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Séfarades contre ashkénazes


ou la guerre du tube de harissa contre le pot de cornichons

 


Laurent Sagalovitsch

 

28 avril 2018

Entre ces deux fratries du judaïsme, rien n'a jamais été simple. Que ce soit dans les cuisines ou à la synagogue. Pour avoir l'honneur d'être l'un et l'autre, j'en sais quelque chose.

C'est une guerre dont personne ne parle, une guerre sans victime mais tout aussi féroce que celle qui dans le monde arabe oppose sunnites et chiites, une guerre fratricide qui dure depuis des siècles et des siècles et a déjà plongé des familles entières dans des embarras tels qu'on ne compte plus les mariages avortés, les divorces à répétition, les jeunes filles en pleurs, les mères éplorées, les couscoussiers renversés, les salamis jetés à la figure, les mezouzahs piétinées; cette guerre qui depuis les premiers temps de l'exil ravage le monde juif, c'est celle que se livrent, à chaque nouvelle génération, les séfarades contre les ashkénazes.

Ou pour faire court et en totale mauvaise foi, Michel Boujenah vs Albert Einstein, Gad Emaleh vs Stefan Zweig, Roger Hanin vs Sigmund Freud, Enrico Macias vs Franz Kafka, Patrick Bruel vs Ernst Lubitsch...mais aussi, pour ne pas faire de jaloux, Mike Brant vs Albert Cohen, Dave vs Albert Memmi!

Grosso modo, les ashkénazes sont des Juifs venus d'Europe centrale qui pour occuper leurs journées, quand ils ne servaient pas de défouloir aux populations locales –ce qui arrivait deux fois par jour– étudiaient le talmud, se laissaient pousser les papillotes, vivotaient dans la misère et attendaient l'arrivée du Messie. Les séfarades, originaires d'Orient, eux, n'ont jamais ouvert un livre de leur vie hormis un recueil de recettes culinaires, occupés qu'ils étaient à se baigner dans des mers d'huile d'olive, alanguis sur des plages qui sentaient bon le couscous chaud et les bricks au thon.

C'est ainsi que depuis la nuit des temps les ashkénazes considèrent les séfarades comme des illettrés patentés, des sauvages incultes, des demeurés de premier plan, des jouisseurs sans cerveau, des hédonistes analphabètes, des bouffeurs de couscous au Q.I négatif, des êtres inférieurs qui sont la honte même du judaïsme. Les séfarades eux aiment à décrire leurs lointains cousins comme des pète-secs sans joie et sans cœur, des mangeurs de carpes farcies et autres nourritures bouillies, des êtres gris d'une tristesse à rendre neurasthénique le soleil, des demi-portions chétives qui se prennent pour le nombril du monde et confisquent le judaïsme au nom des pogroms et autres génocides subis.

 

L'éternelle bataille du tube de harissa contre le pot de cornichons.

Aucun point de convergence entre ces deux tribus: les uns se considèrent comme des grands intellectuels frappés par le tragique de l'existence, les autres comme des jouisseurs qui kiffent la vie comme ce n'est pas permis. Les uns trimballent sur eux le poids de la Shoah et le souvenir des disparus tandis que les autres déambulent dans la vie avec l'allégresse rivée au cœur. Les uns sont toujours là à s'excuser d'exister là où les autres parlent si fort qu'ils ne s'entendent pas penser. Les uns s'interrogent sur le silence de dieu pendant que les autres n'arrêtent pas de jurer sur sa tête.

Les ashkénazes mangent par nécessité, les séfarades vivent pour dévorer des cigarettes au miel. Les ashkénazes sont pudiques et n'osent dire qu'ils sont juifs, les séfarades se baladent avec une étoile de David grosse comme le volant de leur voiture de marque et aiment à penser qu'ils sont les rois du monde. Les ashkénazes font des études qui n'en finissent jamais quand les séfarades ouvrent leur première boutique le jour de leurs dix-huit ans. Les ashkénazes ont le goût des livres, les séfarades celui des cartes à jouer –je schématise hein, j'ai mon tajine aux boulettes d'artichaut à surveiller, pas besoin d'aller se plaindre au Consistoire!

Quand un ashkénaze épouse une séfarade ou l'inverse, c'est la consternation dans les deux familles. Chacune ressent ce mariage comme une offense et un déclassement. Une vraie trahison. On se regarde en chiens de faïence. Les uns veulent organiser une cérémonie intime en petit comité qui se terminera à minuit par une sonate au clair de lune, les autres rêvent d'une soirée orgiaque où on chantera des youyous jusqu'à l'aube au son de l'orchestre dirigé de main de maître par les frères Benhamou –David et Jonathan évidemment.

 

Bien placé pour en parler

Les enfants qui naissent de ces unions sont des martyrs qui passent leur vie à se demander qui ils sont vraiment. J'en suis la preuve vivante. Né d'un père ashkénaze et d'une mère séfarade, je suis tout et son contraire. Je me méfie du soleil mais sitôt que je mets le nez dehors je bronze comme si j'étais une publicité pour une crème solaire. Je ne suis pas un grand mangeur mais suis incapable de passer une journée sans cuisiner. Je suis d'une timidité maladive mais je tiens un blog où je ne cache rien de mes humeurs. Je suis introverti de nature mais j'aime le contact avec le public. Je reçois rarement mais j'ai l'hospitalité chaleureuse. Je suis né désespéré mais je ris tout le temps.

J'ai l'obsession de la Shoah mais la nostalgie de la Tunisie de ma mère.

J'ai peut-être le goût des livres mais j'ai encore plus celui de la pkaila et de la ganouia.

Et si mon cœur est solaire, mon âme est mélancolique.

Surtout, je ne crois pas que je crois en Dieu mais je l'aime quand même à l'infini !



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