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Peut-il y avoir une spiritualité
sans Dieu ?

 

 

Alain Houziaux

 

16 octobre 2005
Peut-il y avoir une spiritualité sans Dieu ? On est bien sûr tenté de répondre « oui ». La notion de spiritualité apparaît très générale même si elle est quelque peu imprécise. Elle paraît en tout cas plus large que celle de religion. Or il y a des « religions sans Dieu ». Donc, s'il peut y avoir des religions sans Dieu, à plus forte raison, peut-il y avoir des spiritualités sans Dieu.

 

Soit. Mais une spiritualité sans Dieu, qu'est-ce que cela peut être ? Est-ce encore une spiritualité ? Parler de spiritualité sans Dieu n'est-il pas alors une forme d'abus de langage ? Ce genre d'expression un peu paradoxale est devenu très à la mode. Ainsi on parle maintenant non seulement de religion sans Dieu mais aussi de mysticisme athée, de religiosité sans Dieu , d'athéisme chrétien. Certains pourront dire que l'on joue sur les mots. Et si on refuse de jouer sur les paradoxes, on dira qu'il n'y a pas de spiritualité sans une forme de foi en Dieu.

 

Mais on pourrait voir aussi les choses autrement. On pourrait considérer que la foi en Dieu et la spiritualité sont deux faux jumeaux et que la foi est l'ennemie de la spiritualité tout comme elle est, a-t-on dit, l'ennemie de la religion. La spiritualité serait alors vue comme une forme abâtardie de la « vraie » foi dans le « vrai » Dieu. Elle volatiliserait la référence à Dieu. Ce qui manquerait à la spiritualité, ce serait justement « Dieu », un Dieu digne de ce nom, autrement dit Celui du christianisme officiel. Ainsi, certains pourront aller jusqu'à dire que la foi en Dieu appelle à une déconstruction de la spiritualité, celle-ci étant comprise comme une forme d'idolâtrie narcissique alors que la foi appellerait à une dé-préoccupation de soi.

 

Quant à nous, nous soutiendrons un autre point de vue. Pour nous, la notion de spiritualité est « neutre » par rapport à la foi en Dieu. De même, le fait d'aimer la poésie japonaise, ou d'avoir du goût pour la musique de Beethoven peut être considéré comme neutre et sans rapport avec le fait de confesser Dieu ou de ne pas le confesser. La spiritualité n'exclut pas la foi en Dieu mais qu'elle ne l'implique pas non plus. En fait, « foi en Dieu » et « spiritualité » appartiennent à des registres tout à fait différents. La spiritualité, tout comme la psychologie, la morale, l'art, la philosophie est sans rapport immédiat avec la notion de Dieu ou du moins avec le Dieu de la foi. On peut avoir une forme de spiritualité sans pour autant croire en Dieu. Et inversement on peut tout à fait croire en Dieu tout en n'ayant aucune forme de spiritualité. Mais il reste à savoir si cette distinction radicale peut être tenue jusqu'au bout.

 

Que signifie « spiritualité » ?

 

Tout ceci nous oblige à préciser ce que signifie « spiritualité ». Or, s'il y a un mot qui semble ne pas avoir de signification précise, c'est bien celui-là. D'ailleurs, il ne figure pas dans les encyclopédies telles que l'Encyclopedia Universalis. Le mot a certes une résonance, mais il n'a pas de définition.

 

A première vue, il paraît très général et très englobant. Il paraît plus vaste que celui de religion, lequel est lui-même plus ample que celui de foi en Dieu et de confession de foi.

 

De fait, la spiritualité est tout autre que la foi. La foi, contrairement à ce que l'on pense souvent, est de l'ordre de la certitude et de l'assurance. Si on a la foi, on est sûr et certain que l'on croit même si on ne peut pas forcément définir avec précision ce que l'on croit. La foi définit plus une attitude psychologique qu'un contenu. La foi, c'est le sentiment d'une évidence. En revanche, la spiritualité est de l'ordre de la quête d'un « je ne sais quoi ». « Spiritualité » vient d'« esprit » et l'esprit est un souffle, un presque rien. La spiritualité a à faire avec l'âme et les états d'âmes. Elle est de l'ordre du subtil, du ténu, de l'impondérable. Même si « subtil » et « esprit » n'ont pas la même racine, ils ont néanmoins des points communs. On parle d'effluves subtiles et aussi d'un esprit subtil. Alors que la foi est de l'ordre du roc et de l'inébranlable, la spiritualité est une sensibilité tout en nuances et en évanescence. La foi donne la certitude de pouvoir s'appuyer sur Dieu alors que la spiritualité ne s'appuie sur rien d'extérieur à soi. Elle est une expérience intérieure et subjective. La foi est une ancre solidement arrimée hors de soi. La spiritualité est un tremplin. Georges Bataille dit qu'elle est « la volonté de devenir la proie de l'inconnu ».

 

De même, il faut faire la différence entre la spiritualité et la religion. La religion se manifeste par des rites, des mythes et souvent des dogmes. Elle est une forme d'assentiment à une tradition, à un enseignement et à une représentation du monde. En revanche, la spiritualité est individuelle, voire individualiste. Elle se préoccupe de l'intériorité alors que la religion, elle, est toute d'extériorité, de gestes, de comportements et de conventions. La spiritualité est sensible aux émotions, aux émois, à la nostalgie, à la plainte mais aussi aux efforts, aux tentatives, aux tensions. Elle est une calligraphie de l'écriture de l'âme, une musique au c�ur des soupirs, une poésie de l'appel vers un ailleurs. La religion se dit par la prière et quelquefois la magie, la spiritualité par le sentiment du manque et d'être toujours excentré par rapport à soi-même. Elle est une dilatation de l'être et une forme d'envol.

 

De même, la spiritualité doit être différenciée de la sagesse, même si, aujourd'hui, les deux notions touchent souvent le même public. Mais, à mon sens, la spiritualité se rapproche de la psychologie alors que la sagesse a des points communs avec la philosophie et l'éthique. La sagesse est d'abord stoïcienne, elle est une forme de consentement au monde, au destin et à la mort. La spiritualité est davantage gnostique. Elle est une quête d'un absolu, d'une forme de pureté et de sublimité. Elle caractérise la psychologie de nos relations avec nous-même et avec l'indicible. La spiritualité est la quête et même l'invention d'un sens, alors que la sagesse peut être une forme de consentement à l'absurde. La sagesse conduit à la sérénité, alors que, selon Georges Bataille, « l'expérience intérieure répond à la nécessité où je suis de remettre tout en cause, sans repos admissible ». Elle est un voyage au bout du possible.

 

La spiritualité n'est pas non plus la sainteté. Georges Bataille écrit : « Dans l'expérience, le sentiment que j'ai de l'inconnu est ombrageusement hostile à l'idée de perfection ». La spiritualité est une quête de l'intensité de la vie. Si elle accepte une forme de discipline et même quelquefois d'ascèse, c'est pour pouvoir mieux explorer tous les possibles de l'existence avec ses affects, ses contradictions et ses passions.

 

De même encore, la spiritualité est différente de la mystique. La mystique est un oubli de soi dans un océan sans limite (cf le « sentiment océanique » de Romain Rolland et de Freud). Elle est une extase de soi hors de soi. Elle est une exténuation du moi dans une forme de contemplation dans laquelle on se perd soi-même dans le regard que l'on porte sur le vide ou sur Dieu. En revanche, la spiritualité est de l'ordre de l'expérience, non pas tant de l'au-delà que de soi-même. La spiritualité est une forme d'enchantement de soi-même, elle est un voyage intérieur. Le maître mot de la vie mystique, c'est celui d'oubli et en particulier d'oubli de soi alors que la vertu cardinale de la spiritualité est l'attention, et en particulier l'attention à ce qui se vit et s'exprime en soi.

 

Pourtant, à propos de cette opposition entre mystique et spiritualité, il faut apporter une nuance et un contrepoint. La mystique et la spiritualité ont l'un et l'autre le sens du mystère. Ils ressentent l'un et l'autre ce qu'il y a d'infini, de sublime et de « sans fond », que ce soit dans le visage ridé d'une vieille femme, dans le frémissement d'une feuille d'un arbre, dans un andante de Mozart ou dans une icône russe.

 

Disons enfin que la spiritualité est tout autre que l'activité intellectuelle. Elle n'a rien à voir avec la philosophie et encore moins avec la théologie. L'activité intellectuelle cherche à comprendre, la spiritualité cherche à ressentir et à goûter. Elle relève de la sensibilité. D'ailleurs, elle s'exprime volontiers par la musique (le chant grégorien, Bach, la musique « planante »). Alors que la vie intellectuelle est de l'ordre de la réflexion, la vie spirituelle, elle, est une méditation. Et il ne faut pas oublier que « méditer » dérive de mederi qui signifie « donner des soins à », « porter remède à ». La spiritualité, comme la méditation, a souvent une visée curative. Et c'est pourquoi elle se vit souvent dans des « retraites » par lesquelles on cherche à « se refaire » et à « se ressourcer ».

 

Au hasard d'un dossier que la revue Actualité des Religions a consacré en mai 2001 à la spiritualité laïque, on peut trouver quelques définitions de la spiritualité : une écriture de la profondeur (J.L. Schlegel), une expérience de l'absolu et de l'ouverture libérée des carcans religieux (Roger-Paul Droit), une vie habitée par un souffle, c'est-à-dire portée au maximum de sa signification (Bernard Besret), un art de vivre, une manière de manger, de jeûner, de chanter, de parler, de se taire (idem), « une vie à la cime de son être » (cité par Anne-Marie Franquin). Et Gabriel Ringlet cite ce passage des Lettres à un jeune poète de Rilke : « Nous devons accepter notre existence aussi largement qu'il se peut : tout, même l'inouï doit être possible ».

 

La confiscation du spirituel par le religieux

 

Si cette approche de la notion de spiritualité a quelque pertinence, on pourra constater qu'elle n'est en rien le corollaire de la foi en Dieu. D'ailleurs, les écrivains qui, aujourd'hui, me paraissent le mieux caractériser le courant de la spiritualité (je pense à Rilke, à Saint Exupéry, à Khalil Gibran, Georges Bataille et à Christian Bobin) ne sont en rien des « croyants » au sens orthodoxe du terme.

 

Même si cette distinction entre « spiritualité » et « foi orthodoxe » s'est radicalisée depuis quelques décennies, elle est donc fort ancienne. Prenons aussi l'exemple d'un ouvrage de spiritualité écrit au XVIIIe siècle : L'abandon à la Providence divine d'une dame de Lorraine. Il révèle un clivage profond entre la spiritualité et la foi en Dieu, au sens classique. Citons quelques expressions d'un commentateur pour caractériser la spiritualité de cette dame : « Prise au sérieux de tout ce par quoi l'existence nous affecte, de tout ce qui fait l'intériorité..., inquiétude de notre condition affective..., attention à soi..., hyper conscience affective..., abandon à la condition d'intériorité..., fréquentation des sources de soi-même ». Nous sommes loin de la formulation traditionnelle de la foi telle qu'elle s'exprime par exemple dans le Symbole des Apôtres (le Credo).

 

Mais, s'il en est ainsi, on peut se poser une question. Pourquoi l'idée de « spiritualité » et celle de « Dieu » ont-elles été si souvent rapprochées et même identifiées ? Pourquoi l'idée d'une « spiritualité sans Dieu » surprend-elle ?

 

Je ferai deux hypothèses pour l'expliquer

 

- Depuis les premiers siècles de notre ère jusqu'au XIXe siècle, la religion chrétienne a été en situation de monopole pour tout ce qui concerne la vie de l'esprit. Et c'est ainsi que l'expérience de la vie spirituelle s'est exprimée dans le moule et le langage de la religion chrétienne. De fait, jusqu'au XXe siècle, la spiritualité a peiné à trouver son langage propre et à s'exprimer indépendamment des catégories du christianisme.

 

- La deuxième raison, c'est celle-ci. L'idée de Dieu est tout à fait polymorphe. Et cette polysémie a permis à la spiritualité de se référer à un « Dieu » que l'on a pu confondre avec celui de la foi chrétienne orthodoxe même si, en fait, il était tout autre. De fait, le même mot « Dieu » peut être entendu dans des sens très différents. Dieu peut être personnel, tout puissant et extérieur à l'homme. mais il peut être aussi impersonnel, mystique, intérieur, on serait tenté de dire purement spirituel. Mais, puisque c'est le même mot qui est utilisé, cela favorise l'amalgame. Il serait tout à fait possible que certaines formes de spiritualité soient compatibles avec certaines manières de comprendre le mot « Dieu » et incompatibles avec d'autres, et en particulier avec celle véhiculée par le théisme du christianisme « orthodoxe ».

 

La spiritualité, un « vilain petit canard »

 

La spiritualité d'aujourd'hui peut apparaître comme une reprise de ce que l'on appelait à l'époque de Rousseau la « religion naturelle ». Cependant il y a des divergences profondes. A la différence de la spiritualité, la religion naturelle est fondée sur la raison et elle se réduit souvent à une forme de morale.

 

En fait, c'est peut-être plutôt saint Augustin qui est le premier témoin de ce que l'on appelle aujourd'hui la spiritualité. Dieu lui apparaît, et lui apparaît en lui, comme le seul chemin vers lui-même. « Dieu, dit-il, est plus près de moi que je ne le suis moi-même (interior intimo meo). Au fond, c'est un même moment pour lui de découvrir Dieu et de se découvrir lui-même. Il cesse d'être le jouet du monde et de ses passions et il devient lui-même. L'intériorité, le coeur, - le moi - devient alors le chemin vers Dieu .

 

Et cette tradition de l'intériorité se poursuit ensuite non pas tant dans la mystique de Maître Eckhart et de saint Jean de la Croix mais plutôt dans le quiétisme de madame Guyon et de Fénelon et dans l'Ecole de Spiritualité du XVIIe siècle. Mais elle a toujours été distincte du christianisme orthodoxe et elle fut souvent condamnée par l'Eglise catholique officielle.

 

Donc, jusqu'au XIXe siècle, la spiritualité s'est exprimée dans le giron du christianisme officiel. Pour être plus précis, elle a été le « vilain petit canard » du christianisme officiel pour reprendre l'image du conte d'Andersen. C'est le christianisme qui l'a couvée, mais il l'a fait comme un cygne peut couver un oeuf de canard. En réalité, la spiritualité n'est pas de la même essence que la foi chrétienne orthodoxe. Elle est d'une nature toute autre. D'ailleurs il faut noter qu'en dépit de l'inculturation de la spiritualité dans le christianisme, les courants spiritualistes et quiétistes de madame Guyon, de Fénelon et de bien d'autres ont souvent été condamnés.

 

Et c'est pourquoi, aujourd'hui, la spiritualité a pris son indépendance, et elle est de moins en moins couvée par le christianisme et par la manière chrétienne de confesser Dieu. Il n'y a plus de lien de cause à effet entre le fait de croire en Dieu et celui d'avoir une forme de spiritualité.

 

La nature de la foi en Dieu a profondément évolué depuis le début du XXe siècle. Aujourd'hui, le fait de croire en Dieu et de le confesser interfère de moins en moins avec la vie et avec les attitudes, les sensibilités et les convictions que l'on peut avoir. Et, de ce fait, il ne suscite plus guère de spiritualité.

 

Mort de Dieu et renouveau de la spiritualité

 

Dans ces conditions, comment peut-on expliquer le renouveau extraordinaire de la spiritualité depuis une cinquantaine d'années ?

 

Il faut, à mon sens, y voir un héritage de ce que l'on a appelé, depuis Nietzsche, la « mort de Dieu ». Aujourd'hui, pour beaucoup, Dieu n'est plus « éprouvé », ou du moins il n'est plus éprouvé que sur le mode de son absence. On ne fait plus l'expérience de Dieu. Il n'interfère plus ni avec les goûts personnels, ni avec les formes de sensibilité que l'on peut avoir, ni avec la relation que l'on a avec soi-même. Selon le philosophe Emmanuel Lévinas, Dieu « a mis sur pied un être capable d'athéisme ». Même si nous « croyons en Dieu », même si nous le confessons, nous assumons notre existence comme si Dieu n'existait pas (etsi deus non daretur, selon la formule de Grotius ).

 

Bien sûr, un tel constat de la « mort de Dieu » a conduit certains à un athéisme pur et simple. Mais cela n'a pas été toujours le cas.

 

Certains (et ce sont ceux qui fréquentent aujourd'hui les Eglises) continuent à confesser Dieu, mais sur le mode d'une confession sans fondement dans une expérience personnelle. Le fait de confesser Dieu n'est plus le corollaire d'aucune « vie intérieure », d'aucune « expérience spirituelle ». La confession de Dieu est devenue une pétition de principe, un a priori qui n'interfère plus avec la vie effective ni avec l'interprétation du réel. Elle devient une affirmation en soi, sans point d'accrochage dans la vie. Et elle n'implique plus aucune forme de spiritualité. Et, bien sûr cela se traduit par une méfiance radicale vis-à-vis de la mouvance du New Age, de celle des charismatiques et, de façon plus générale de la quête spirituelle.

 

Mais, à côté de ceux qui confessent Dieu sans faire l'expérience de Dieu, il y a aussi ceux qui vivent une forme d'expérience spirituelle et même d'expérience de Dieu (ou du moins du divin) mais en dehors de toute confession de Dieu. Et c'est ce deuxième courant qui a été à l'origine du renouveau de la spiritualité depuis une cinquantaine d'années.

 

Ainsi l'héritage de la « mort de Dieu » se fait selon deux modes : la confession de Dieu sans expérience de Dieu et l'expérience de « Dieu » sans confession de Dieu.

 

Ce qu'il faut constater, c'est que ce phénomène a toujours existé même s'il a pris récemment de l'ampleur. Dans le passé, et même depuis les origines, le monde « religieux » (employons cette expression faute de mieux) a été divisé en deux catégories :

ceux qui confessaient un Dieu personnel (le Dieu du théisme) et qui n'avaient pas forcément d'expérience spirituelle et mystique.

ceux qui vivaient une expérience spirituelle et mystique mais dont le Dieu était non personnel, à la limite du silence et du rien. En fait c'était un quasi Dieu. En effet, dans le passé, bien des mystiques ont insisté sur le fait qu'ils étaient libérés de Dieu, détachés de Dieu, désencombrés de Dieu.

 

Ainsi Maître Eckhart (1260-1327) disait que la pauvreté en esprit, c'est être libéré de Dieu. Ne plus vouloir, pas même accomplir la volonté de Dieu ; ne rien savoir, pas même que Dieu agit en soi ; ne rien avoir, pas même un lieu en soi où Dieu puisse opérer. Il écrit : « le détachement ultime de l'homme consiste à se détacher de Dieu par Dieu » et aussi « Je prie Dieu pour qu'il me rende quitte de Dieu ».

 

Avec ou sans Dieu, qu'est-ce que cela change ?

 

Revenons à la question : Peut-il y avoir une spiritualité sans Dieu ?

 

Au fond, la différence entre « spiritualité avec Dieu » et « spiritualité sans Dieu » semble quelque peu arbitraire.

 

De toute manière, pour la spiritualité, le mot « Dieu » ne caractérise pas vraiment un Dieu personnel. Il est le mot qui dit l'appel vers l'au-delà, l'invisible, l'inexprimable. Le Dieu de la spiritualité est plus proche du Dieu des poètes que de celui des croyants. D'ailleurs, le mot Dieu est souvent éludé. On préfère parler de l'« Esprit » (« spiritualité » a la même racine que « esprit »), de l'« Ouvert » (chez Rilke par exemple), de l'Inconnu... Pour la spiritualité, le mot « Dieu » évoque un effet d'invisible dans le visible, de surnaturel dans le naturel , de miracle dans le quotidien. De fait, l'usage du mot « Dieu » est surtout rhétorique et il n'est nullement indispensable.

 

Dès lors, aujourd'hui du moins, il n'y a souvent guère de différence entre la spiritualité avec Dieu et la spiritualité sans Dieu. Prenons deux propos, l'un d'un « croyant », saint Bernard de Clairvaux (1090-1153), l'autre d'un agnostique, Victor Ségalen (1878-1919). Quelle différence ont-ils ? Saint Bernard écrit : « Nous cherchons ce que l'oeil ne voit pas, ce que l'oreille n'entend pas, ce qui n'est pas monté jusqu'au c�ur de l'homme. C'est cette chose là, quelle qu'elle soit, qui nous plaît, nous attire et que nous désirons atteindre ». Et Victor Ségalen, quant à lui, se dit « attentif à ce qui n'a pas été dit, soumis à ce qui n'est point promulgué, prosterné devant ce qui ne fut pas encore ».

 

Certains emploient le mot Dieu et d'autres pas. Valéry, par exemple, qui se situe dans le camp des athées, se refuse à employer le vocable « Dieu » mais il fait volontiers référence à l'expression « le dieu ». Saint Exupéry fait de même. On a l'impression que tout se résout à un problème de majuscule. Et, paradoxalement, ce sont le plus souvent ceux qui se positionnent « sans Dieu » qui font davantage l'expérience de « Dieu » que ceux qui se positionnent « avec Dieu ». Les mystiques d'aujourd'hui sont souvent des athées, et ceux qui attachent de l'importance à la vie spirituelle sont souvent des agnostiques.

 

On pourrait reprendre à ce sujet le schéma de la parabole du fils prodigue et du fils aîné dans Luc 15. En fait, c'est le fils prodigue qui a quitté son père et l'a même renié qui continue à être obsédé par son père et à lui parler. Il lui parle en son for intérieur. Au contraire, le fils aîné, qui, lui, ne l'a pas quitté et a choisi de rester avec lui, n'a en fait aucune relation ni aucune communication avec lui. Il ne lui a jamais rien demandé (autrement dit il ne l'a jamais prié), il ne lui a jamais parlé et n'a jamais entendu aucune parole de sa bouche. En fait, son père est pour lui absent, silencieux et anonyme. Il n'est qu'un élément de son positionnement social.

 

Ceux qui confessent Dieu comme un Principe souverain, transcendant et absolu sont comme le fils aîné de la parabole, ceux qui, en réalité, font le moins l'expérience de Dieu, du sacré, du divin et du mystère. Il n'y a pas d'incarnation de Dieu dans leur vie individuelle. En revanche, les « spirituels » d'aujourd'hui, tout comme le fils prodigue, feraient en fait l'expérience de Dieu, ou du moins du sacré, même s'ils répugnent à mettre une majuscule au nom de Dieu. Même s'ils ne confessent pas Dieu, ils savent cependant que l'homme est un « être d'Infini ».

 

Cinq caractéristiques de la spiritualité d'aujourd'hui

 

1. Dans la spiritualité d'aujourd'hui, cette expérience d'« être d'Infini » se fait de multiples manières. Elle donne une grande importance à l'expérience de la solitude qui est en fait l'analogue laïque de l'expérience du désert des mystiques. Christian Bobin écrit : « Dans la solitude, on rejoint Quelqu'un d'autre que soi ». Camus écrit aussi : « Qu'est-ce que je médite de plus grand que moi et que j'éprouve sans pouvoir le définir ? Une sorte de marche difficile, une sainteté de la négation, - un héroïsme sans Dieu - l'homme pur enfin. Toutes les vertus humaines, y compris la solitude à l'égard de Dieu ». Samuel Beckett et Ionesco font aussi l'expérience de leur solitude vis-à-vis d'un « Dieu » obsédant par son absence.

 

2. Il faut aussi insister sur l'importance de la quête de la sérénité dans la spiritualité laïque d'aujourd'hui. Cette sérénité est proche du « détachement » des mystiques et de la « paix » qu'évoque souvent saint Paul. Mais elle est, pourrait-on dire, plus « païenne ». La sérénité est une forme d'expérience de l'éternité mais elle est aussi très humaine : c'est l'absence de tout conflit à l'intérieur de soi-même et aussi avec le monde, et c'est aussi un acquiescement à l'évidence du réel qui conduit au repos (dans « acquiescement », il y a la racine quies qui signifie repos et que l'on retrouve dans « quiétude »). La sérénité vient lorsque l'on se rend à l'évidence, lorsque l'on consent à ce que les stoïciens appelaient « la nécessité ». Le « dieu » de la spiritualité (quelle soit laïque ou religieuse) est souvent plus stoïcien que chrétien.

 

3. L'importance accordée à l'attention (que l'on appelle aussi l'éveil) et à l'émerveillement. Christian Bobin écrit : « Je me tais, je ne fais rien, et dans ce rien d'une soirée, j'apprends lentement à nommer ce qui me comble et m'échappe : l'émerveillement d'une petite feuille verte égarée dans la crue des lumières ».

 

4. La spiritualité est individualiste et peu préoccupée de politique et même d'éthique. La foi traditionnelle s'exprime le plus souvent dans une Eglise qui constitue une structure sociale et qui fait entendre sa voix sur les problèmes de la société. Elle se préoccupe ou du moins se préoccuper de l'incarnation de l'avènement du Royaume de Dieu dans l'histoire et la vie publique et privée. Rien de tel pour la spiritualité. Elle n'est en rien un engagement. Elle n'est pas plus une idéologie. Le bonheur qu'elle quête est tout individuel. La spiritualité n'est pas seulement trans-professionnelle (on peut se dire bouddhiste et faire le pèlerinage de Compostelle), elle est aussi a-confessionnelle et a-sociale. Elle se vit dans l'évanescence de l'intériorité. Même si elle se gargarise souvent du mot « amour », elle ne lui donne aucun contenu pratique.

 

5. A la différence de la foi traditionnelle qui s'exprime par des rituels fixés, par des liturgies canoniques et par l'écoute de textes fondateurs (la Bible ou le Coran), la spiritualité utilise des supports plus profanes et psychologiques : l'écoute de la musique, le regard vers le monde et vers soi-même, et aussi le renoncement, l'abandon de soi, le lâcher prise, la contemplation.

 

Expérience spirituelle et expérience mystique

 

Il faut faire clairement la différence entre la spiritualité (au sens où on l'entend aujourd'hui) et la mystique. La spiritualité est un itinéraire à la découverte de la conscience (et en particulier de la conscience de soi) et aussi du sens (et en particulier du sens de la vie). Elle est une forme d'apprentissage et de quête, mais cette quête est plus une quête de soi que de Dieu à proprement parler. La mystique, elle, n'est pas une quête. Elle est plutôt une contemplation. Elle ne cherche pas à percer le secret du mystère des choses et du monde. Elle s'y plonge et s'y dissout. La mystique est une forme de vertige devant l'abîme sans fond de tout et c'est cet abîme qui est appréhendé comme le « sans fond » de Dieu lui-même.

 

Le mystique dira « je contemple ce que je ne puis trouver ». Il dira aussi « je me perds et je m'oublie moi-même dans le milieu divin, dans l'océan sans limite ». Le « spirituel » dira « je cherche ce que je peux trouver et qui me permettra de vivre mieux avec moi-même, l'autre et le monde ». En ce sens le poète Henri Michaux et le peintre chinois Zao Wou-Ki me paraissent plutôt des mystiques même s'il y a chez eux aucune référence explicite à Dieu. Au contraire, le mythe du Graal relève plutôt, me semble-t-il, de la spiritualité. Perceval est au départ un naïf vivant dans l'extériorité la plus totale, ne connaissant rien, pas même son nom. Toute son histoire est celle de son développement psychique vers une conscience de soi, du monde et du sens. Perceval se trouve, se révèle et devient lui-même. Le roman du Graal est une sorte d'odyssée de la conscience et de chemin vers l'intériorité alors que la mystique est une dissolution du moi dans le vélin vierge de l'illimité.

 

Peut-il y avoir une spiritualité avec Dieu ?

 

Revenons à la question posée : Peut-il y avoir une spiritualité sans Dieu ? Je l'ai dit, il faut différencier radicalement l'expérience spirituelle de la relation avec un Dieu personnel. La spiritualité et la foi en Dieu ne sont pas du même ordre.

 

La vie spirituelle relève de l'intériorité alors que Dieu (pour la théologie traditionnelle en tout cas) constitue une extériorité. De fait, la spiritualité se vit à l'intérieur de soi-même. Elle est de l'ordre de l'effusion. Elle peut s'exprimer par la prière, mais cette prière ne se dit pas dans des mots et encore moins dans des formules. Elle est plutôt une oraison intime. Elle ne parle pas à Dieu à proprement parler. Elle est plutôt une forme d'offrande de soi. Elle est une partition musicale qui se dit à l'intérieur de soi-même par l'émoi du coeur, le désir d'un au-delà, la sensibilité au mystère. La spiritualité est la quête d'une forme d'enchantement intérieur.

 

Certes, la spiritualité est souvent tendue vers l'Innommable. Et elle peut éventuellement lui donner le nom de « Dieu » ou de « dieu ». Mais, si elle le fait, ce « dieu » est d'abord et avant tout un objet de désir et de manque. Pour la spiritualité, « dieu » est la structure même du désir plus encore que l'objet du désir. Le « dieu » de la spiritualité est tout autre que le Dieu de la foi.

 

Même s'il est de bon ton, chez les croyants orthodoxes de se méfier de la spiritualité, il faut reconnaître sa profonde valeur et cesser de la considérer comme une forme de cocooning et d'auto-massage. En fait, la spiritualité est la vie de l'esprit faite chair. Elle incarne dans le quotidien de l'existence et dans la psychologie individuelle ce que disent la poésie, la musique et peut-être même la mystique. Elle exprime l'humanité de l'homme et ce qu'il y a de plus pur et de moins grossier en lui. Elle fait contrepoint à sa volonté de puissance, à sa bêtise et à sa brutalité. Mais, pour être en plénitude ce qu'elle est, elle n'a nul besoin d'être religieuse ni de faire référence à Dieu.

 

Il faut que les croyants cessent de présupposer que l'homme doit nécessairement croire en Dieu pour exprimer le meilleur de lui-même. La spiritualité peut tout à fait se vivre « sans Dieu » Bien plus, elle assume pour un large public, une fonction que les Eglises et les religions ne savent plus et souvent ne veulent plus assumer : celle d'exprimer la vie et d'aider à vivre mieux, dans tous les sens de ce « mieux ».

 

En fait, la véritable question qui se pose, ce n'est pas « peut-il y avoir une spiritualité sans Dieu ? » mais plutôt « peut-on retrouver une spiritualité avec Dieu ? » Comment ceux qui, tels le fils aîné de la parabole de Luc 15, continuent à être des pratiquants de nos églises peuvent-ils retrouver une vie spirituelle aussi riche que celle des fils prodigues qui les ont quittées ? Comment ceux qui se disent « avec Dieu » peuvent-ils retrouver une spiritualité ? Peut-il y avoir une spiritualité avec Dieu ? Et si oui, laquelle ?

 

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