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L’Église en Chine

 

Le christianisme est prospère en Chine
mais la question se pose de ses relations à la culture et au gouvernement

 

Chloé Starr

professeur de théologie asiatique à la Faculté de théologie de Yale (USA)

 

Church Times
Hebdomadaire de l'Église d'Angleterre
du 28 juin 2018

traduction Gilles Castelnau

 

17 juillet 2018

A la Fraternité chrétienne internationale de Pékin qui est de style pentecôtiste, les mains se lèvent au plafond mais ce n’est pas pour louer Dieu : c’est le moment de la quête. Les mains brandissent les téléphones qui scannent un code affiché sur le grand écran pour effectuer l’offrande hebdomadaire. (image ci-dessus en exergue)
La Chine abandonne peut-être l’argent liquide mais elle n’abandonne pas Dieu.

En dépit de la campagne née il deux ans dans la province du Zhejiang pour supprimer de leurs toits les croix rouges caractéristiques des églises et éliminer du paysage tout symbole chrétien, le christianisme est prospère en Chine.
Le gouvernement admet l’existence de 25 millions de chrétiens dans les Églises reconnues, ce qui est une augmentation significative par rapport aux 3 millions recensés lors de l’instauration de la République populaire de Chine en 1949.
Une autre estimation compte 70 millions. L’ONG Open Doors (Portes Ouvertes) annonce 97,2 millions dont 12 millions de catholiques (6 millions d’après le gouvernement). Le groupe le plus important et grandissant le plus vite est celui des Églises protestantes non enregistrées, appelées aussi Églises de maison.

Lorsque l’Église a commencé à reprendre vie au début des années 1980, à la fin de la Révolution culturelle, les Églises de maison qui étaient animées par des prédicateurs itinérants, étaient largement rurales et plutôt composées de femmes âgées. On y trouve maintenant de nombreux étudiants et des jeunes cadres. Leurs pasteurs ont aussi bien été formés dans les séminaires appartenant aux Églises de maison ou à l’étranger que dans les institutions de l’État.

La Chine reconnaît deux dénominations chrétiennes distinctes, la catholique et la protestante ayant chacune sa propre structure : l’Association patriotique catholique chinoise et pour les protestants le Mouvement de la Triple association patriotique (TPSM). Mais il y a en fait quatre organisations car chacune des deux Églises « officielles » a son double dissident dont les membres protestants sont directement rattachés à Dieu et les catholiques à Rome. Et ceux-ci s’opposent (parfois férocement) à toute intervention de l’État dans leurs affaires.
Cela ne signifie pas que ces fidèles s’opposent entre eux : certains fréquentent les deux Églises et, par exemple, des membres des Églises officielles fournissent les bibles à leurs coreligionnaires dissidents.
La Chine est officiellement « post-dénominationnelle » depuis que les divisions protestantes « occidentales » ou « impérialistes » ont été fondues dans les années 1950 dans l’unité de la Triple association. Le seul diocèse anglican qui a subsisté est celui Hong Kong.

Mais les dénominations se reconstituent sourdement. Certaines Églises de maison se plaisent à se déclarer réformées ou calvinistes mais leurs caractéristiques sont difficiles à reconnaître pour un observateur extérieur : la liturgie du culte d’une Église de maison peut être semblable à celle d’une Église officielle et du côté catholique il peut être difficile de savoir si tel évêque a été ou non ordonné avec l’approbation du Vatican.

Les grandes Églises urbaines ont couramment 1000 fidèles, quatre ou cinq services par dimanche, des études bibliques en semaine et des réunions de prière. Quant aux Églises de maison, elles varient de petites rencontres à des méga-églises occupant le centre de la ville.
Les Églises enregistrées et les Églises non officielles, grandissent pareillement ; elles envoient même des missionnaires dans les pays voisins et même au-delà.
Elles s’enrichissent aussi par une participation accrue de leurs fidèles au monde universitaire. Celui-ci organise des dizaines de programmes de maîtrise en science religieuse et de nombreuses thèses universitaires sont soutenues chaque année sur des sujets allant de l’herméneutique biblique à la loi canoniques et de la traduction anglaise de Tyndale de la Bible au 16e siècle au dialogue christianisme-confucianisme. La presse s’en fait d’ailleurs l’écho et publie des articles comme : le Catholicisme chinois, philosophie de la religion, Étude littérature biblique, Étude comparée des Écritures et bien d’autres.

[...]

Les historiens ont remonté l’histoire du christianisme en Chine jusqu’au 7siècle et ont ainsi mis en question la thèse traditionnelle du 19e siècle de l’ « invasion impérialiste ». Ils ont souligné la contribution des chrétiens occidentaux à la société chinoise notamment par la campagne contre la ligature des pieds des femmes et les programmes d’éducation et de soins médicaux.
La demande des Églises de toute la Chine de récupérer les propriétés confisquées dans les années 1950, et lors de la Révolution culturelle accroît la considération dont elle jouissent de la part des autorités de l’État.

 



L'église de Sanjian, Wenzhou, Province de Zhejiang (côte Est de la Chine) a été démolie le 29 avril 2014

 

Difficultés des Églises

En dépit des tous ces gains et des remarquables témoignages de guérisons, de conversions et de foi durant la spectaculaire croissance des 40 dernières années, l’Église fait face à d’importants défis : L’esprit de consommation, l’augmentation des inégalités, la corruption, l’évolution des habitudes sexuelles ainsi que l’urbanisation rapide et la croissance économique.

La croissance de l’Église catholique s’est arrêtée à cause de l’exode rural. Les Églises de tous types manquent d’encadrement. De nombreux pasteurs travaillent sept jours par semaine. Les Églises de maison rencontrent des incertitudes à cause des nouvelles Règles concernant les Affaires Religieuses.

Ces Règles, ont été établies en février 2018 après une vaste consultation. Elles limitent les meetings religieux à autorisation et l’intervention des pasteurs à ceux qui sont régulièrement instruits et officiellement enregistrés. Elles exigent que les connexions et les donations financières par internet soient préalablement autorisées. Elles semblent néanmoins autoriser des enregistrements directs par les autorités locales des Affaires religieuses indépendamment des autorités de l’État, possibilité importante pour beaucoup d’Églises de maison.

Comme c’est d’ailleurs le cas depuis quatre ou cinq siècles, le problème pour l’Église est la manière dont les règles sont interprétées par les autorités locales. La Chine est immense. La distance de Guangdong (Canton) à Kashgar est de 4000 km, la même que celle de Londres à Bagdad. Il n’est pas surprenant que l’application de la législation soit inégale tant pour les individus que pour les autorités de l’État. Le harcèlement des chrétiens – par exemple le fait d’exclure, dans quatre Provinces, les enfants des Églises officielles – provient fréquemment d’une interprétation exagérément stricte de la réglementation. En effet, dans d’autres provinces les écoles du dimanche des Églises fonctionnent tout à fait librement, alors même qu’elles ne sont pas autorisées à baptiser les mineurs de 18 ans.

Les nouvelles Règles concernant les Affaires Religieuses ont inquiété les responsables des Églises de maison comme les observateurs étrangers, alors que l’on attendait plutôt une « normalisation » pour la fin de l’année 2016. Une interprétation stricte des nouvelles Règles permet clairement de confiner les activités religieuses à des limites étroites.
L’église internationale de Pékin que j’ai personnellement fréquentée, a une situation spéciale : un passeport ou une carte d’identité étrangère y est exigée de tous ceux qui y pénètrent, que ce soit pour un service en mandarin ou en coréen, ou pour un service d’une communauté africaine.
Les bouddhistes tibétains de Lhassa doivent présenter leur carte d’identité à l’entrée du très saint temple Jokhang et le bâtiment entier est sous surveillance vidéo.
La situation est bien pire pour les musulmans ouïghours dans la Province de Xinjiang au nord-ouest de la Chine : le gouvernement les accuse de fomenter le terrorisme ou le séparatisme et organise depuis 18 mois leur « rééducation » de façon intensive. Des journalistes étrangers ont parlé des camps de rééducation du Xinjiang destinés à contrer l’accroissement de l’islam conservateur : des Ouïghours et des Kazaks y sont détenus pour avoir simplement voyagé à l’étranger, porté le voile intégral ou participé à une des prières du vendredi.

La persécution des chrétiens est plus subtile et à dominante administrative. Ils peuvent se voir interdire de construire un bâtiment d’Église pour des raisons de zone d’urbanisation prioritaire. Des individus peuvent se voir discriminés dans certaines professions réservées aux membres du Parti. Mais les chrétiens ne connaissent pas les arrestations de masse ou la surveillance dont souffrent les bouddhistes tibétains et les musulmans Ouïgours et Kazaks.

[...]


La sinisation de l’Église


Pour le Rev. Geng, en charge du district Qingpu de Shanghai et de ses dizaines d’Églises officielles appartenant au Mouvement de la Triple association patriotique, la sinisation ne désigne en réalité que ce que l’Église a toujours fait, à savoir présenter l’Évangile dans la langue et la culture chinoises.

Dans une de ses églises en cours de rénovation, il a notamment fait appel à un calligraphe réputé et lui a demandé de réaliser deux grands panneaux écrits qui seraient placés de part et d’autres du sanctuaire.
Il pense que le devoir le plus pressant actuellement pour l’Église est de se réformer en se détournant d’une attitude exagérément centrée sur la piété personnelle et de commencer à être utile à la société. Travailler avec la société en agissant dans ses structures. Par contre, une attitude comme celle du pasteur Wang Yi focalisé sur un appel utopique à la démocratie et une volonté de dépasser le Parti ne peut qu’endommager l’image de l’Église.

Un autre pasteur, enseignant la théologie au séminaire de la Triple association patriotique de Guangdong (Canton) reconnaît que la sinisation présente une compréhension de la culture chinoise qui peut bien être différente de celle des fidèles mais que néanmoins ceux-ci sont légitimés de promouvoir leurs propres idées.

Le pasteur Benoît Vermander, professeur de théologie à l’Université Fudan de Shanghai, signale un piège : l’Église ne devrait pas se détourner de toute inculturation simplement parce que c’est ce que voudrait le gouvernement.

 

 

Certains fidèles que j’ai rencontrés récemment ont même montré davantage d’enthousiasme. Le Rev. Wang Yi, de l’Église Jianggao de Guangzhou (Canton) dit que la sinisation consiste pour lui à présenter la Bible et l’amour de Jésus avec des couleurs et de la calligraphie, ce qui suffit à développer une culture chrétienne chinoise.

En même temps, pour certains fidèles d’Église de maison, la sinisation est reniement du Christ et la « perversion de l’Évangile par la culture ».

 



Protestants de l’Église chrétienne de Nankin chantant des cantiques

Lorsqu’en 2015 l’Église du pasteur Wang Yi publia un document online « 95 thèses présentant la position des Églises de maison », huit de celles-ci s’attaquaient à la sinisation. Cette Église réformée interprète la sinisation comme proposant la rédemption par la culture chinoise indépendamment du Christ, adaptant les doctrines de l’Église aux traditions culturelles chinoises et rejetant la justification par la croix au profit d’une « justification par l’amour ». Cette Église se refuse à enseigner la sinisation mais au contraire la christianisation de la culture chinoise. Elle qualifie le Mouvement de la Triple association patriotique d’anti-Christ et ses fidèles d’apostats.
La rupture entre ces deux conceptions de la sinisation dans le monde protestant révèle la profondeur du fossé séparant les deux parties et la difficulté d’envisager une réconciliation et une compréhension mutuelle

 



Panneaux installés dans une église de Qingpu, Shanghai


Le premier panneau dit : « Je vous donne un commandement nouveau, aimez-vous les uns les autres. »
Celui du bas encourage les croyants à l’amour mutuel et à être des artisans de paix « en poursuivant la sinisation sur la route de l’amour du pays et de l’Église. »

 

Quant à l’Église catholique, figée dans des négociations entre le Vatican et l’État chinois, dont l’accord est toujours repoussé à plus tard, elle se montre beaucoup plus passive que les protestants sur la demande de sinisation de l’État.
Sa stratégie de résistance passive a empêché, dans les années 1950, l’instauration d’une Église catholique chinoise officielle et son attitude de passivité gagne l’ensemble de l’Église et empêche tout débat interne, alors même que le pape François s’efforce de négocier un accord entre l’Église « souterraine » (qui est pourtant en maints endroits en contact régulier avec les autorités administratives locales) et la partie reconnue par l’État.

Alors que le pape François a adopté une vision à long terme en cherchant la réconciliation, même au détriment des fidèles qui, par attachement au Vatican n'ont pas soutenu l'Association patriotique catholique, le débat sur ses actions a été aussi intense, ces derniers mois, que celui des protestants entre eux.

 

Pèlerinage catholique du mois de mai à Notre Dame de Sheshan

 

En même temps, par un étrange mouvement, alors qu’il encourage les religions à se siniser, le Parti communiste se met à ressembler de plus en plus à une religion. Xi Jinping répète dans ses discours les mots « foi » et « croyance », les textes officiels parlent de « l’âme du Parti » et la Chine elle-même y devient objet de dévotion. Alors que le mot « foi » était naguère honni et réservé aux croyances religieuses, des bannières traversant les ponts sur les autoroutes et les grands carrefours annoncent : « Si le peuple a la foi, l’État sera fort ».

La signification de cette foi apparaît comme aussi ambigüe que celle de sinisation. Elle dépend du Parti et de l’État et des valeurs socialistes. La divinisation de Mao qui avait lieu lors de la grande époque de la propagande communiste était une évidence, mais la divinisation du Parti et de l’État en tant que religion civile est peut-être encore plus ambitieuse et rappelle en tous cas à l’Église la subtile puissance de l’idolâtrie.

Un État athée peut se déguiser en religion mais c’est à la merci du Premier commandement.



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