Dieulefit, la « Grande Peur du 28 juillet 1789

Jeanne-Suzanne Morin, épouse d’Étienne Morin

« Dieulefit et son histoire »

Édité par le Syndicat d’initiatives de Dieulefit

 

Cette Grande Peur qui - a connu tant d'explications contradictoires, il nous importe peu ici de savoir si elle fut fomentée par l'entourage du duc d'Orléans, ou si elle fut seulement un phénomène spontané d'émoi collectif, premier acte du séisme que la France ressentit alors dans ses nerfs et dans ses veines. La voici telle qu'elle fut vécue à Dieulefit, et racontée par Jeanne-Suzanne Morin, dont le mari, Étienne Morin, devait être le maire de la localité pendant la période révolutionnaire, depuis 1792 et jusqu'en 1816 :

 ... Lundi, mardi, rien de nouveau sinon la garde qu'on montait la nuit, composée de huit hommes et quelques bruits de coquins du côté de Grenoble et Romans qu'on soupçonnait vouloir empoisonner les puits ; les nouvelles ne trouvaient crédit que parmi les commères. Le mardi soir il s'éleva un vent furieux dont nous essuyâmes les bourrasques en nous retirant... Tout d'un coup j'entends battre de la caisse, sonner les cloches... des exprès viennent d'annoncer qu'on a mis le feu à Romans qui est consumé et que les 6.000 hommes qui ont fait cela marchent contre Crest qui demande du secours... Dès que je fus habillée, je sortis sur la porte d'où j'entendis les cris de femmes mêlés aux voix des hommes et le vent. La nuit était des plus obscures... Je fis garnir le fallot et en l'attachant avec une corde j'entendis ces hommes qui disaient : Commençons par aller mettre le feu à tous les châteaux des environs... Je bannis ma timidité naturelle en pensant aux MM. de Monjoux et leur adressai depuis la fenêtre ct à haute voix tout ce que je crus le plus propre à les calmer. Bientôt après arrivent des hommes qui me demandent des fusils, des munitions. Je n'en avais point, je les payais de bonnes raisons. Je distribuai mes lanternes en disant qu'on se calme, que le danger était encore loin... Cependant la place se remplissait de gens armés à la hâte de tout ce qu'on avait pu trouver. Beaucoup de faux, de broches, de haches et 400 fusils, de vieilles épées. Ce qui formait un coup d'œil plus effrayant qu 'une troupe disciplinée et armée régulièrement... On annonce la compagnie de Poët-Laval, celle de Dieulefit se met en ordre et va à sa rencontre en partant de la place, celle de M. Pellegrin arrivait par Châteaurat. Nous ne pûmes pas nous empêcher de pleurcr en voyant ces braves gens qui venaient à notre secours. MM. de Bouillanne et Delatourne étaient aux deux côtés de Pelegrin. Après avoir fait ranger leur troupe à Châteaurat, ils vinrent prendre les ordres de mon papa qui était sur la place depuis deux heures du matin. Nous les fîmes déjeûner tandis qu'on portait du vin, du pain, par notre ordre... à la troupe. Pelegrin était monté, il nous aborda en disant : Bon courage, mesdames, soyez tranquilles, ce ne sera qu'un badinage ; je serai content si je puis en tuer quelques-uns d'une certaine façon. C'est qu'on avait dit qu'un comte était à la tête de ces brigands qu'on disait en partie Savoyards et même des troupes réglées. Après s'être rafraîchis, ils furent prendre les ordres de leur Colonel sur la place... Cependant on expédiait des exprès de toute part. Celui de Montjoux rapporta que les Mrs étaient prêts à partir au premier signal, mais qu'ils voudraient savoir qu 'elle était la cause. Mon Papa répondit que quelle qu'elle fut, ils ne devaient pas balancer à se montrer, même pour leur propre intérêt et sûreté personnelle. Cependant j'étais revenue... pour faire mettre une chaudière afin de faire des soupes pour tous les étrangers qui étaient à jeun. Maman de son côté en faisait autant. J'obligeai les enfants à plucher du riz, de l'épeautre afin de les ôter de la rue, craignant quelque coup de fusil lâché maladroitement. Cependant la maison était pleine de ces pauvres gens à jeun qu'on faisait rafraîchir. A midi les soupes furent prêtes chez Maman et ici. On les distribua dans des plats qui servaient pour nous. On passait les plats dans de grands lave-pied, que les deux Joseph, le jardinier et Magnac portaient à la place ; la Palayère et Goton recueillaient les cuillères et notre dîner fut bientôt fait...

 On commençait à croire que toutes ces allarmes étaient vaines, lorsqu'on voit arriver à bride abattue un messager de Mr Dupoids porteur d'une carte de nottre troupe partie le matin pour Bourdeaux adressée à mon Papa, conçue en ces termes : arrivé à la hauteur de la montagne, ayant laissé Bourdeaux tranquille, j'apprenai que la Roche était saccagée et je conduis mon détachement. Personne ne pouvait déchiffrer cette carte. Ce fut moi qui la lu devant la Maison pendant trois fois. Allors Pelegrin, le Chevallier, Mr Delatourne prennent leurs armes, se rendent à la place ; au même moment arrive un autre exprès. C'est un prieur plus pâle que la mort, n'ayant plus la force de descendre de son cheval. Il venait de Pierlate par Montélimar et nous annonce que 10.000 hommes ravagent Loriol et sont près d'arriver à Montélimar. Il a des certificats de tous les Consuls. Vous pouvez juger de notre position, les pleurs, les cris de femmes remplissaient l'air... Je viens ici en criant le long du bourg aux femmes de se calmer, mais de monter des pierres mettre des chaudières d'eau sur le feu, enfin de faire tout ce qui dépendait de nous. On m'avait prié d'écrire à Crest pour demander du secours. Mr Fedon avait fait seller son cheval et un homme déterminé y montait. Il devait prendre une lettre des échevins à la place. Comme il y fût arrivé, l'allarme se répendit que l'ennemi était au... Il retourne ventre à terre et part avec mon seul billet par le puis Saint-Martin. J'arrivai ici pour être témoin du départ de la troupe, je n'ai rien vu de si déchirant. On battit au chant et elle partit comme désespérée. En un clin d'œil la place fut nette. On ne voyait plus que quelques femmes éplorées, d'autres furieuses qui courraient après des hommes lâches qui s'enfermaient dans leurs maisons et refusaient de partager le sort des maris des premières. Je fis descendre nos cassettes et notre argenterie dans les commodités. Je fis partout mettre l'eau bouillante... nous fûmes à la rivière prendre des pierres afin d'animer toutes les femmes à en faire autant ; nous en avions une étrangère, qui nous parut une espèce d'ange par son courage, sa force et les exhortations qu'elle nous adressait. Maman fit couper tous les contrepoids et Pierre descendit avec la Goutte pour faire monter de grosses pièces de bois qu'on devait lancer des greniers. Enfin chacun imaginait tous les moyens de défence. Le Prieur qui restait seul avec mon Papa ajustait tout tranquillement ses balles au canon de son fusil. Enfin notre dernier voyage à la rivière fut le plus terrible. Nous y étions restés seulles, Théodore et moi. Nous voyons courrir un homme à toute jambe. Qu'y a-t-il de nouveau, lui crions-nous ? Nous sommes tous perdus, ils sont au Pont. Alors je jette mon panier, je prends Théodore par la main et nous montons ensemble, non pas vite car nous n'en avions pas la force. Tout ce que nous pûmes faire, fut de fermer la porte après nous et de songer à y laisser la clef au cas que nous pussions fuir de ce côté... Enfin un exprès arrive qui annonce que c'est une fausse allarme ; que les décharges faites mal à propos ont fait croire qu'on était aux prises ; que Bourdeaux ayant envoyé quelques fusiliers pour obliger les gens de la Roche à s'armer, on les avait pris pour l'ennemi, qui n'était ni à Bourdeaux ni à Crest, ni ailleurs. Cette terreur a été si générale que tous les lieux voisins de Valréas si étaient retirés ; ceux de Saint-Esprit avaient été obligés de recevoir toutes les femmes et enfants des environs. Les petits endroits tels que la Paillette et autres avaient été entièrement abandonnés... Le Marquis de Montjoux arriva au moment de la grande allarme, armé de toutes pièces, malgré quantité de gens qui lui disaient que Dieulefit était tout saccagé, qu'il n'y trouverait personne. Nous allions déjeuner lorsqu'on annonça la troupe de Tolignan qui venait à nottre secours. Heureusement que nous avions envoyé des contre-ordres à Valréas qui avait préparé 3.000 hommes, à Crest qui ne nous aurait pas abandonné, sans quoi le Pais aurait été affamé. Ce corps de Tolignan était de cent hommes. Nous fîmes dire dans toutes les oberges qu'on prépara tout ce qu'on avait, que mon Papa voulait en faire les frais. Ce fut un coup d'œuil très intéressant que de voir nottre milice aller à la rencontre de ces braves voisins. Tous les officiers déjeunèrent ct dinèrent chez mon Papa. Nous étions 25 à table... Cette troupe de Tollignan aurait voulu ne pouvant sc battre finir par denecr. Mon Papa le refusa crainte qu'il n'arrive quelque désordre entre des jeunes gens échauffés et armés. Ils avoient deux clarinettes, des fifres, tambours et triangles. Ils déffilèrent deux fois devant la Maison en faisant tous les honneurs militaires possibles. Les dames eurent des airs de clarinette... Nous reçumes encore tout le jour et hier quantité d'exprès d'Avignon, de Suse, de Carpentras, qui offraient plus de 10.000 hommes et toutes les munitions possibles, même du canon. On dit qu'on était tout en larmes et en armes dans le Comtat... L'origine de toutes ces terreurs, car il en faut une, est une troupe de brigands qui ont paru à Voiron, Moirans, et l'on croit qu'on n'a pas été fâché de la circulation rapide qui a donné 1'allarmc afin de donner à connaître au gouvernement les dispositions et les forces du peuple de la province. Voilà ce qui paraît le plus vraisemblable...