Protestants dans la Ville

Page d'accueil    Liens    

 

Gilles Castelnau

Images et spiritualité

Libres opinions

Spiritualité

Dialogue interreligieux

Hébreu biblique

Généalogie

 

Claudine Castelnau

Nouvelles

Articles

Émissions de radio

Généalogie

 

Libéralisme théologique

Des pasteurs

Des laïcs

 

Roger Parmentier

Articles

La Bible « actualisée »

 

Réseau libéral anglophone

Renseignements

John S. Spong

 

JULIAN MELLADO

Textos en español

Textes en français

 

Giacomo Tessaro

Testi italiani

Textes en français

Conférences de l'Étoile

 

Jésus-Christ
de quoi est-on sûr ?

Le vrai Jésus et Christ de la foi

 

 

 

Alain Houziaux

 

22 septembre 2005
Jésus-Christ, de quoi est-on sûr ?
La question n'est pas neutre. On peut la poser avec une forme de crainte. On se dit que, peut-être, on va découvrir que l'on n'est sûr de rien. Et dans ce cas, tout s'écroule, c'est l'ébranlement des fondations. On se souvient de la parabole de la maison bâtie sur le roc et de celle bâtie sur le sable (Mat 7,24). La maison de la foi chrétienne serait-elle en fait bâtie sur le sable ? Toutes les inquiétudes suscitées par les émissions du cycle Corpus christi vont dans ce sens.

 

Mais on peut aussi se poser cette question avec une autre attitude d'esprit : celle de la curiosité. Celle-ci engage dans un voyage sans fin. Elle peut nous faire faire le tour du monde, nous faire ouvrir les jarres des vieux manuscrits de Qumram, les dictionnaires de psychologie, les encyclopédies d'histoire, les ouvrages de métaphysique... De fait, la question « Jésus-Christ, de quoi est-on sûr ? », c'est le fil rouge d'une enquête et d'une quête. Et c'est là tout son intérêt.

 

La question « Jésus-Christ, de quoi est-on sûr ? » pose le problème de ce qu'a été le « Jésus historique ». De quoi est-on sûr, à propos de Jésus, sur le plan de l'histoire, indépendamment de la confession de foi dont il a fait l'objet et dont les textes du Nouveau Testament sont l'expression ?

 

Mais, peut-on se demander, pourquoi cette question du Jésus historique est-elle si importante pour nous ? Je hasarde une hypothèse. Ce qui suscite notre interrogation, c'est le problème du commencement. Jésus est-il celui par lequel le christianisme a débuté ?

 

Apparemment, pour tout le monde ou presque, il n'y a pas de problème : Jésus a prêché, sa prédication était d'une force extraordinaire, ses paraboles étaient d'une vérité implacable, et du coup, le christianisme, a commencé. Mais est-ce si sûr ?

 

Le commencement du christianisme

 

De fait, si l'on veut faire de Jésus le fondateur du christianisme, cela pose bien des problèmes. De son vivant, Jésus a eu peu de disciples, et de plus, ils l'ont tous ou presque abandonné au moment de sa mort. Ainsi on ne peut pas dire qu'il a été aussi exceptionnel qu'on le prétend. Ou, du moins, il faut reconnaître que l'on ne s'en est pas immédiatement aperçu.

 

Faudrait-il alors dire que ce n'est pas Jésus qui a fondé le christianisme, mais ses disciples (Pierre et Paul par exemple) ? Mais, dans ce cas, cela pose un nouveau problème. Si Jésus a été incompris, trahi et abandonné de son temps, pourquoi les fondateurs du christianisme ont-ils fait de lui leur Maître et leur Seigneur ?

 

Ainsi, nous sommes bien perplexes. Où faut-il situer le commencement du christianisme ? L'enfantement du christianisme s'est-il fait avec Jésus ou, après Jésus, avec la prédication de Paul et de Pierre ? En fait ce problème se pose pour tous les commencements, quels qu'ils soient. On n'arrive jamais à savoir quand et comment cela commence vraiment. Il se pose, par exemple, pour ce qui est du commencement de l'univers et de son énigmatique big-bang, et aussi à propos du début de la Révolution française. On a l'impression que le commencement est indéterminé.

 

On peut tout à fait faire débuter le christianisme avec saint Paul, c'est-à-dire après Jésus. Mais on peut aussi le faire commencer « avant » Jésus, c'est-à-dire avant même le début de la prédication de Jésus. De fait, la pensée théologique de Paul est sans doute plus enracinée dans le judaïsme d'avant Jésus que dans la prédication de Jésus lui-même.

 

De fait, la théologie de Paul est juive. La pierre angulaire de sa pensée, la notion de sacrifice rédempteur, existait déjà dans certains courants du Judaïsme. Paul a transféré sur une sorte d'icône et d'entité métaphysique qu'il appelle « Christ » ce que le judaïsme tardif disait déjà à propos de la figure du Serviteur souffrant d'Esaïe .

 

On peut dire la même chose à propos de la pensée théologique de Jean. L'idée de Verbe et même celle de Verbe incarné existait déjà avant lui, et Jean n'a fait que la transposer sur la personne de Jésus-Christ.

 

Ainsi ce qu'il y a de nouveau avec Paul et Jean, ce n'est pas les concepts qu'ils utilisent, c'est qu'ils scellent et cristallisent ces concepts et ces idées du Judaïsme tardif et de la pensée grecque sur le « pivot » de Jésus de Nazareth. Mais la figure du Christ telle qu'ils nous la présentent n'a aucunement les traits d'un personnage historique et ne semble pas avoir de liens évidents avec le Jésus de l'histoire. D'ailleurs Paul ne cite pratiquement aucune des paroles du Jésus historique et ne fait référence à aucun fait de sa vie en dehors de sa crucifixion qu'il présente plus comme un fait théologique que comme un événement historique.

 

Le christianisme s'est-il développé malgré Jésus ?

 

Ainsi, on pourrait considérer que la construction théologique de Paul (et aussi celle de Jean) aurait pu se faire de la même manière sans être supportée par un personnage historique. On a même quelquefois l'impression que l'enracinement de la dogmatique de Paul dans le personnage historique de Jésus est plutôt, pour lui, un handicap. Ainsi quand il prêche aux Athéniens (Actes 17,32), ceux-ci l'écoutent avec intérêt tant qu'il ne fait pas état de la résurrection de l'homme Jésus. De même dans son hymne de l'Epître aux Colossiens (1,15-20), Paul présente d'abord le Fils de Dieu comme l'agent de la création du monde présent depuis les origines et il a ensuite quelques difficultés à identifier ce Fils avec l'homme Jésus qui a été crucifié.

 

Pour expliquer qu'on ait pu faire de Jésus le « Christ » et même le « Fils de Dieu » alors qu'il avait été peu reconnu pendant sa vie, on invoquera bien sûr le fait que Jésus est ressuscité le jour de Pâques. On fera valoir que c'est cela qui a suscité la conversion des disciples qui l'avaient trahi. Mais en fait les choses ne sont pas aussi simples. D'une part l'affirmation que « le Christ s'est fait voir » (c'est l'expression qu'emploie Paul dans 1 Cor 15,6-9) n'est apparue semble-t-il qu'une dizaine d'années après la mort de Jésus et elle n'a été historicisée en résurrection physique que plus tard encore (Paul ne fait jamais référence à la résurrection physique de Jésus). D'autre part on a souvent l'impression que Paul présente cette « glorification » du Crucifié comme un élément de sa construction théologique elle-même.

 

On en revient donc à la case départ : quelle a été la part du Jésus de l'histoire dans la naissance du christianisme ?

 

Mais, dira-t-on encore, dans les origines du christianisme, il n'y a pas que les constructions théologiques de Paul et de Jean. Il y a aussi les trois évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc). Et là, semble-t-il, les choses sont plus claires. Même si l'on accepte de dire que ces évangiles ne sont en aucune manière des biographies de Jésus puisqu'ils sont eux aussi des reconstructions de sa vie et de sa prédication, il n'en reste pas moins qu'ils mettent bien en scène un prophète, Jésus, qui prêche et qui meurt crucifié. Ils mettent en scène le Jésus de l'histoire.

 

C'est incontestable. Mais il faut se rappeler que ces évangiles ont été écrits plus de trente ans après la mort de Jésus, à une époque où Jésus était déjà confessé comme le Christ et le Sauveur. Ce n'est donc pas l'activité de prédicateur du Jésus de l'histoire qui explique que, après sa mort, il a été confessé comme le Seigneur. C'est bien plutôt le fait qu'il ait été confessé comme le Seigneur qui explique qu'on se soit intéressé à ce qu'avaient été sa vie, son enseignement, sa mort sur la croix et le souvenir que l'on avait de sa résurrection.

 

La « promotion » de Jésus, pourquoi ?

 

Il faut donc le reconnaître, le fait qu'après sa mort, Jésus ait été « promu » au rang de Seigneur et Sauveur est tout à fait énigmatique. On pourrait certes trouver une explication. Certains génies (tels Van Gogh) ont été tout à fait ignorés pendant leur vie et néanmoins reconnus et célébrés après leur mort. Cependant, il faut le reconnaître, trois handicaps majeurs au moins faisaient obstacle la « promotion » de Jésus après sa mort.

 

Primo, nous l'avons déjà mentionné, Jésus a eu peu d'audience de son vivant et ses premiers disciples l'ont abandonné.

 

Deusio, Jésus a été crucifié par les autorités juives et romaines pour blasphème contre Yahvé et complot contre Rome, ce qui constituait un handicap majeur pour sa « promotion » tant dans le peuple juif que dans le monde romain.

 

Tertio, la prédication de Jésus était axée sur la promesse de la venue imminente du Royaume. Et le Royaume n'est pas venu. Cela semble un démenti cinglant de l'autorité du Maître.

 

On pourrait en conclure que le succès de la prédication chrétienne à partir des années 50 s'est fait non pas à cause du Jésus historique mais malgré le Jésus historique. Mais dans ce cas, on en revient à la question que nous avions posée : comment le christianisme a-t-il débuté et pourquoi a-t-il placé Jésus-Christ au centre de son culte ?

 

Ainsi, on le voit, il semble bien difficile de répondre à la question : comment le christianisme a-t-il commencé et pourquoi ?

 

Pour réfléchir à cette question on peut faire un parallèle avec le commencement de la Révolution française. On le situe au 14 juillet 1789. Pourquoi ? Avant ce 14 juillet, il s'était pourtant passé bien des choses, Voltaire, Rousseau, les cahiers de doléances... Et le 14 juillet 1789, d'un point de vue historique, il ne s'est pas passé grand chose. Sur son journal personnel, Louis XVI note, à la date du 14 juillet 1789 : « Rien ». Une poignée d'émeutiers pénètre dans une vieille forteresse à peine défendue et délivre six ou sept prisonniers de droit commun. Mais le fait prendra une valeur considérable, et l'année suivante, le 14 juillet 1790, il fera l'objet d'une commémoration, qui, après coup, « créera » l'événement de la prise de la Bastille et consacrera l'institution symbolique du début de la Révolution au 14 juillet 1789.

 

De la même manière, avant la naissance de Jésus, il y avait un climat fait d'attente d'un Messie et d'espérance d'une réforme du Judaïsme et en particulier du culte sacrificiel du Temple. Avec le Jésus historique, que s'est-il passé effectivement ? Peut-être pas grand chose d'unique et de spécifique. Mais après coup, le discours des apôtres « crée » l'origine de la foi nouvelle non pas tant d'ailleurs en Jésus de Nazareth lui-même qu'en Jésus-Christ crucifié et ressuscité.

 

Après ce constat, nous pourrions en rester là et conclure que non seulement l'enquête sur le Jésus de l'histoire est extrêmement difficile à mener (puisque nous n'avons sur Jésus que des témoignages de seconde main qui ont transfiguré ce qu'il était), mais que, de plus, elle n'a peut-être pas grand intérêt pour comprendre comment le christianisme a pu se développer. L'importance de Jésus ne viendrait pas de ce qu'il a été historiquement. Elle viendrait du fait qu'il est le personnage central (on pourrait dire le « héros ») d'un livre, le Nouveau Testament, et d'une prédication, celle de l'Église, qui ont eu une influence immense.

 

Et pourtant, en fait, ce qui nous intéresse et pour certains nous bouleverse, c'est et cela reste la personne de Jésus lui-même. Ce n'est pas la théologie de Paul ou de façon plus générale celle des débuts du christianisme. Bien sûr, la connaissance que nous avons de Jésus est profondément médiatisée par l'« icône » que l'on a dressée de lui (j'emploie ce mot pour insister sur le fait que ce n'est en aucune manière une image photographique qui rendrait compte de sa vérité historique), mais peu importe, c'est quand même Jésus lui-même qui nous intéresse.

 

Peut-on retrouver le vrai Jésus ?

 

Pouvons-nous donc, malgré tout, retrouver le vrai Jésus ? Je pense que oui. Certes les évangiles ont fait de Jésus le « héros » d'une oeuvre littéraire. Mais sous ce « héros », le Jésus de l'histoire continue à percer.

 

Et j'ajoute que le fait que, à travers les évangiles, nous n'ayons pas une photographie de la vie de Jésus mais seulement une interprétation de sa vie, de sa prédication et de son action, n'est peut-être pas une catastrophe. Bien au contraire. En effet, dans cette fascination qu'exerce sur nous le Jésus historique, il ne faut pas minimiser le rôle fondamental des évangiles et du Nouveau Testament. Ce sont eux qui nous « donnent à voir » le Jésus historique.

 

Érasme, dans ses Préfaces au Novum Testamentum, le dit clairement et justement. Les récits évangéliques donnent une image vivante de Jésus « au point que tu le verrais bien moins si, de tes yeux, tu le regardais face à face... Les Juifs le voyaient et l'entendaient moins que tu ne le vois et l'entends dans les récits évangéliques ».

 

Pour faire comprendre ce point, André Gounelle donne deux comparaisons tout à fait pertinentes : la vérité de l'esclavage nous parvient davantage par le récit La Case de l'oncle Tom de H. Beecher-Stowe que par des documents historiques que l'on consulterait dans une bibliothèque. De même, la vérité de l'attaque de l'aviation allemande sur Guernica nous est donnée plus sûrement par le tableau de Picasso que par une bande cinématographique.

 

On peut d'ailleurs ajouter que les évangiles sont comme subvertis de l'intérieur par le Jésus historique lui-même. Ni les évangiles, ni même Paul, n'ont pu le faire complètement entrer dans le moule et l'icône qu'ils ont voulu dresser de lui.

 

On peut donner deux exemples :

 

Le baptême de Jésus par Jean Baptiste. Jésus a été baptisé par Jean Baptiste et a d'abord été son disciple. On sent combien cette réalité historique met mal à l'aise les rédacteurs des évangiles. Cela aurait été tellement plus simple pour eux si c'était Jésus qui avait baptisé Jean Baptiste. On sent clairement leur embarras, surtout celui de Jean, dans la manière dont ils relatent la scène du baptême. Et du coup le geste de Jésus en sort grandi. Non seulement la vérité du Jésus historique perce à travers le récit des évangiles mais elle est mise en valeur par son embarras.

 

Autre exemple : l'Évangile de Luc mentionne la présence de deux coupes de vin dans le récit du dernier repas de Jésus avec ses disciples (Luc 22,14-20) alors qu'on s'attendait à ce qu'il n'y ait qu'une seule coupe (comme par exemple dans le récit de l'institution de la sainte cène tel qu'il est relaté par Paul dans 1 Cor 11, 23-26) Là aussi, cela aurait été tellement mieux, pour Luc, si Jésus avait institué la cène eucharistique avec une seule coupe. Par son « lapsus », le texte de Luc trahit et révèle plus fortement encore le fait que Jésus était juif et rien que juif du début à la fin de sa vie. Il rappelle que c'est bien le repas de la Pâque juive que Jésus a célébré.

 

Ainsi en dépit du travail de recomposition effectué par les évangélistes, Jésus crève la toile du tableau que l'on a fait de lui.

 

La quête du Jésus historique

 

Mais venons-en au coeur de notre sujet : que peut-on savoir du Jésus de l'histoire ? Nous n'aborderons ce point que brièvement, d'autres étant plus compétents que nous pour le faire.

 

Depuis quelques temps, pour tenter de retrouver le Jésus historique, on ne cherche plus tellement à décrypter, sous l'icône que nous présente le Nouveau Testament, ce qu'était réellement Jésus. On cherche plutôt à le caractériser, dans sa prédication et son comportement, par comparaison et par rapprochement avec d'autres personnages de la même époque et du même milieu. La figure de Jésus y perd peut-être en spécificité (il n'est plus le seul à avoir parlé et agi comme il l'a fait) mais elle y gagne en crédibilité puisque des témoignages extérieurs au Nouveau Testament et donc indépendants de la foi des premiers chrétiens nous donnent des informations sur des personnages historiques qui lui sont comparables.

 

Le Judaïsme de l'époque de Jésus connaît d'autres rabbins faiseurs de miracles, par exemple Honi le Traceur de cercles, Onias le Juste et Hanina Ben Dosa au premier siècle avant J.C. Ainsi l'activité miraculeuse de Jésus ne constitue pas une exception. Jésus a les mêmes compétences que d'autres thaumaturges du premier siècle et sa façon de guérir un sourd-muet par exemple (cf. Marc 7,33) s'aligne sur des gestes thérapeutiques connus de la culture de l'Antiquité.

 

Autre point, à propos de la forme et du contenu de la prédication de Jésus. La Mishnah (recueil d'enseignements de maîtres juifs des premier et deuxième siècle après J.C.) montre que la quasi totalité des propos du Sermon sur la Montagne de Jésus ont une analogie étroite avec l'enseignement des rabbins de la même époque. Le fait de s'exprimer en parabole était également fréquent chez eux.

 

Ainsi, de son vivant, Jésus a sans doute été perçu comme un sage au moins autant qu'un prophète messianique. Jésus n'est pas le premier à opter pour la priorité de la loi éthique sur la loi rituelle. De même son insistance sur l'amour n'a rien d'original. Le grand rabbin libéral Hillel qui vécut une génération avant Jésus disait la même chose. Mais la prédication de Jésus était d'une radicalité absolue qui était sans doute unique.

 

Autre point. Tout comme Jésus, d'autres prédicateurs charismatiques ont fait de leurs gestes et de leur prédication une reprise du passé sacré d'Israël et en particulier de la sortie d'Egypte. Les prophètes messianiques se sont multipliés au premier siècle. Parmi eux, il y a bien sûr Jean-Baptiste, mais il n'est pas le seul. Peu après la mort de Jésus, un prophète samaritain entraînait une foule d'adeptes au mont Garizim avec promesse de leur faire voir la vaisselle sacrée que Moïse y avait enterrée. Le mouvement suscita une répression tellement violente de la part des Romains que Ponce Pilate, qui l'avait commanditée, fut muté. De même un nommé Theudas rallia des centaines d'hommes à sa cause en leur promettant de traverser le Jourdain à pied sec. Par ailleurs, le livre des Actes (21,38) fait état d'un autre prophète qui, selon Flavius Josèphe prédisait que l'on verrait s'écrouler les murs de Jérusalem tout comme au temps de Jéricho.

 

Autre point. La contestation des autorités juives de Jérusalem était également fréquente à cette époque. Le courant de Jean-Baptiste en témoigne ainsi que celui des Esséniens. On annonçait la disparition du Temple de Jérusalem dont les rituels cultuels étaient considérés comme pervertis par un clergé corrompu. Et on annonçait l'instauration d'un Temple nouveau dans une perspective messianique. Ainsi Flavius Josèphe, historien du premier siècle, auteur de La guerre des Juifs, rapporte le cas d'un Jésus ben Ananias qui parcourait Jérusalem en annonçant la ruine de la ville et de son Temple. Tout comme Jésus de Nazareth, il fut livré par l'aristocratie sacerdotale aux Romains qui le relâchèrent en l'estimant fou. Et quelques années après Jésus, Etienne fut lapidé par les autorités juives (Actes 6,13) au motif qu'il s'opposait, tout comme Jésus, au Temple et à une interprétation trop stricte de la loi de Moïse.

 

Enfin l'activité de Jésus doit être située dans le contexte de la montée des messianismes protestataires contre l'occupant romain. A la mort d'Hérode le Grand (4 avant J.C.), une « guerre des brigands » fit surgir de nombreux prétendants messianiques au trône. Le berger Athrongès ceignit le diadème royal dans l'enthousiasme de ses fidèles. En 6 après J.C., Judas le Galiléen conduisit une campagne de refus de l'impôt et ses partisans furent écrasés par les légions romaines. Et Jean-Baptiste fut lui-même décapité par l'occupant, son activité étant considérée comme subversive.

 

Toutes ces figures contemporaines de celle de Jésus permettent d'inscrire son message dans la mouvance de son temps, mais aussi de mieux cerner sa personnalité propre. Ce qui le caractérise, c'est qu'il n'est pas un ascète et qu'il prêche un Dieu de grâce qui « fait lever son soleil sur les justes et sur les injustes » (Mat 5,45). De fait Jésus prêche une grâce égale pour les Samaritains et les Juifs (Luc 17,11-19), les enfants (Marc 10,13-16) et les femmes (Luc 8,32). Il se laisse approcher par les malades. Il s'adresse aux petits, aux pauvres, à ceux qui ne sont pas en règle. Il partage ses repas avec les réprouvés et les femmes de mauvaise vie en anticipant ainsi le Repas du Royaume tel qu'il l'attend et le prêche.

 

Du Jésus de l'histoire au Christ du christianisme naissant

 

Mais reprenons la question que nous posions plus haut. Comment expliquer que Jésus de Nazareth ait été confessé comme le Fils de Dieu mort et ressuscité pour le salut des pécheurs ? Comment expliquer que l'on ait pu enraciner sur le pivot de l'homme Jésus des notions aussi abstraites et désincarnées que celles de « Fils de Dieu » et de « Verbe de Dieu » ? On peut tenter une hypothèse.

 

Il faut pour cela se référer aux idées théologiques qui avaient cours dans le judaïsme tardif. Cela permet en effet de comprendre le sens des titres de « Logos » (Parole de Dieu), « Fils de Dieu », « Grand Prêtre », « Serviteur Souffrant » qui ont été accordés à Jésus par le christianisme primitif. Cela permet aussi de comprendre pourquoi on a pu considérer le Christ comme le nouveau Temple de Dieu, incarnant la Présence divine.

 

Pour comprendre pourquoi Jésus a été désigné comme le Verbe (le Logos) et le Fils de Dieu, il faut savoir que dans certains milieux du judaïsme tardif (IIe et Ier siècles avant J.C.), on faisait une distinction entre Dieu lui-même et la Puissance divine qui avait présidé à la création du monde et qui conduisait l'histoire. Et, sous l'influence de la pensée hellénistique, cette Puissance a été appelée le Fils de Dieu (parce que, pour le judaïsme tardif, ce n'était pas Dieu qui avait créé le monde mais son Fils) et aussi le Logos (la Parole ou le Verbe de Dieu). Or, et c'est là le point important, dans le courant gnostique de la pensée grecque, ce Fils (ou ce Logos) a été personnifié et il pouvait même temporairement revêtir une forme humaine parce qu'Il était aussi et même avant tout porteur d'une révélation et du salut.

 

On comprend ainsi que Jésus ait pu être considéré comme l'incarnation du Verbe et du Fils de Dieu même si, à première vue, il était difficile de faire le lien entre d'une part la puissance créatrice de Dieu et d'autre part l'homme Jésus, le prophète de Galilée. Même si la notion de Fils de Dieu comme créateur et organisateur du monde semble bien différente de celle par laquelle Jésus a été désigné, elle a été néanmoins déterminante pour les premiers chrétiens (et en particulier pour Paul et Jean ) dans leur manière de comprendre la fonction de Jésus-Christ.

 

Autre point. Pourquoi, subitement, dans les années 50 après J.C., a-t-on considéré Jésus comme l'incarnation et la présence de Dieu dans le monde ? C'est vraisemblablement parce qu'il a pris la place du Temple de Jérusalem qui était considéré comme le lieu de la présence de Dieu sur cette terre. En effet, à l'époque de Jésus, le Temple souffrait d'un discrédit parce que la prêtrise était corrompue et trop proche du pouvoir romain. On en est donc venu, dans certains milieux du Judaïsme, à attendre la disparition de ce Temple et la venue d'un Grand Prêtre idéal qui le remplacerait et qui serait identifié au Messie .

 

Et, dans ce contexte, certains faits et gestes de Jésus prennent un relief particulier. Jésus s'en prend violemment au clergé et aux marchands du Temple. Bien plus, il annonce la disparition du Temple lui-même. Et, de fait, peu après, le Temple est effectivement détruit par les Romains. On comprend ainsi qu'on ait pu reporter sur Jésus ce que représentait le Temple. Il prend la place, devenue vacante, du Temple de Jérusalem. Et, de même que le Temple était le centre de la foi juive, le Christ est devenu le centre de la foi du christianisme primitif.

 

Autre point. Pourquoi a-t-on considéré que la mort de Jésus sur la croix constituait un sacrifice qui apportait le salut au monde ? Il semble qu'à l'époque de Jésus, et un peu avant, la notion de sacrifice expiatoire et rédempteur était reconnue, du moins dans certains milieux du judaïsme. Or, la mort de Jésus a pu être considérée comme sacrificielle et salvatrice puisque, de fait, elle a évité la répression sanglante du peuple et a sauvé ainsi de la mort bien des habitants de Jérusalem. De fait, en décidant de mettre à mort Jésus, on a considéré qu'« il valait mieux qu'un seul homme meure pour le peuple et que la nation entière ne périsse pas » (Jean 11,50). On a donc pu voir en Jésus une incarnation du Serviteur souffrant annoncé par le prophète Esaïe (cf. en particulier Esaïe 53), celui-ci ayant lui-même pour mission de mourir pour le salut du peuple. Et il est très probable que Jésus a lui-même eu la conviction qu'il devait être ce Serviteur souffrant. Et puisque depuis l'époque des Macchabées (IIe siècle avant J.C.) certains courants du judaïsme professaient que ceux qui étaient morts jeunes et martyrs de leur foi face à l'occupant romain pouvaient ressusciter, on ne s'étonnera pas que la confession de la résurrection de Jésus ait pu se développer.

 

Ainsi, sous l'influence de Paul, le christianisme naissant a fait de Jésus l'icône d'une nouvelle entité, le Christ, sur laquelle les caractéristiques du Fils de Dieu, du Logos, du Grand Prêtre, du Serviteur Souffrant et même du Temple ont été transférées.

 

Bien sûr, on peut s'étonner que l'on ait pu amalgamer des entités aussi résolument métaphysiques que le Logos et le Fils de Dieu avec un homme tel que Jésus de Nazareth. Mais le procédé était usuel à l'époque. De plus, un certain nombre d'éléments historiques de la vie de Jésus ont favorisé ce transfert, en particulier son martyre, son opposition au Temple et sa conviction d'être le Messie qui devait s'offrir pour le salut des pécheurs.

 

Il faut cependant ajouter que plusieurs courants du christianisme naissant ne sont pas entrés dans cette manière de voir Jésus comme l'incarnation du Logos et du Fils de Dieu. Ils avaient une conception beaucoup plus humaine de Jésus et voyaient surtout en lui un maître de sagesse. Mais ces courants (celui des nazoréens, des ébionites ), parce qu'ils ne se sont pas imposés, ne sont pas représentés dans le Nouveau Testament.

 

Il reste bien sûr une question : pourquoi les concepts de Logos et de Fils de Dieu (entre autres) ont-ils été transférés sur Jésus de Nazareth, et non pas, par exemple sur Jean-Baptiste, Etienne, Theudas ou Judas le Galiléen ? Il est certes difficile de répondre à cette question. Certains diront que c'est à cause de la force extraordinaire de la prédication de Jésus et de la résonance prise par son martyre. D'autres diront qu'il faut y voir le dessein de Dieu lui-même qui a ressuscité Jésus de l'oubli et de la mort.

 

Conclusion : le Christ et nous

 

Certes, le décalage entre le Jésus de l'histoire et le Christ du christianisme primitif peut nous laisser pantois. Il ne doit pas pour autant nous désarçonner. Il montre que les premiers chrétiens se sont fait une image de Jésus en fonction des conceptions de leur temps. Certaines de ces conceptions peuvent nous paraître déconcertantes. D'autres nous sont restées plus accessibles (en particulier celle du Serviteur souffrant qui s'offre en sacrifice).

 

En fait, ce qu'il faut noter, c'est que ce sont celles qui, à première vue, étaient peut-être les plus étranges (celles qui identifiaient le Verbe de Dieu ou le Fils de Dieu à un simple homme) qui ont eu le retentissement le plus profond. En effet la foi en un Dieu qui s'incarne dans l'homme Jésus est devenue le centre et la spécificité de la foi chrétienne. Ce que Paul et Jean avaient prêché de manière souvent malhabile a eu une résonance immense dans nos c�urs. En fait, ce qui a promu le christianisme, c'est la force de ses paradoxes, tout comme ce qui a promu la victoire et la résurrection du Christ, c'est l'échec de sa crucifixion.

 

C'est là, à mon sens, le mystère, le miracle et la vérité extraordinaire de la foi : affirmer que la puissance de Dieu se manifeste dans ce qui est faible et folie aux yeux des hommes. Elle se manifeste dans l'homme Jésus inconnu, méconnu et échoué dans son temps. Face à toutes les idéologies de la réussite et de la puissance, la vérité est là.

 

Jésus-Christ, de quoi est-on sûr ? Au moins de cela.

 

______________________________________

 

1. Cf.. Alain Houziaux, Les Grandes Enigmes du Credo, DDB 2003, pages 183 et 184.

2. La communauté de Qumram(et peut-être aussi son fondateur, le Maître de Justice qui, semble-t-il, est mort martyr) a pu s'identifier à cette figure.

3. Cf.. Alain Houziaux, op cit, page 200-221.

4. Cet exemple est donné par André Gounelle dans son livre Parler du Christ, Van Dieren Editeur, 2003, page 119.

5. Cité par André Gounelle dans son livre Parler du Christ, Van Dieren Editeur, 2003, page 122.

6. André Gounelle, Parler du Christ, op cit pages 122 et 123.

7. La célébration de ce repas se faisait avec quatre coupes de vin différentes chacune ayant sa propre signification.

8. Cf.. Vermes, Jésus le Juif, cité par Daniel Marguerat, article « Jésus le l'histoire », in Dictionnaire critique de la théologie, Quadrige, PUF, 2002, page 598-607. Nous tirons nos autres informations de ce même article.

9. C'est sans doute ainsi que le présentait le premier recueil de ses propos (« la source Q ») dont on suppose l'existence bien qu'on ne l'ait jamais retrouvé.

10. Auteur du 1er siècle de Antiquitates judicae.

11. Nous avons développé plus longuement ce point d'une part dans notre contribution à l'ouvrage collectif, Jésus, de Qumram à l'Evangile de Thomas (dir. Alain Houziaux), Bayard 1999 et d'autre part dans notre ouvrage Les Grandes Enigmes du Credo, DDB 2003.

12. Cette Puissance était appelée la Sagesse (cf. Proverbes 8) et aussi la Thora (la « Loi » selon laquelle avait été créé le monde).

13. Par exemple, chez le philosophe juif Philon d'Alexandrie, contemporain de Jésus.

14. Cf.. Cullmann, Christologie du Nouveau Testament, Delachaux et Niestlé, 1958, page 218.

15. cf... Jean 1,2-4 ; Col 1,15-20.

16. cf... Col 1,12-20.

17. C'est ce qui explique l'idée d'une préexistence du Christ avant même Jésus et la parole énigmatique de Jésus : " Avant qu'Abraham, je suis " (Jean 8,56-58).

18. Ces idées avaient cours en particulier chez les Esséniens.

19. Dans le Judaïsme du 1er siècle avant J.C., on considérait que Isaac lors de son sacrifice par son père Abraham, avait accepté volontairement sa mort et que ce « sacrifice », effectué le jour de la Pâque (selon le livre des Jubilés 17,15 et 18,3) avait eu un pouvoir rédempteur vis-à-vis de tous les enfants d'Israël (cf... Exode Rabba 44,5).

20. Les Nazoréens (ou Nazaréens) étaient des judéo-chrétiens de la Communauté de Jérusalem dont Jacques était le chef.

21. Les ébionites (terme dérivé de l'hébreu ebion, pauvre) étaient des judéo-chrétiens issus de la première communauté chrétienne de Jérusalem. Certains étaient influencés par le gnosticisme et refusaient de considérer Jésus comme le Fils de Dieu.

 

Retour vers Alain Houziaux
Vos commentaires et réactions

 

haut de la page

 

 

Les internautes qui souhaitent être directement informés des nouveautés publiées sur ce site
peuvent envoyer un e-mail à l'adresse que voici : Gilles Castelnau
Ils recevront alors, deux fois par mois, le lien « nouveautés »
Ce service est gratuit. Les adresses e-mail ne seront jamais communiquées à quiconque.