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La Science voilée

 

Science et islam

 

Faouzia Farida Charfi

 

Ed. Odile Jacob

224 pages – 22,90 €

 

Recension Gilles Castelnau

 

8 juin 2013

 

4e de couverture

 

Physicienne reconnue et personnalité politique de premier plan en Tunisie, Faouzia Farida Charfi offre avec ce livre un vibrant plaidoyer pour la science et l'autonomie de la pensée.

Puisant dans l'actualité récente mais aussi dans l'histoire, elle retrace ici les relations entretenues par l'islam et la science. Des relations qui, après un véritable âge d'or des sciences arabes et la période réformiste du XIXe siècle, sont désormais marquées du sceau de l'ambiguïté : oscillant entre le rejet et la fascination, les islamistes se livrent aujourd'hui à des tentatives pour concilier les théories scientifiques et le Coran, dénaturant ainsi et la science et l'islam sous prétexte de modernité.

Faouzia Farida Charfi analyse aussi le créationnisme pour dénoncer l'alliance objective des fondamentalismes - anglo-saxons ou musulmans - et le sort qu'ils réservent aux femmes. Elle rappelle enfin qu'on peut les combattre et ouvre quelques pistes en ce sens.

Un appel pour que la Tunisie se donne les moyens de son avenir.

Faouzia Farida Charfi est physicienne et professeur à l'Université de Tunis. Militante de la première heure, dès la présidence de Habib Bourguiba, elle a été nommée secrétaire d'État à l'Enseignement supérieur dans le gouvernement provisoire issu de la révolution du 14 janvier 2011. Elle en a démissionné peu après pour reprendre sa liberté de parole et d'action.

 

En voici quelques passages :

 

page 29

De l'astrolabe à la lunette de Galilée


Les causes du retard du monde arabe sont multiples. Mon propos est d'en analyser l'un des aspects: l'attitude face à la science. La science actuelle dans toutes ses composantes, fondements et développements technologiques, est perçue par certains comme le vecteur d'un Occident triomphant et dominateur dont il faut se préserver et face auquel il faut affirmer son « identité culturelle » c'est-à-dire d'abord religieuse. Ce discours est nourri par la nostalgie de l'âge d'or de la civilisation musulmane.

 

 

page 107

Le tourbillon des coïncidences

 

Les faussaires de la science

La mise en scène des « miracles scientifiques » sur la Toile

Internet est un support commode pour séduire le lecteur, images « scientifiques » récentes à l'appui de la supposée démonstration selon laquelle la cosmologie moderne se trouverait dans le Coran. La plupart sont des photos obtenues par les satellites d'observation, le fameux satellite Hubble, du nom de l'astronome américain, envoyé dans l'espace en 1990 par la NASA et considéré comme une de ses missions scientifiques les plus réussies. Hubble a récolté des centaines de milliers d'images sur l'univers qui nous entoure. Ces documents continuent à être exploités par les chercheurs, ils font le bonheur des astronomes amateurs mais ils servent aussi à leurrer des lecteurs par ce que Mohamed Arkoun qualifie de « manipulations fantaisistes  ». Ainsi, on peut trouver une description précise mais fausse de l'expansion de l'univers, avec des galaxies s'éloignant les unes des autres avec des vitesses « comprises entre une fraction de la vitesse de la lumière à une valeur supérieure à cette dernière ». Ce qui est contraire à un des fondements de la physique : l'impossibilité pour toute particule de dépasser la vitesse de la lumière dans le vide. Mais, sans culture scientifique, comment réfuter cet argument fantaisiste rendu attrayant par le sérieux et l’exactitude avec lesquels ils énonce des contre-vérités ?
[...]

La présentation des « Miracles du Coran » est analogue d'un site à l'autre : citation d'un verset du Coran suivie d'une explication à prétention scientifique et représentative des théories les plus récentes. On se doute bien que cette démarche ne propose ni un contenu en accord avec le texte sacré cité, ni un contenu relevant de la science. Le lecteur non averti ne peut saisir le caractère approximatif ou erroné de l'explication proposée. Cette prolifération de présentations trompeuses vis-à-vis du texte sacré et vis-à-vis de la science est inquiétante.

 

 

page 176

L’école, un enjeu convoité

 

Exemple de quelques pays musulmans

La Turquie, pays laïque depuis l'abolition du califat, le 23 marc 1924, par Mustafa Kemal Atatürk, n'a pas échappé à cette intrusion des thèses créationnistes dans l'enseignement. La proclamation de la république, avec une Constitution laïque, avait été accompagnée de mesures radicales, pas nécessairement acceptées par l'ensemble de la population, telles que l'abolition des écoles religieuses traditionnelles. La réaction s'était traduite par la mise en place d'un système scolaire privé islamique qui s'est développé au niveau des cycles d'enseignement primaire, secondaire mais aussi supérieur et qui a contribué à l'émergence des mouvances islamistes. Après le coup d'État militaire du 12 septembre 1980, Kenan Evren et son successeur Turgur Ozal ont favorisé les groupes religieux, conscients de l'attrait grandissant chez les étudiants de l’idéologie islamiste et de la nécessité de contrôler en douceur cette contestation naissante. Plus urgente était la lutte contre l'extrême gauche et le communisme. Une dose de religion pouvait aider - pensait-on - à faire contrepoids à ces virulents contestataires.
D'autres pays musulmans, la Tunisie par exemple, ont vécu une situation similaire
[...]

Après le « créationnisme scientifique », c'est la théorie de l'intelligent design qui gagne du terrain en Turquie, à l'image de la montée du néocréationnisme américain. En novembre 2006,Ie ministre turc de l'Éducation, Huseyin Celik, a suggéré qu'on pouvait ajouter la théorie de l'intelligent design dans les manuels d'enseignement, affirmant que « si c'est erroné de dire que la théorie de Darwin ne devrait pas être dans les livres parce qu'elle est dans la ligne de la propagande athée, on ne peut ignorer l'intelligent design parce qu'il coïncide avec les croyances des religions monothéistes sur la création » [...]

Une enquête réalisée en 2005 dans trente-quatre pays (dont trente-deux européens, les États-Unis et le Japon) place la Turquie comme celui où le taux d'acceptation du concept d'évolution est le plus faible : 25 %. Les États-Unis se placent au second rang avec 40 % d'Américains qui acceptent la théorie de l'évolution. À l'autre extrême, on trouve l’Islande, le Danemark, la France avec un taux d'acceptation de 80 %, et le Japon avec 78 %. Dans les pays musulmans autres que la Turquie, la théorie est encore moins acceptée, comme le montre une étude sociologique conduite en Indonésie, au Pakistan, en Égypte, en Malaisie et au Kazakhstan. À la question : « Êtes-vous d'accord ou non avec la théorie de l'évolution établie par Darwin ? », seuls 8 % des Égyptiens, 11 % des Malaisiens, 14 % des Pakistanais, 16 % des Indonésiens et 22 % des Turcs pensent que cette théorie est vraie ou probablement vraie. Le Kazakhstan, ancienne république soviétique, se démarque avec une plus grande proportion d'acceptation, soit 37 %. Seuls 28 % des Kazakhs pensent que l'évolution est fausse, soit moins que les Américains (40 %). Ces chiffres intéressants révèlent l'importance du contexte politique et de l'orientation donnée à l'enseignement. Au Pakistan, le but du programme national de biologie des classes de 3e à la terminale est de « rendre les élèves capables de reconnaître que Dieu [...] est le Créateur et le Gardien de l'Univers », et les manuels scolaires contiennent les versets du Coran relatifs à l'origine et à la création de la vie. Dans ces manuels, la théorie évolutionniste est présentée comme « un fait de science », mais celui destiné aux classes terminales comporte l'épigraphe suivante : « C'est Lui qui vous a créés à partir d'un être unique » (verset 6:98). C'est la seule référence coranique dans l’ouvrage où l'évolution humaine n'est pas mentionnée. « Les chapitres complémentaires sur l'évolution soulignent, en revanche, les orientations pratiques de la biologie comme la santé, l'environnement ou les biotechnologie. »

 

 

page 197

Orthodoxie islamique versus connaissance scientifique

Il est intéressant de mettre en parallèle les différentes expériences vécues en tant qu'enseignants maghrébins : celle de Saïda Aroua, biologiste, la mienne comme physicienne, et celle de l'Algérien Abdelhafidh Hamdi-Cherif, comme philosophe, que l'on va voir maintenant. Ce dernier a enseigné près de dix années l'épistémologie à l'Université Mentouri de Constantine. Dans un article de la revue algérienne Naqd (qui signifie « critique » en arabe), intitulé « De quelques blocages dans l'accès au savoir », il rapporte ses observations. Il avait demandé à un groupe d'étudiantes de préparer un exposé sur la notion de vérité. « Le travail qu'elles présentèrent était exemplaire à plus d'un titre. Quasi parfait pour des étudiantes de deuxième année de sociologie, il dressait un tableau [...] des plus importantes conceptions de la vérité, allant des présocratiques à Bachelard en passant par la controverse Al-Ghazali/Ibn Ruchd, l'empirisme anglo-saxon ou le spiritualisme français. Mais ce travail de grande érudition s'acheva, en conclusion, par une sentence : Ce ne sont là qu'avis de philosophes. Nous, en tant que musulmans, nous avons Notre vérité dans le Coran et la Sunna. [...] Il était impossible de les convaincre qu'Ibn Ruchd n'était pas moins musulman que nous et qu'il n'était nullement interdit de traiter de questions philosophiques ; la crainte de contredire le dogme, ou même seulement de s'en éloigner empêchait toute réflexion. »

 

 

page 203

La science, un questionnement szns contrainte

[...]
Pour Einstein, l'émotion devant le mystère de la vie est un sentiment qui fonde le beau et le vrai, qui suscite l'art et la science. Il plaide pour une religiosité face au cosmos, qui ne connaît « ni dogme ni Dieu conçus à l'image de l'homme ». Ce point de vue est irréconciliable avec l'attitude dogmatique de l'Église à l'égard de Galilée, celle que l'on retrouve aujourd'hui dans les mouvements extrémistes, en particulier évangélistes ou islamistes. Ces derniers opposent à ceux qui s'interrogent sur le monde sans a priori et sans contraintes, leur attachement à la lecture littérale des textes sacrés, menant toute réflexion osant une remise en cause devant un mur infranchissable. C'est empêcher l'épanouissement du savoir, conçu comme une quête permanente d'intelligibilité du monde.
[...]

Peut-on attendre aujourd'hui, dans le monde arabo-musulman, une révolution scientifique ? Peut-on espérer après la révolution de la liberté et de la dignité, la révolution du savoir, un vœu exprimé lors d'une conférence donnée à Tunis le 7 juillet 2012, par l'Égyptien Ahmed Zewail, prix Nobel de chimie 1999 (soit vingt ans après le physicien pakistanais Abdus Salam) pour ses recherches effectuées aux États-Unis sur l'observation des molécules à l'échelle de la femtoseconde ? Une telle révolution serait possible sans l'attitude bigote qui prévaut aujourd’hui dans nos pays. La liberté est nécessaire pour tout créateur, qu'il soit écrivain, homme de théâtre, artiste, scientifique. Tous sont en droit de revendiquer le droit à la création et à l'innovation qui ne sauraient être conditionnées par une norme imposée au nom d'un « droit du respect du sacré ». Les événements qui se sont produits en Tunisie, après la révolution du 14 janvier 2011, au nom de l' « atteinte au sacré » et qui sont le fait de groupes extrémistes, constituent une atteinte à la création intellectuelle et aux principes de liberté. La liste est longue. Je n'évoquerai que l'agression, dans la nuit du 10 au 11 juin 2012, d'un groupe de salafistes contre le palais Abdellia où se tenait la dixième édition du Printemps des arts, une exposition d'art contemporain. Des œuvres artistiques exposées ont été dégradées sous prétexte qu'elles portaient atteinte à la religion musulmane et les artistes créateurs de ces œuvres sont actuellement poursuivis en justice pour « troubles à l'ordre public ». Des responsables politiques ont demandé à inscrire l'interdiction de l' « atteinte au sacré » dans la future Constitution tunisienne. Qui classe alors les œuvres « correctes » ou « non correctes » et définit le seuil jugé acceptable ?
[...]
La jeunesse tunisienne a contribué à la révolution. Elle a défendu la liberté et la dignité. […]

Elle pourrait aussi être en mesure de créer de nouveaux concepts scientifiques générant de nouvelles avancées dans différents domaines, tels que l'informatique, la biologie, les énergies renouvelables, et contribuer à la construction du savoir scientifique. Cela implique que le savoir ne soit pas conçu comme un produit « utile », mais comme l'aventure d'un esprit libre et critique. Cela implique que la science entre par la grande porte, afin d'être appropriée, valorisée et enrichie. Et non pas des bouts de science repris, déformés, mis en avant pour donner un vernis de modernisme, l'illusion d'être dans le monde actuel de la technologie. Ces bouts de sciences ne peuvent être générateurs de connaissance. Un long chemin reste encore à faire dans l'ensemble du monde arabe. Ma conviction est qu'il vaut la peine d'être parcouru malgré les obstacles et je nourris l'espoir que bientôt les pays arabes se hisseront au rang de ceux qui ont accès au monde de la connaissance et contribueront au savoir universel.

 

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