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Composition d'après une meurtrière cruciforme - donc catholique ? -
du château de Termes (photo Valérie Maes Guillon),
le mur des Réformateurs à Genève (photo Nicolas Pictet)
et une vue du « pays cathare » (photo Valérie Maes Guillon)

 

Cathares et protestants

 

Familles rebelles et histoire du Midi

 

 

Michel Jas

 

Nouvelles Presses du Languedoc

224 pages - 22 €

 

 

31 août 2011

Historien du Midi languedocien, le pasteur Michel Jas déploie sa grande culture sur l’importante question, toujours renouvelée, des rapports entre le catharisme et le protestantisme.
Deux mouvements spirituels se présentant pareillement comme alternative à un catholicisme sclérosé, dominateur et persécuteur et dont on peut se demander s’ils sont dans la continuité l’un de l’autre (les mêmes familles en ont-elles souffert à plusieurs siècles de distance) ou s’ils représentent la même volonté de résister à la pensée unique qui convenait à la France du Nord mais certainement pas – et moins aujourd'hui que jamais – à la France du Sud.

Cet ouvrage dont chaque page est magnifiquement illustrée de photos signifiantes, suggestives et... représentant la beauté des paysages languedociens, est une somme de connaissances impressionnante et un bonheur renouvelé d’en feuilleter les pages.

En voici certains passages qui donneront sans doute au lecteur le désir d’en lire davantage.

 

.

 

page 5

Préface de Roland Poupin

Onus probendi... Telle est au fond la question qui se pose quand on ose rapprocher les termes cathares et protestants. Michel Jas ose, soulevant dès lors quantité de malentendus : car chacun veut entendre dans ce rapprochement une affirmation, voire une affirmation identitaire ! Facile, alors, de lire Michel Jas de travers. Or, ce n'est en aucun cas son propos.

Michel Jas se contente d'interroger son lecteur sur la charge de la preuve, l'onus probendi. Il semble aujourd'hui acquis que la charge de la preuve revient à ceux qui osent rapprocher les deux termes, étant acquis en parallèle que se risquer à une telle gageure est évidemment perdu d'avance : aucun rapport entre les deux termes, circulez donc, il n'y a rien à voir.

Et tant pis pour les opiniâtres. Michel Jas en serait donc un ? C'est qu'à bien y regarder, il y a tout de même matière à opiniâtreté. Et de la matière, il en avance, et pas qu'un peu, au fil d'une lecture minutieuse des textes, qui finissent par interroger : et si l'acquis n'était pas aussi acquis qu'on nous l'assène ? Et pourquoi est-ce aussi évidemment acquis ? Ne pourrait-on pas s'interroger ? Michel Jas s'interroge, et nous interroge, nous conduisant à revenir sur l'acquis.

 

page 12

En disant « cathares et protestants » nous misons sur une parenté, qui fut niée au XXe  siècle, et pensons discerner une filiation, sans prétendre que les protestants étaient des cathares, ni les cathares des protestants: une affinité, qui ne signifie pas une adéquation totale, ni la recherche de quelque renouveau.
Et pourtant !
Alors que le valdéisme médiéval ou les béguinages ne furent que des contestations laïques au sein de l'Église romaine, et que les hérétiques de l'Antiquité participaient de leur côté à la grande Église, le catharisme en tant que première et surtout seule réelle Église alternative, sans doute, permit mentalement, deux siècles après sa mort, à la contestation protestante de se penser plus fortement que comme une simple dissidence, et de s'inventer de véritables structures alternatives intellectuelles et religieuses, psychologiques et dogmatiques.

 

 

page 18

La première partie (de cet essai) aborde la filiation entre protestants et cathares, généralement décriée comme histoire inventée : l'invisible et le psychologique.
La deuxième partie traite des limites toujours un peu floues du géographique et les convictions dogmatiques toujours en débat: les limites et les polémiques.
La troisième partie, tout en distinguant les époques et les sujets, discerne des ponts : les traces et les relais.
Enfin, en annexe, les listes patronymiques constituent les « preuves », entre guillemets, puisque nous parlons d'homonymie cathare chez les protestants et non de synonymie entre les deux mouvements.

 

page 54

Qu'avait représenté la minorité dite cathare lors de la croisade contre les albigeois, puis sous l'Inquisition ? Un raz-de-marée hérétique ? Une sorte d'hydre démoniaque qui aurait totalement recouvert le traditionnel catholicisme issu du monde gallo-romain ?
Certainement pas :
- entre 15 et 30 % de la population des bourgs du Lauragais; la quasi-totalité de certains villages de l'Ariège ou de la Montagne noire;
- entre 5 et 10 %, au minimum, des habitants de Toulouse, Béziers.
Foix, Albi, Carcassonne.
Ces chiffres, modestes, en dehors de toute comparaison, nous semblent considérables si nous les situons vis-à-vis d'autres minorités dont nous arrivons à discerner puis évaluer l'implantation.

 

page 68

La physionomie du vrai catharisme nous est paradoxalement apportée par les registres de l'Inquisition. Pour délier les solidarités déviantes, l'administration ecclésiale médiévale interroge les suspects ; et, pour faire taire les coupables, leur donne paradoxalement, d'abord, la parole. Par ces enquêtes, les hérétiques ou désignés comme tels, se révèlent étonnamment vivants, uniques, émouvants, souvent extraordinaires, quelquefois jusque dans leurs bien naturelles incohérences.
Ne représentant plus l'image de destructeurs de chrétienté que les chroniques catholiques leur donnaient, ils deviennent, malgré et par l'institution qui les interroge, les témoins de notre humanité parfois encline à d'inévitables compromis, mais aussi les apôtres sereins d'une incroyable force de résistance au cœur de leur mondaine faiblesse. Ce ne sont pas des presque morts inquiétants (à l'image des sectaires qui ont voulu, fin XlXe - mi XXe siècle, les récupérer !) mais des religieux, nonnes et moines, dans un monde qu'ils comprennent de façon désenchantée, presque sécularisée - curieusement de façon comparable à la moderne séparation de l'Église et de l'État -, insérés, bien qu'en exil, dans une positive, quoique contestataire, sociabilité. Peut-être les jugerons-nous un peu fondamentalistes pour certains de leurs fondamentaux évangéliques ? Scrupuleux dans leur archaïque ascétisme... mais généreux car universalistes !

Leur christianisme souffre, du point de vue de la grille de lecture actuelle, libérale et protestante par exemple, de quelques archaïsmes :

- du fait de leur compréhension supra-naturaliste de Dieu, qui logerai dans quelque univers en surplomb du nôtre environné d'anges;

- du fait de leur Christ compris de façon docète, presque irréel, tout divin (mais sans sacrifice, ni miracle), de leur opposition (évidemment précopernicienne) du haut et du bas, doublée de l'opposition néotestamentaire de la chair et de l'esprit;

- du fait de leur répétitive liturgie pleine de génuflexions, curieusement sans signe de croix.

Leur spiritualité donne à penser plus aux pères du Désert de l'antique chrétienté orientale plutôt qu'aux formes modernes néo-protestantes ou néo-catholiques (ayant intégré Vatican Il).

 

 

page 89

La tradition huguenote au moment de la révolte des camisards voulait que les Cévenols aient été de tout temps révoltés et résistants, d'abord albigeois puis protestants ! Le manifeste anonyme de 1703, Manifeste des protestants sur leur prise d'arme, imprimé en Hollande et distribué dans les Cévennes, annonce : « Les peuples des Sévennes ont toujours été de la Religion qu'ils professent, plusieurs siècles avant la Réformation, Leur Pays s'est autrefois vu rempli de Vaudois et d'Albigeois s'il faut distinguer les uns des autres.
Et il paraît par divers actes qu'ils professaient une même Religion que les Réformés d'à présent […] leur zèle se ralluma au commencement de la Réformation.
 En moins de rien tout ce Pays-là se vit réformé, et l'a toujours été depuis. »

Évidemment ce traité témoigne du légendaire huguenot devenu classique dans le protestantisme francophone depuis le synode national de Nîmes en 1572, demandant aux délégués de Toulouse de se procurer les sources de l' Histoire des Albigeois escrite en leur langue, parallèlement aux travaux du pasteur Chassanion préparant son Histoire des Albigeois publiée à Genève en 1595,

La question est de savoir si cette croyance, très forte dans les Cévennes jusqu'au milieu du XXe siècle, repose sur quelque réelle filiation ancienne, bien que difficilement repérable, ou sur la pure affabulation des marginaux de l'Histoire, On peut noter en parallèle la requête, que nous avons déjà citée, des cagots du Béarn en 1514 expliquant leurs malheurs parce que, selon eux, ils avouent descendre des albigeois.

 

page 107

Filiation dogmatique

En ce qui concerne les doctrines positives, il n'y a pas de rapprochement entre catharisme et Église réformée en dehors du fait que les deux Églises valorisent le langage biblique, Le noyau interprétatif étant pour les cathares plutôt dans les textes johanniques et pour les protestants plutôt dans les lettres de Paul.
Même le calvinisme est aux antipodes du catharisme par sa redécouverte de l'Ancien Testament (Genèse, les Psaumes, Jérémie), avec son idée d'un Dieu solennel, quelquefois arbitraire, sa structure à la fois séculière (le protestantisme apparaît comme antimonastique) et autoritaire (pas de théologie des deux règnes chez Calvin comme chez les luthériens ou d'une certaine façon chez les cathares).
Sur plusieurs points Calvin ressemble même à Thomas d'Aquin qui permit à la pensée chrétienne de sortir du néo-platonisme, donc de l'optique cathare. Calvin penche vers le monisme (à la différence des hérétiques du Moyen Âge et de Luther, dualistes ontologiques ou existentiels).
Mais le premier protestantisme français et occitan, si difficile à discerner, n'a pas commencé avec les doctrines de Calvin, même s'il les a rejointes rapidement. La Réforme a commencé par cet intrigant pré-protestantisme du triple refus :

- refus du pape : contestation de « l'Église Une » par la conscience d'un mal débordant et dominateur !

- refus de Marie : abandon d'une spiritualité cyclique et fusionnelle autour des objets et du calendrier; dépassement de la nature.

- refus de la messe: dépouillement du culte, albigeois ou protestant, tourné vers un ailleurs.

 

page 166

Le catharisme est mort ; le protestantisme régional à moitié.
Anne Brenon explique que dès le dernier « bon homme » ou la dernière « bonne dame », dépositaires du Saint-Esprit, assassinés sous les coups de l'Inquisition, le catharisme avait dû signer sa disparition. Distinguant le catharisme du valdéisme, du béguinisme ou joachinisme, dès 1988, elle écrivait : « Le catharisme fut le seul mouvement à refuser toute possibilité de compromission avec Rome et à se poser en contre-Église, dans la légitimité d'une filiation apostolique. Il fut le seul aussi à ne pouvoir évoluer, du fait justement du caractère absolu et achevé de sa doctrine de révélation et de Salut. »  Seule la mémoire du catharisme a pu se transmettre lors de la Réforme.
`
Mais à son tour, la mémoire du protestantisme historique apparaît fragilisée.

Le souvenir identitaire familial qui traversait facilement un à deux siècles, avant notre acculturation télévisée, puis internetisée - qui normalement devait arriver à ses limites naturelles pour relier les descendants de cathares aux premiers protestants sans autre aide que l'oralité - n'est plus aujourd'hui opératoire. Ce sont d'autres mémoires et d'autres intégrations qui sont en jeu ...

Aujourd'hui, qui se rappelle que Poussan dans l'Hérault et Bagnols-sur-Cèze dans le Gard furent considérablement protestants, avant l'édit de Nantes, d'après les registres du parlement de Toulouse travaillés par Mentzer ? L'Église de Baignais, à côté de celle de Pont-Saint-Esprit, était connue par Théodore de Bèze en 1561 ; Poussan avait un temple encore au XVIIe  siècle. Qui se rappelle qu'en Catalogne espagnole Maçanet de Cabrenys connut un protestantisme organisé, d'après le tribunal de l'Inquisition de Barcelone ? Qui se rappelle les huit Églises dressées dans l'Aude au XVIe siècle de Bugarach au Mas-Saintes-Puelles ? Qui se rappelle le Lauragais rebelle et la Montagne noire hérétique quand ces deux « pays » aux bords du Toulousain, de l'Albigeois ou du pays de Foix avaient la réputation d'être « infestés de huguenots » ? Or, dans le Tarn aujourd'hui, et l'Ariège, là où la Réforme a réussi à traverser, quelque peu, la période du Désert jusqu'à la Révolution, la mémoire protestante aurait sans doute aujourd'hui à se réinventer, ou du moins se réinvestir ...

 

 

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