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L'Évangile, l'argent et l'économie de marché

 

Alain Houziaux

   

27 octobre 2006

 Que faut-il penser de l'empire de l'économie sur la société d'aujourd'hui ? Faut-il consentir au libéralisme et à l'économie de marché ? Est-il légitime de chercher à s'enrichir ? Que faire des richesses que l'on possède ? Pour tenter de répondre à ces questions, disons d'abord quelques mots de la signification de l'argent et des richesses dans l'Ancien et le Nouveau Testament.

 

Le sens biblique de l'argent

Les mots hébreux signifiant « argent », « richesse » ont des racines pouvant être interprétées de trois manières différentes :

. la première racine possible, c'est « avidité ». De fait, l'argent est l'objet de l'avidité. Cette avidité est due au désir de se sécuriser, de pallier sa peur de l'avenir. C'est dans ce sens que l'argent peut devenir une idole.

. la deuxième, c'est « sang ». Le sang, c'est le flux qui irrigue un corps. De même, l'argent est fait pour circuler, pour irriguer le corps social. Les flux monétaires, tout comme les flux sanguins, sont faits pour vivifier chacun des membres du corps social pour les mettre en relation les uns avec les autres.

. la troisième racine possible, c'est « amour ». Aimer, dans la langue hébraïque, c'est reconnaître sa dette, c'est reconnaître que l'on est débiteur vis-à-vis de l'autre. Ainsi, être riche, c'est être endetté vis à vis des autres. Plus on est riche, plus on est endetté, plus on doit reconnaître que l'on est débiteur vis à vis de ceux qui sont moins riches que vous. L'homme riche, le pays riche détiennent une richesse excédentaire qu'ils doivent à autrui. Pour que la justice soit rétablie, ils doivent verser à autrui ce qu'en termes de droit on appelle une « récompense » destinée à compenser la disparité des richesses et à éponger les dettes. Le fait d'aimer son prochain à l'égal de soi-même nous crée l'obligation naturelle et religieuse de compenser l'inégalité de richesse entre lui et nous.

 

L'enseignement évangélique quant aux richesses

Quand les chrétiens veulent trouver une justification biblique au capitalisme, au libéralisme et à l'économie de marché, ils invoquent souvent la parabole des talents (Matthieu 24). Selon cette parabole, semble-t-il, les bons et fidèles serviteurs de Dieu sont ceux qui acceptent de lancer dans l'économie de marché les talents qu'ils ont reçu de Dieu et de les faire fructifier alors que le mauvais serviteur, lui, conserve son talent pour ne pas prendre le risque de le salir ou de le perdre. De plus cette parabole recommande, semble-t-il, le prêt avec intérêt ce qui justifierait le capitalisme et le système bancaire. C'est sans doute la raison pour laquelle cette parabole a été longtemps le texte « fétiche » des protestants et des banquiers genevois.

 

Mais la parabole des talents et surtout la lecture que nous venons d'en faire, ne sont absolument pas représentatives de l'enseignement de Jésus-Christ sur l'argent. En fait, la parabole des talents n'a pas pour vocation de justifier la libre entreprise et encore moins de l'économie de marché. Elle a seulement pour but d'expliquer pourquoi l'Eglise a eu raison de se lancer dans des relations avec des païens (comme le premier et le deuxième serviteurs) plutôt que de se recroqueviller dans les valeurs traditionnelles de l'orthodoxie juive de l'époque (comme le troisième serviteur).

L'enseignement de Jésus-Christ sur les questions d'argent et d'économie est (hélas !) radicale et sans concession. Il peut être résumé en trois points :

. L'appel à vivre dans la pauvreté. Et pas seulement la pauvreté en esprit. « Va, vends tout ce que tu as et donne l'argent aux pauvres. »

. L'exigence de la solidarité et du don aux pauvres. Pour aider les autres et spécialement ceux qui sont démunis, il faut savoir donner non seulement son superflu mais aussi son nécessaire. Il faut renoncer à ses richesses.

. L'appel à remettre les dettes des débiteurs. Cette « remise de dettes » a d'abord une signification théologique et morale. Remettre des dettes, c'est pardonner et remettre les péchés. Mais elle peut aussi avoir une signification économique.

 

Le droit de s'enrichir, jusqu'où ?

Venons-en à une question qui tourmente souvent les esprits consciencieux et inquiets : S'enrichir, est-ce légitime ? Et plus précisément : A-t-on le droit de chercher à s'enrichir en arguant que l'on utilise les richesses ainsi acquises à des causes « justes » ?

Israël considérait (cf. Exode 3,22 et 12,36) qu'il est légitime de « drainer » l'argent (sale) de l'Egypte pour constituer le trésor sacré du Temple et le redistribuer parmi les pauvres.

Ainsi, la véritable question éthique que pose l'acquisition  des richesses c'est celle-ci : jusqu'où l'utilisation évangélique et charitable de l'argent que l'on a gagné sanctifie-t-elle la manière dont on l'a gagné ? Jusqu'où peut-on s'enrichir et chercher à s'enrichir en arguant que l'on utilise les richesses ainsi acquises pour des causes justes telles que l'entraide, le don aux oeuvres ? Jusqu'où peut-on considérer que l'on peut sanctifier des richesses que l'on estime avoir gagnées « injustement » (sur le dos d'autrui et au détriement d'autrui) par une utilisation « juste » de ces richesses ?

 C'est la question qui a hanté les juifs (qui s'autorisaient le prêt avec intérêt avec les non-juifs de façon à pouvoir financer des prêts sans intérêt entre juifs), mais aussi les ordres mendiants (qui se demandaient jusqu'où ils avaient le droit de s'enrichir pour pouvoir mettre en �uvre leur vocation à aider les pauvres), les puritains (qui prônaient l'austérité et la gratuité tout en considérant la richesse comme une bénédiction de Dieu). C'est le problème de la purification de l'argent « sale » par son utilisation pour de justes causes.

Sur cette question, on peut certes invoquer la curieuse morale de Jésus à propos de la scandaleuse parabole de l'intendant infidèle. « Faites-vous des amis avec des richesses injustes » (Lc 16,9). Il est bon que les richesses qui, de toute manière, sont et resteront injustes soient utilisées pour des causes justes.

Mais, en fait, pour le Nouveau Testament, la richesse est d'abord une dette. Plus on est riche, plus on est endetté vis-à-vis de ceux qui sont moins riches. Le fait d'aimer son prochain à l'égal de soi-même nous crée l'obligation de compenser l'inégalité de richesse entre lui et nous. Donner à plus pauvre que soi, c'est en fait s'acquitter d'une dette à son égard. C'est hélas clair, l'enseignement du Christ appelle à vivre dans la pauvreté, en renonçant aux richesses.

 

La radicalité « utopique » de cette exigence pose un problème. On peut le poser de la manière suivante : Est-ce que les exigences inconditionnelles et absolues du Christ sont faites pour être suivies ou ont-elles pour but de nous convaincre que, puisque nous ne les suivons pas, nous sommes et restons des pécheurs, quelles que soient nos bonnes �uvres et nos demi-mesures pour tenter de les mettre en oeuvre. Autrement dit lorsque Jésus dit au jeune homme riche : « Va, vends tout ce que tu as et donne l'argent aux pauvres », est-ce pour que le jeune homme riche suive réellement cette injonction ou est-ce pour le forcer à reconnaître qu'il vit et ne peut vivre que dans l'injustice et le péché ? On retrouve le débat entre Luther et Calvin au sujet de la Loi. Est- ce que la loi est là seulement pour nous convaincre que nous vivons dans le péché (c'est la position de Luther) ou a t'elle aussi pour fonction de nous appeler à vivre dans la sainteté (c'est celle de Calvin) ?

 

L'économie de marché a-t-elle une légitimité théologique ?

Venons-en à une nouvelle question : Peut-on tenter une appréciation théologique du libéralisme économique et de l'économie de marché ?

On a souvent considéré le protestantisme comme le père du capitalisme et du libéralisme, et ce pour deux raisons.

. La première est d'ordre historique. De fait, dès le XVIe siècle, les nations protestantes ont mieux réussi, économiquement parlant, que les nations catholiques et ont eu, dès cette époque une vision plus mondialiste de l'économie que les catholiques [1]. On peut donc se demander si leur réussite est due, au moins en partie, à la foi qu'ils professaient.

. La deuxième raison est plus théologique. En effet, à la suite de saint Paul et de Luther, les protestants ont fait de la liberté leur cheval de bataille. Et c'est cette valorisation de la liberté qui aurait fait des protestants les promoteurs du libéralisme économique. Ainsi la théologie protestante de la liberté serait une justification du libéralisme économique.

 

Mais en fait la liberté que prône le libéralisme n'a rien à voir avec la liberté telle que l'entend la théologie de Luther.

. La liberté que prône le libéralisme, c'est la liberté comme droit à participer au jeu de la libre concurrence telle qu'on la trouve également dans le monde animal sous la forme du combat pour la vie (le struggle for life). La liberté (comme justification du droit à la concurrence et à la compétition) serait l'une des formes des lois de la nature. Il est « naturel », dit-on, que la vie et la société s'organisent sous la forme d'une compétition où les plus forts l'emportent sur les plus faibles. Ainsi, la liberté selon le libéralisme serait une caractéristique de la « nature ». Et, faudrait-il ajouter, les caractéristiques naturelles des hommes (le fait qu'ils recherchent d'abord leur survie et leur prospérité, même au dépens des autres) seraient une manifestation de la Providence et du dessein de Dieu. En effet, selon l'idéologie théologique [2] qui a sous-tendu le libéralisme, c'est par l'intermédiaire de la « nature » que Dieu a choisi de révéler aux hommes le chemin qu'ils doivent suivre et les lois qui doivent organiser la société. Et ces « lois naturelles », ce sont celles qu'ont définies Adam Smith et peut-être aussi Darwin. C'est la nature comme struggle for life (lutte pour la vie) et libre concurrence. D'ailleurs, celle-ci, disent les libéraux, conduit à la prospérité économique, grâce à la Providence de la « main invisible ». Et elle conduit aussi, Dieu soit loué, à l'éthique et au Bien public puisque, « tout en ne cherchant que son intérêt personnel, l'homme travaille d'une manière bien plus efficace pour l'intérêt de la société que s'il avait pour but d'y travailler directement » [3]. Ainsi, la boucle est bouclée. Enrichissez-vous et vous ferez le bien pour tous. Et c'est pourquoi, le mieux serait de ne jamais troubler le jeu des lois naturelles par des interventions maladroites qui ne peuvent que troubler l'ordre de la nature, de la liberté, de la moralité et de la volonté divine, puisque c'est tout un. Ainsi, ajoute-t-on, ceux qui préconisent un ordre politique et social face à l'ordre économique naturel devraient savoir qu'en fait, ils luttent contre leur propre camp !

 

. En contrepoint, qu'est-ce que la liberté selon Luther ? La liberté selon Luther, c'est le contraire de la liberté selon la nature. La liberté selon la nature, c'est la liberté de rechercher ce qui vous profite. Alors que la vraie liberté, pour Luther, c'est le fait d'être libre vis-à-vis de sa nature égoïste, intéressée, cupide, préoccupée de son propre intérêt [4]. La véritable liberté, pour Luther, c'est de pouvoir aimer son prochain et de le servir [5], à l'encontre de ses propres intérêts. Et cette liberté, bien loin d'entrer en concurrence avec celle d'autrui (ce qui est le principe du libéralisme) consiste à être suffisamment libre vis-à-vis de sa propre « liberté naturelle » pour accepter le « droit à la liberté » de l'autre (ce qui est plutôt le principe fondateur de la démocratie et de la tolérance). La vraie liberté, selon Luther, c'est de se savoir l'égal de l'autre et de reconnaître l'autre comme son égal. En effet, un homme libre, c'est celui qui se sait capitaine quand il parle à un capitaine et simple soldat quand il parle à un simple soldat.

Ainsi, pour faire court, on dira que la démocratie est l'institution de la vraie liberté alors que la mondialisation est le laisser-aller de la liberté naturelle.

 

Ce que dit la théologie de la liberté de Luther, c'est donc ceci. C'est justement parce que le « darwinisme » économique peut être considéré comme une loi de la nature qu'il faut le « dominer » (Gen 1,26 ; Gen 4,7). Et si l'on veut aller à l'encontre de ce principe « naturel », il faut le faire au nom d'un principe plus fort, « surnaturel » en quelque sorte, théologique ou idéologique. Et, de fait, la prédication évangélique et luthérienne est anti-naturelle.

 

On peut donc tout à fait reconnaître que le libéralisme (cette sorte de darwinisme économique) et l'économie de marché fonctionnent selon les lois de la nature. Mais ce n'est pas une raison pour en reconnaître la légitimité.

Et, me semble-t-il, c'est le politique (et en particulier la démocratie) qui a pour fonction « spirituelle » de mettre en �uvre ce contrôle du « struggle for life » de l'économie.

 

Certes, on pourra rétorquer que la démocratie est aussi une forme de domination des plus forts (des plus nombreux en l'occurrence) sur les plus faibles (les moins nombreux). Mais il n'en est rien. La démocratie implique de manière incontournable le respect et la protection des minorités et des plus faibles. Et c'est en ceci qu'elle s'oppose à l'économie de marché. Le libéralisme et la démocratie ne font pas forcément bon ménage.

 

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[1] Comment expliquer que les protestants du XVI° siècle aient réussi en affaires ? Alain Peyreffite avance quatre raisons.

Les protestants accepteraient la nouveauté alors que les catholiques resteraient « rivés » au respect des traditions.

Les protestants auraient accepté le commerce avec des étrangers et des non chrétiens, au contraire des catholiques qui auraient refusé de commercer avec les hérétiques et la païens.

Les protestants auraient développé le sens de la responsabilité individuelle, alors que le catholicisme aurait le sens de la hiérarchie qui annihile la responsabilité individuelle.

Les protestants auraient le sens de la traduction des valeurs religieuses en valeurs profanes. Ainsi pour reprendre les trois vertus théologales (foi, espérance, charité), la foi en Dieu aurait été traduite par la confiance en l'homme, l'espérance par le sens du risque et l'amour par l'acceptation de la cohabitation et de l'association avec autrui.

Cf. Alain Peyreffite dans son livre « La société de confiance ».

 

[2] En particulier, la théologie protestante du XVII° siècle était, sur ce point, plutôt l'héritière de la « théologie naturelle » des scolastiques que de la pensée de Luther et de Calvin.

 

[3] Adam Smith, citant Mandeville in « Recherche sur la nature et les causes des richesses des Nations ».

 

[4] Pour Luther, la nature est fondamentalement pécheresse parce qu'elle est recourbée sur elle-même, « incurvatus in se », Luther, Oeuvres, Tome XII, page 114, Genève, Labor et Fides.

 

[5] Luther introduit son « Traité de la liberté chrétienne » par ces deux propositions qui ne forment un paradoxe qu'en apparence : « Le chrétien est l'homme le plus libre ; il est maître de toute chose, il n'est assujetti à personne. Le chrétien est en toute chose le plus serviable des serviteurs ; il est assujetti à tous ».

 

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