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Prier selon Marcel Légaut

 


Jacques Musset

 

25 avril 2018

PH : Prières d’hommes
HRH : L’homme à la recherche de son humanité
DS : Devenir soi et rechercher le sens de sa propre vie
LV2 : Second dialogue Légaut-Varillon 1978
IE : Intériorité et engagement
PP : Patience et passion d’un croyants
VSM : Vie spirituelle et modernité
OS :L’oeuvre spirituelle de T. de Scott

 

Introduction : remarques préliminaires

1. Comme tout ce qu’exprime ML, ce qu’il dit de la prière est sa propre expérience, une expérience vitale, coeur de sa démarche spirituelle. Il ne récite pas une leçon reçue de l’extérieur, il témoigne d’un cheminement tout personnel où il a engagé la totalité de son existence.

2. Sa conception et sa pratique de la prière est très originale. Elle pourra étonner certaines et certains de vous, car elle ne correspond pas au discours traditionnel sur la prière. Laissez-moi vous exposer son expérience et nous pourrons échanger à l’issue de mon intervention de ce matin.

3. Ce que je vais vous dire de la prière selon Légaut, c’est ce que j’ai compris de sa démarche très personnelle. Il se peut que je ne rendrais pas compte d’un certain nombre de nuances. Cependant pour l’essentiel je pense que ma présentation sera plutôt fidèle. Non seulement j’ai relu une grande partie de ce que Légaut a écrit sur ce thème, mais surtout j’ai hérité de lui sa conception et sa pratique de la prière. Elles sont devenue les miennes. Ma façon d’envisager la prière et de la vivre est dans la ligne de la sienne.

 

.

 


Entrons maintenant dans le vif du sujet. Pour vous présenter la conception et la pratique de la prière de ML, je partirai des toutes premières lignes et des toutes dernières de son petit livre : « Prières d’hommes » où il résume en quelques phrases très denses ce qu’est pour lui la prière.
Les premières lignes : « L’essentiel de sa prière n’est pas dans ce que l’homme dit, mais dans ce qu’il "est"... Par contre l’expression de la prière dépend de la conception que l’homme se donne de Dieu et qu’il atteint en partant de celle qu’il a de lui-même. »

Les dernières : « Pour prier, il faut être présent à Dieu. Pour être présent à Dieu il faut l’être à soi-mêmes. Pour atteindre Dieu, il faut s’atteindre en soi-même... puisque c’est par le plus intime de nous-même que passe le chemin qui nous conduit à Dieu. »

J’ajouterai ce passage d’une adresse de Légaut à Jésus, toujours dans « Prières d’hommes » : « Par ce que vous avez été signe du Dieu impensable et de l’homme accompli pour l’être qui vous accueille... par la puissance de votre souvenir en nous, soyez révélation de nous-mêmes à nous-mêmes, soyez présence active qui rende nos vies humaines, soyez notre chemin vers nous-mêmes et vers Dieu... Que grandisse en nous l’intelligence de celui que vous êtes devenu ! » 

Que ressort-il de ces citations ?

- D’abord Légaut affirme ce qu’est fondamentalement, selon lui, la nature de la prière : prier ce n’est pas d’abord dire des paroles, c’est « être ». C’est cela l’essentiel. Pourquoi est-ce l’essentiel ? Parce que c’est au cœur de son expérience d’ « être » que Légaut fait l’approche du mystère de Dieu, source d’inspiration au plus intime de lui-même.  « C’est par le plus intime de nous même que passe le chemin qui nous conduit à Dieu. » Quand l’homme invente sa propre existence sous l’inspiration de Dieu, en en ayant ou pas conscience, c’est là le cœur de sa prière.

- Ensuite Légaut souligne l’importance capitale de sa référence à Jésus dans sa pratique de la prière : Jésus est pour Légaut sa référence puisque, par la manière dont il a vécu, il est pour ses disciples « le signe du Dieu impensable et de l’homme accompli » et donc « chemin vers nous-mêmes et vers Dieu ».

- Enfin seulement il est question de l’expression de la prière. D’une part elle n’est pas secondaire mais seconde vis à vis de l’essentiel : l’expérience d’« être ». D’autre part, elle dépend de « la conception », des représentations « que l’homme se donne de Dieu » et ne peut être que singulière.

Ce sont ces différentes dimensions de la prière de Légaut que je vais développer en quatre parties :

En quoi consiste l’expérience d’« être » pour Légaut ? C’est le socle de sa prière.

Pourquoi cette expérience d’« être » est-elle prière pour Légaut ? De là quelles représentations se donne-t-ilde la relation de Dieu avec lui et de sa propre relation avec Dieu ?

Pourquoi et en quoi le chrétien Légaut est-il aidé et stimulé dans sa prière par le témoignage de Jésus, « l’homme accompli » par excellence, en lien authentique avec « son » Dieu ?

Enfin, mais enfin seulement, que dit Légaut des expressions de la prière ? Pourquoi sont-elles nécessaires ? A quelles conditions sont-elles justes et fécondes pour leur auteur ? Comment leur évolution dépendent-elles pour chacun de sa propre représentation de Dieu qui peut évoluer au fur et à mesure de sa maturation spirituelle ? Comment les disciples de Jésus peuvent-ils communier dans leurs prières, chacun ayant la sienne propre ?

 

1

En quoi consiste l’expérience d’ « être » pour Légaut ?

 

11. Les mots de Légaut pour la qualifier

On peut se référer aux titres de trois de ses ouvrages de M. Légaut : L’homme à la recherche de son humanité, Vivre pour être, Devenir soi et rechercher le sens de sa propre vie. Ainsi l’expérience d’ « être » est-elle pour ML une incessante recherche de son humanité au cœur de la vie quotidienne.

Je souligne particulièrement deux expressions particulièrement chères à Légaut : « S’accomplir humainement, épouser sa destinée ». Ces deux expressions renvoient à une histoire, un cheminement au sein duquel s’opère une maturation intérieure par laquelle il « est et devient soi » (L’œuvre spirituelle de Thérèse  de Scott, ED ; Aubier, 149).

Au fond, Légaut a tourné toute sa vie, dans sa recherche d’ « être », autour d’une unique question qu’il formule au début de son livre « Devenir soi » : Ma vie a-t-elle un sens ? Me suffit-il pour vivre de lui donner un sens, quitte à lui en trouver un autre si celui-ci vient à faillir ? Ne m’est-il pas nécessaire pour vivre pleinement ma réalité humaine de lui trouver son sens, d’aller du même pas dans cette découverte et dans la prise de conscience de celui que je suis et qui, tout à la fois, est en voie de devenir ?

 

12. En quoi consiste cette expérience d’ « être » ?

C’est essentiellement prendre en main sa vie d’homme et de femme d’une manière responsable. Voyons-en les caractéristiques.

121. Cette expérience se vit au cœur de la vie quotidienne et à travers toutes ses dimensions. Pour Légaut, elle ne consiste pas à fuir le monde ni à se réfugier dans une tour d’ivoire. Elle ne peut se pratiquer d’une manière désincarnée, sinon ce serait une pseudo-vie spirituelle. Encore faut-il s’approprier ce qui constitue sa vie. Mais que signifie cette expression qui revient constamment sur les lèvres et sous la plume de Légaut ?

122  Légaut souligne d’abord trois attitudes qui sont le contraire de ce travail d’appropriation.
Non seulement elles n’aident pas l’homme à croître spirituellement mais elles peuvent le faire régresser voire même le détruire. Ces trois attitudes consistent à subir son existence,  s’en accommoder à moindres frais, s’en évader. Dans les trois cas, aucun progrès spirituel ne  peut se produire, car l’homme reste passif vis-à-vis des réalités de sa vie. DS 34-35 Si donc ces attitudes négatives mènent spirituellement à des impasses – en dépit des façades qu’on peut se composer – en quoi l’attitude d’appropriation est-elle pour Légaut le chemin qui permette à l’homme de s’accomplir humainement ?

123 Définition de l’appropriation
Le mot revêt un sens précis pour Légaut. S’approprier, c’est faire de tous les événements et situations de notre vie passée et présente (quels qu’ils soient) un tremplin de maturation, d’approfondissement ; c’est faire de ces réalités notre propre substance.  Ce qui n’est pas soi et qui s’impose à nous du dehors- ce sont nos racines, notre éducation, le parcours dans lequel nous avons été engagés, les convictions que nous avons héritées, les épreuves et les crises traversées, les rencontres faites, les prises de conscience opérées, notre quotidien tout simplement, bref, absolument tout ce qui constitue notre vie...

Pour s’approprier ces réalités qui s’imposent à nous, il s’agit de les accueillir, de les comprendre et de les intégrer de manière personnelle et singulière de sorte qu’elles concourent à notre accomplissement humain et spirituel ainsi qu’à l’intelligence progressive du sens de notre vie.
Les accueillir veut dire d’abord y consentir (consentir est plus fort qu’accepter ou que « faire avec » comme disent les gens) : c’est le premier acte d’une véritable appropriation qui déjà demande un sérieux travail intérieur (DS 27- 28-29).
Mais il reste le travail intérieur d’assimilation personnelle qui implique nécessairement de la part de son auteur une activité créatrice (HRH 114, 0S 172). C’est par celle-ci que l’homme transforme en sa réalité ce qui n’est pas lui et ainsi s’approfondit et s’enrichit humainement et spirituellement. (DS 28-29 ; 104) Exemple personnel.

124  Caractéristiques de l’activité créatrice
- Elle est propre à chacun.
On constate en effet que d’un même événement, d’une même situation, d’une même relation, deux personnes ne font pas la même chose. Cette activité créatrice dépend de l’état intérieur de chacun, de ses besoins spirituels, de son propre développement ,et de sa propre maturation. Elle ne s’apprend pas, ne s’enseigne pas, ne se télécommande pas. (DS 27-28 en bas +Lexique 180 + VSM 56 )

- Elle se manifeste pas des exigences intimes, des « motions », qui émanent des profondeurs de l’être et qui appellent chacun à y répondre positivement, sous peine de se renier.

- L’activité créatrice appelle la fidélité pour être féconde. La fidélité intérieure, pour Légaut, c’est de s’efforcer de répondre à longueur de vie aux exigences intimes qui montent en nous et de leur permettre de prendre corps dans notre vie quotidienne d’une manière originale.Au fur et à mesure qu’on s’efforce d’être fidèle, sa fidélité suscite de nouvelles exigences qui stimule et conforte sa fidélité antérieure. (IE 26-27 ; DS 38-39 ; HRH 109-111)

- Elle s’exerce sans répondre à des critères objectifs qui nous diraient d’emblée à tous ce qu’il leur faut faire, quelles décisions prendre. Dans l’ordre de la vie spirituelle, chacun est radicalement seul avec lui-même, et trace son chemin à ses risques et périls, en dépit des pressions, des incompréhensions, des soupçons qu’il peut ressentir de l’extérieur. La lucidité et la fidélité à suivre sa propre voie sont par elles-mêmes et en elles-mêmes leur propre justification.( IE 38-39 + Lexique 182 : l’essentiel )
Cependant, ajoute Légaut, il existe après coup des « constatations existentielles » (IE 39) qui permettent de vérifier la vérité de ces exigences. Mais c’est le long terme ou si l’on veut « l’avenir » qui « confirmera » la justesse de la longue voie que l’on a parcourue en aveugle et parfois inconsciemment. (IE 39 ; IE 40 )
Légaut cite cinq confirmations qui apparaissent après coup dans le long terme :
- L’homme fidèle voit que les renoncements consommés par fidélité sont féconds pour soi et autrui. Il nous arrive en effet d’en être étonnés . (IE 40 + DS 111-112 + Lexique 183)
- L’homme fidèle découvre que, à mesure que sa « mission » se déploie, les moyens pour y correspondre lui sont donnés. DS 116
- L’homme fidèle reconnaît que tout le passif – erreurs, imprudences, maladresses, fautes, vertige même – prend une place positive dans sa vie, par tout ce qui en est résulté, à condition bien sûr, de se l’être approprié. DS 114-115
- Quand les exigences authentiques se montrent incompatibles, les événements ultérieurs permettent d’y correspondre dans l’avenir en transformant les situations et en changeant les cœurs. DS 113-114
- On peut ajouter la paix et la joie profonde que les remous de surface ne peuvent atteindre (PH : première partie de « Infimes »). IE 40

En fin de compte, pour mener à bien ce travail intérieur d’appropriation à longueur de vie, s’imposent, selon M. Légaut, des attitudes d’authenticité et d’intériorité à l’opposé de la simple sincérité et des réactions subjectives. Sincérité et subjectivité sont liés aux ressentis du moment et donc sont soumis à tous les changements et toutes les variations possibles, ce qui fait qu’on peut avoir des sincérités successives sans être menteur. Lexique 185. Par contre l’authenticité et l’intériorité ne souffrent pas pareilles variations. Elles connaissent une stabilité de fond ou du moins y tendent, malgré les tâtonnements, les erreurs et les fautes. Plus on avance vers l’authenticité, plus on connaît cette stabilité de fond qui n’est pourtant jamais atteinte. (Cf la prière : Infimes, éphémères…) Lexique dans « Devenir disciple de Jésus » de T. de Scott, Duculot, 181 ; IE 37-3 ;  LV 69-71

125  Cette démarche d’appropriation porte immanquablement des fruits :
- foi en soi et carence d’être : la foi en soi, ce n’est pas simple confiance en soi, La foi en soi est « l’affirmation inconditionnelle, à nulle autre semblable, posée à l’homme adulte, de la valeur originale de sa propre réalité prise en soi, indépendamment de la considération de son passé et de son avenir. Elle n’a pas d’autre contenu intellectuel que cette affirmation nue ». HRH 27
La carence d’être désigne pour Légaut l’impuissance radicale à s’accomplir humainement d’une manière totale. « L’impossible, nous ne l’atteignons pas ; il nous sert de lanterne » (René Char).

- La relation vraie avec autrui, faite de respect à ce qu’il est, d’attention, d’écoute, de solidarité.
Cette relation vraie se décline dans les différents liens que nous entretenons avec les autres. DS chapitre IV

- la découverte progressive de sa mission : la mission dans le vocabulaire de Légaut ne désigne la fonction mais « ce que l’être humain doit être et faire pour correspondre à tout ce qui est en lui et se réaliser pleinement ». Chacun doit découvrir sa mission propre. HRH, chapitre X.

- la découverte progressive du sens de sa vie. On le découvre au long cours dans la relecture de son existence. C’est le fil secret que l’on perçoit et qui fait l’unité de sa vie, en dépit de ses méandres et de ses apparentes contradictions aux yeux d’autrui. DS, pages 22-26

 

2

Pourquoi et comment son expérience d’ « être »
est-elle pour Légaut prière ?

Parce que c’est là qu’il rencontre Dieu, que Dieu vient à lui et qu’il lui répond. Citer les dernières lignes de la préface de PH. Pour Légaut « Dieu » n’est pas un Dieu extérieur, comme on le considère encore dans la doctrine catholique officielle. Il est Présence intérieure, Source inspirante du devenir de l’homme, sans peser pour autant sur ses décisions.

Dans le chapitre 5 de « Devenir soi », Légaut décrit, avec une infinie finesse et une précision extrême, en quoi l’expérience que l’homme fait de son approfondissement intérieur peut être le point de départ et le point d’appui de son approche de Dieu. Cette description évoque son propre cheminement mais aussi, pense-t-il, celui de tout humain qui invente vaille que vaille, à longueur de vie et à ses risques et périls, son existence singulière dans un esprit de rectitude, d’intégrité, d’authenticité. Evoquons rapidement sa démarche.

- Marcel Légaut part de constatations faites dans la relecture de son existence
Ainsi prend-il conscience du caractère capital des exigences intimes auxquelles il a répondu, du cheminement qui l’a conduit à découvrir sa mission, de sa liberté intérieure qui a maturé en lui malgré une foule de conditionnements, de la singularité de son propre itinéraire, de l’unité que révèle sa vie en dépit de tous ses méandres.

« Quelle révélation pour un homme de découvrir, après avoir suffisamment vécu, le caractère capital des exigences auxquelles il a répondu sans se rendre compte alors de ce qu’elles présentaient de personnel, de singulier, d’exceptionnel peut-être, d’irremplaçable sûrement ! Quelle révélation pour lui de comprendre que, sans le savoir, à mesure qu’il était fidèle à ces exigences, il inventait sa voie ». [...] Ainsi d’exigences en fidélités et de fidélités en exigences, depuis qu’il était né à la vie spirituelle, il avait été en marche vers son humanité. [...] Il découvre avec quelle sûreté il a été conduit à vivre tout autrement qu’il l’avait imaginé et projeté au début, combien de la sorte il a été amené au-delà de ce qu’il avait secrètement espéré. [...] Que son histoire lui paraît singulière jusqu’à l’improbable, vu les conditions du cheminement qu’il a été conduit à faire et l’étrangeté paradoxale des étapes qu’il a eu à connaître. » (DS 129-130 ; HRH 147-151)

- Ces constatations lui posent question :

Comment toute cette maturation qui a été la mienne a-t-elle pu se faire dans un être si infime, si improbable, si conditionné, si vulnérable ? (DS 132-133). Il répond :

« Toutes ces réalités qui désormais font partie intégrante de ce que cet homme est, mais dont il ne peut pas comprendre complètement pourquoi et comment elles ont pu se développer en lui... [...] tout cela ne serait-ce pas les traces en lui d’une action liée à lui, mais qui, si inséparable qu’elle ait été de lui n’était pas que de lui ? Ne serait-ce pas les traces en lui d’une action qu’il lui a fallu accueillir pour qu’elle agisse en lui ? » (DS 133 ; HRH 151-152, 155-156)

- Pour Légaut, cette « action qui n’est pas que de lui... », inspiratrice de son accomplissement humain, il l’attribue à la Réalité impensable que depuis les temps les plus reculés on nomme « Dieu » (DS 135-136 ; HRH 156-157, 160-161).

Là se situe pour Légaut sa foi en Dieu. Ce n’est pas une simple croyance, une adhésion à une doctrine. Ce n’est pas une preuve. C’est une expérience vitale et intérieure, une prise de position singulière à partir d’une expérience d’humanisation possible à tous les humains). Voir HRH, chapitre IX : La foi et la croyance idéologique en Dieu.

« Dieu, pour moi, est le Réel, sous-jacent à la réalité que, directement ou indirectement, je puis atteindre par mes sens et ma raison. Il m’est radicalement impensable, et je ne puis en faire une approche, toujours insatisfaisante pour ma raison, qu’à travers l’approche que je puis faire de moi-même » (LV2, pages 136, 137 et 139).

- Comment Légaut se représente-t-il la relation de l’homme et de Dieu sans tomber dans le non-sens ou céder à l’illusion infantile ?
Pour lui, l’expérience de l’action de Dieu en lui et la représentation qu’il s’en donne ne peuvent coïncider. L’expérience est d’ordre existentiel et d’une certaine façon indicible. La représentation est subjective, relative et ne prétend absolument pas épuiser l’expérience qu’il fait de l’action de Dieu en lui. Pourtant issue de l’expérience innommable, elle n’est pas sans valeur à condition de ne jamais se détacher de l’expérience (HRH 164 ; VSM 188).

Pour se représenter la relation de Dieu avec lui et sa propre relation avec Dieu, Légaut procède par analogie : elles sont semblables aux relations qu’entretiennent deux êtres qui s’aiment lorsqu’ils communiquent au niveau de l’essentiel, quand ils s’accueillent mutuellement au niveau où ils sont eux-mêmes (DS 138-139). Dans ce type de relation, chacun crée en lui la présence d’autrui à partir de ce qu’il est lui-même. Par exemple, la présence que je porte en moi de mon épouse est ce que perçois de ce qui l’anime intérieurement, en lien avec ma propre recherche spirituelle. La présence de Dieu en moi et de moi en Lui évolue au gré de nos propres maturations intérieures.

« Ainsi, écrit Légaut, je crée en moi d’une façon analogue une présence de Dieu qui se trouve de plain-pied avec ce que je suis et avec ce que je saisis de l’action de Dieu en moi. Cette présence est en moi le Dieu que je peux atteindre, elle est proprement "mon Dieu". [...] Dieu "établit" en moi sa demeure d’une façon qui s’adapte exactement à ce que je suis [...] et moi "je suis" en Dieu, je participe à son Acte de façon unique. » (DS 138)

-  Comment, à partir de là, Légaut conçoit-il la communication avec « son » Dieu ? D’une part, « quand je me dis à "mon" Dieu par les paroles vraies que sa présence en moi me permet et me presse de prononcer, je me trouve » ; « ces paroles sont créatrices de ce que je deviens ». D’autre part, « ce que me dit "mon" Dieu par la voie des pensées justes qui montent en moi m’appellent au-delà des limites de mon écoute et me conduit au-delà des horizons de mon regard. » (DS 139 ; HRH 161-162 ; PH 29-30 lire le passage), 166-167)

De cette représentation, Légaut conclut que « tout ce qui se communique entre moi et "mon" Dieu œuvre pour mon achèvement d’homme... et pour l’accomplissement de Dieu. » (DS 139). Nous avons ici une vision très originale de Dieu et de l’homme. Si « Dieu » est l’inspirateur de tout accomplissement humain, en revanche « Dieu » s’accomplit lui-même de la réponse que l’homme crée sous son action inspiratrice. Dieu et l’homme participent, chacun selon son mode, à l’accomplissement l’un de l’autre. Tout ce qui aura été accompli humainement en l’homme durant sa vie (et seulement cela) demeurera en Dieu au-delà de sa mort et donc s’éternisera. (DS 139)

- En énonçant tout cela, Légaut se met en garde contre certaines déviations :
- affirmer avec trop d’assurance ce qui ne relève ni de l’évidence ni d’une expérience constante,
- généraliser son propre cheminement,
- s’illusionner,
- sombrer dans le verbalisme : prendre les mots pour la réalité,
- manquer de discrétion vis à vis d’une expérience intérieure si intime. DS 142-143

 

3

Comment le chrétien est-il aidé et stimulé dans sa prière
par son compagnonnage avec Jésus de Nazareth ?

Si pour Légaut, l’essentiel de la prière est dans ce que l’homme « être » au sens où nous l’avons dit, Jésus représente pour lui l’homme qui a vécu pleinement son existence dans le contexte humain et religieux de son époque. Légaut découvre le cheminement intime du nazaréen non pas en partant d’affirmations dogmatiques, mais en s’intéressant avant tout à la manière dont il a misé sa vie, autant qu’on puisse la connaître, à partir des témoignages des premiers disciples. Ce qui passionne Légaut c’est, en méditant les évangiles, de percevoir comment Jésus s’est approprié de l’intérieur les événements de sa propre existence : ses rencontres avec des hommes et des femmes situées diversement, souvent marginalisés socialement et religieusement, ses engagements à ses risques et périls en faveur de la dignité de l’homme bafoué pour toutes sortes de raisons, ses oppositions et ses conflits qui se sont accrus avec les tenants de la religion juive officielle : les grands-prêtres du Temple et les gardiens pointilleux de la Loi écrite et orale et finalement sa propre mort qu’il pressentait. Ainsi Légaut devine-t-il l’évolution intérieure de Jésus qui s’est faite d’étape en étape, de prise de conscience en prise de conscience, de choix en choix impliquant un certain nombre de refus et de tâtonnements.
Il constate qu’au cœur de son cheminement, Jésus s’est référé constamment à son Dieu comme à la source de ses engagements, de son enseignement et de sa pratique libératrice : Présence inspirante pour lui de ses choix et de ses refus. « Ce que Jésus a enseigné, il l’a d’abord découvert tout au long de sa vie. Il l’a vécu grâce à sa fidélité à correspondre aux événements, aux rencontres, mais aussi grâce à ce qui montait en lui en ces occasions, notamment pendant ses nuits de prières » (PP 77-78)

Légaut se sent ainsi en connivence avec la démarche de Jésus dans son rapport avec « son Dieu », car, pour lui aussi, Dieu est la source inspirante de son existence. En dépit de leurs différences de vocabulaire et de représentations, liées à leurs différences d’enracinement culturel, ce qui les unit, c’est le mouvement intérieur qui les lie à Celui que Jésus appelle son Père et que Légaut nomme autrement : « Action inséparable de l’être qu’elle visite, Discrète amorce au coeur des créations de l’homme, Source des exigence intimes qui s’élèvent du coeur, Origine des appels des profondeurs de l’homme, Eclairs qui illuminent le cheminement de l’homme, Réalité secrète au coeur même du réel... » Dans les deux cas cependant, en Jésus et chez Légaut, Dieu n’est pas perçu comme réalité extérieure, mais intérieure à l’homme ; dans les deux cas, l’action de Dieu en l’homme ne le déresponsabilise pas ; dans les deux cas, l’inspiration de Dieu ne se perçoit qu’à travers la recherche humaine de rectitude et d’authenticité dont l’homme fait preuve pour « vivre vrai et penser juste » ; dans les deux cas, c’est une démarche de foi qui engage tout l’être. A travers les vingt siècles qui les sépare, Légaut voit dans le cheminement de Jésus, vécu avec authenticité et courage, ce que peut être aujourd’hui pour son disciple la voie d’une relation juste avec Dieu.

« C’est grâce à ce que Jésus a été, entrevu au cœur de son mystère,[et aussi] à travers le mystère que nous sommes en nous-mêmes que nous découvrons le mystère de Dieu. » (PP 78). Ainsi Légaut qualifie-t-il Jésus dans PH de « signe du Dieu impensable ». Mais compte tenu de la distance culturelle qui les distingue, Légaut a exprimé à sa manière le mystère de Dieu. A nous à leur suite de trouver les langages inédits pour exprimer l’expérience de la présence inspirante de Dieu dans notre quête d’humanisation. La vraie fidélité, en effet, n’est pas répétition, mais recréation.

 

4

Arrivons-en maintenant et seulement maintenant aux expressions de la prière.

- Pourquoi des temps de prière sont-ils nécessaires ?
Cela tient au fait que nous avons besoin ( comme tout humain) de temps de recueillement pour vivre avec authenticité, lucidité et donc demeurer dans la ligne de notre  « mission ».
Ces temps de recueillement, Légaut les estime indispensables mais c’est à chacun de les inventer. Il s’obligeait à une ou deux retraites par an dans une Trappe (IE, sesonde partie), mais il se réservait des temps de sience au coeur de sa vie pourtant bien remplie.

- A quoi servent ces temps de prière ?
A être présent à soi-même et à Dieu. Lire la dernière phrase de l’introduction de PH. L’expression de sa propre prière est une manière de vivre cette présence à soi-même et à Dieu. Le petit livre « Prier 15 jours avec Marcel Légaut » de Dominique Barnérias (Ed. Nouvelle Cité) est un bon accompagnateur, de même que « Prières d’homme » de Marcel Légaut qui sont la quintescence de sa démarche spirituelle humaine et chrétienne.

- A quelles conditions selon Légaut les expressions de la prière sont-elles justes et fécondes ?
* Elles doivent refléter la relation que chacun entretient avec « son » Dieu et qu’il exprime à partir de représentations qui ont du sens pour lui.
 « Au début de sa vie, la conception que le croyant a de Dieu ne peut être que communément et passivement reçue » (PH10). Pour nous, c’est ce que nous avons appris au catéchisme et même dans des prières officielles. Mais peu à peu « la conception que l’homme se faisait de Dieu dans sa jeunesse perd peu à peu de son emprise sur lui à mesure qu’il progresse dans la conscience de soi et atteint quelques autonomie vis à vis de tout ce qui jusqu’alors l’avait moulé plus encore que formé » (PH 10-11). Chacun de nous a évolué et a une représentation de Dieu personnelle qui a de la signification pour lui. En ce sens Légaut dit que chacun de nous a « son » Dieu : une représentation du Dieu impensable.

• Il est donc nécessaire que chacun ait sa manière personnelle de prier.
« Désormais, pour réellement prier et non pas selement faire des prières, l’homme doit inventer des nouvelles manières de dire qui correspondent... à ce qu’il est réellement en conscience, à ce qu’il entrevoit de Dieu en acte dans sa vie, à sa relation avec Lui en ce qu’il reçoit de Lui, et même est-il conduit à oser penser, en ce qu’il Lui donne » (PH 14-15). « La prière est alors nouée à la mission personnelle que chacun est appelé à remplir... créateur » 15-16 + 17 Pour que...où il « être » )

• Emprunter la prière d’autrui est-ce possible ? Oui, si nous nous l’approprions personnellement et qu’à travers ces paroles s’exprime notre propre démarche, colorée toutefois par notre façon singulière d’être. On peut s’en inspirer pour la transcrire selon des paroles qui ont sens pour nous. Exemple : mes transcriptions du Notre Père et des psaumes. L’essentiel, c’est que ces paroles résonnent en nous d’une manière juste et fécondes.

Conclusion : relire les dernières lignes de la préface de PH...

 



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