sans hésitations et sans passages difficiles, mais il demeura toujours tendu vers ce mystère entre l’intime et le plus vaste, entre le plus proche et l’infini. Il faut ici évoquer d’une part les livres qui ont ponctués le parcours et les relations tissées avec d’autres lieux de recherche spirituelle et d’autres hommes eux aussi aventuriers de l’âme.
Ainsi on croisa pour des rencontres marquantes : Marcel Légaut auquel il consacra un ouvrage Patience et passion d’une croyant (Le Centurion 1976 et Le Cerf, 2000) ; Jean Sulivan avec lequel ses entretiens donnèrent lieu également à un livre, L’instant d’éternité, Le centurion, 1978 ; Bernard Besret d’abord et Guy Luszenski de la Communion de Boquen, dont sortit un petit fascicule Le tourment de Dieu, auquel il faut adjoindre Fragments dévoilés pour des chrétiens secrets, Cefa, Bruxelles, 1982 ; Dom Franzoni, abbé d’un monastère à Rome mais parfaitement critique ; Les dominicains du Saulchoir, dont Marie-Dominique Chenu, et ceux de la revue Jésus ; Xavier de Chalendard et les contacts avec Saint Merry ; la paroisse Saint Hyppolite ; Jacques Chatagnier, fidèle de la chapelle avec son journal La lettre ; les jésuites Edmond Vandermerch et parfois Joseph Moingt. Ce qui fut tout à fait inattendu fut l’occupation des lieux par les femmes prostituées protestant contre les conditions de vie qui leur étaient faites. Saint Bernard du Montparnasse ne fut jamais fermé sur lui-même.
On peut dire ici, après la dimension mystique de notre première séquence, que Bernard Feillet fut prophète car il annonçait et faisait vivre, sans avoir de projet, une église de quête, de questions, de liberté, celle qui est encore attendue et demandée aujourd’hui malgré un contexte régressif.



III. éveilleur

Certains diront que ce qui devait arriver arriva : le limogeage de Bernard Feillet. Parti en Seine et Marne sa parole et sa spiritualité ne changèrent pas. Il continua à s’exprimer par la parole qu’il prenait chaque dimanche et par des livres. Il en avait déjà publié un certain nombre aux titres très évocateurs. Nous en avons déjà cités. Reprenons ses éclairs personnels. Paix d’incertitude (Fleurus, 1971) est une méditation sur la solitude, le désir, la mort, traversée déjà de l’expérience de Dieu reconnu et aimé dans l’attente de l’homme. Les fils dépossédés (Desclée, 1975) vient des homélies et conversations à Saint Bernard de Montparnasse où la foi s’affronte à la culture contemporaine faisant des croyants mal croyants des humains en questions. La nuit et le fou (Le Centurion, 1983) : à partir de la grande histoire d’amour de la littérature arabe, celle de Majnûn et Laylâ, Bernard Feillet décrit son désir de Dieu, notre désir de Dieu, mais il s’agit aussi de la mort. Je suis surpris de la découvrir si présente, attendue et redoutée. Je ne sais si j’ai livré une parole de croyant ou si d’autres y reconnaîtront ce qu’ils appellent leur foi. Je ne sais en définitive ce qu’est la foi, mais il me semble que je ne saurais y renoncer. Je me situe dans l’aventure du christianisme et dans la mouvance de l’intuition évangélique » (p. 6/7). L’Errance, (Desclée de Brouwer, 1997) est peut-être le livre le plus achevé de l’expérience de l’inachèvement, pouvons-nous dire paradoxalement. Quelle que distance qu’il prenne avec la formulation dogmatique, avec les règles disciplinaires établies, avec les prescriptions morales courantes il ne renie pas ce qu’a institué l’évangile lui-même « Mais l’Eglise ne peut préserver la singularité de sa présence dans l’histoire de l’humanité – avoir su garder et transmettre l’intuition évangélique dans le souvenir vivant de ce que fut l’expérience spirituelle de Jésus- au détriment de l’entreprise qu’il appartient à tout homme de conduire de manière singulière : naître à lui-même et au mystère de Dieu » (p. 80).

L’arbre dans la mer, 2002, est le recueil des chroniques mensuelles qu’il a données à la revue Panorama. Série de joyaux, chaque texte ne dépasse pas trois pages, où il se situe dans le monde qui change, sa foi toujours interrogative et ses relations aux autres, souvent ses amis. L’Etincelle du divin (Desclée de Brouwer, 2005) pourrait se résumer avec la dédicace qu’il emprunta à René Char « Nous faisons nos chemins comme le feu ses étincelles. Sans plan cadastral. »
Il avait déjà une autre fois cité ce même poète « Nous avons un héritage mais nous n’avons pas de testament ». Plus que jamais Bernard Feillet interroge sa propre expérience et met à distance la théologie construite pour vraiment savoir qui il est devant Dieu. Lui comme chacun n’est qu’une étincelle mais qui recèle une lumière qui n’est pas que de lui. Ce livre et aussi une forme de bilan de son statut de prêtre qu’il n’a jamais abandonné mais il se déclara « légèrement prêtre » et prêtre du monde bien au-delà de l’Eglise catholique.

On ne saurait terminer cet hommage sans parler de sa confrontation à la mort, sans pourtant savoir, à cause de sa maladie ce qui s’est passé en lui dans ses dernières années. Il faut à la fois reprendre son premier livre, Paix d’incertitude, et divers textes qu’il écrivit pour la mort d’amis, d’amies ou en approchant des gens du grand âge. « Solitude de la foi, solitude de la mort ne veulent pas dire que les autres ne peuvent rien pour nous. Nous ne pouvons nous passer d’eux pour faire la plus grande partie du chemin. Mais c’est le dernier pas que nous franchissons seuls. Il faut le savoir pour ne pas attendre des autres plus qu’ils ne peuvent pour nous ; ils nous accompagnent jusqu’où chacun avance seul » (p. 11).
Dans cette solitude devant la mort l’inconnaissance est totale. Dans un propos qu’il tenait, en ces toutes dernières années, à des personnes âgées on lit : « L’ignorance de ce qu’est la mort ne peut se vivre que dans la connaissance de la vie. La vie éprouve la mort et la mort met la vie à l’épreuve... Je ne sais rien de l’éternité ni de la vie après la mort... Je n’ai en ce domaine que l’expérience spirituelle de dépouillement et d’inconnaissance, que la confrontation à la mort de l’autre et que l’illusoire confrontation à l’annonce de ma mort à venir... Peut-être le temps de la vie et le temps de la mort peuvent-ils s’étreindre ? »

Comment terminer l’évocation de l’itinéraire de Bernard Feillet autrement que sur ce point d’interrogation ?

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( 1 ) Bertrand Revillion, Préface au livre de Bernard Feillet L’arbre dans la mer, Desclée de Brouwer, 2002

 


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