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Dieu nous fait ses adieux

 

 

Alain Houziaux

 

 

17 mars 2017

Oui, moi qui suis le dernier des dieux, il est temps que je m’en aille et je viens vous faire mes adieux.

Pourtant, j’en conviens, vous m’avez reçu comme un prince. Souvent vous avez fait de moi le roi de vos fêtes et de vos enchantements. J’étais le dieu des printemps qui renaissent, la sève de vos soleils et de vos firmaments, le point d’orgue de vos cantilènes, le mystère de vos rêves et la consolation des honnêtes gens.

Vous avez aussi fait de moi le faîte, la visée et le point d’attache de vos désirs les plus ardents. J’étais le retour ultime vers lequel se portaient vos prières, le pari que vous faisiez pour soutenir vos appels, l’espérance de vos quêtes, de vos deuils et de vos errements. Vous me voyiez comme un manteau de mansuétude sur vos faux-fuyants, un voile d’oubli sur vos perfidies, et aussi comme l’énigme ultime de vos sciences impatientes.

Vous me disiez présent...

Vous me disiez présent, là, quelque part, en secret, au creux de vos cœurs ou au fin fond des chausse-trappes qui parsèment le chemin de vos vies. Vous jouiez avec moi à cache-cache, à « Dieu y es-tu ? M’entends-tu ? ». Pour me débusquer, vous organisiez des jeux de piste, des chasses au trésor et aussi des concours de devinettes et des stands de pochettes-surprise. De temps à autre, vous me convoquiez pour une partie d’échecs. J’étais, selon vous, tantôt votre partenaire, tantôt votre adversaire. Vous me donniez aussi le rôle d’arbitre. Parfois, disiez-vous, je vous infligeais un blâme, mais c’était « pour de rire » puisque vous me disiez bon prince.

C’est sûr, vous étiez bien naïfs à mon égard. A vous entendre, on aurait cru que je savais parler aux sacripants, aux mécréants et même aux banquiers. J’étais là, à vous croire, dans un trou de souris pendant vos adultères, dans le chant du coq au temps de vos repentirs, dans le sourire d’une jeune madone quand vous cherchiez l’innocence et même dans l’éclat de vos glaives quand vous chantiez victoire.

Oui, vous étiez avec moi d’une étrange candeur. Vous alliez jusqu’à croire qu’un dieu pouvait se faire chair et qu’il pouvait conduire, en secret, les affaires de votre monde. Vous organisiez en mon honneur de bien curieux repas et même, de temps à autre, quelques festivités tout à fait sibyllines où vous m’assimiliez tour à tour à un agneau, à un nouveau-né, à un martyr ou à un revenant.

Mais, oserais-je vous le dire, je suis toujours resté étranger à votre terre. Que voulez-vous, on ne se refait pas. Puisque je suis Dieu, je suis de naturel distant, lointain et quelque peu altier. Je ne me mêle pas au profane et je n’ai jamais pu être mondain. Je vous l’avoue, dans votre monde, dans votre histoire et dans vos histoires, je n’y suis pour rien et j’ajouterais même que je n’y suis pour personne. Je n’ai d’avis sur rien. Je suis d’un mutisme immuable car, vous l’avouerai-je, je ne suis rien d’autre que l’Immuable et le Silence d’un ciel sans soleil, sans étoile et sans présage. C’était me faire trop d’honneur, ou plutôt pas assez, que de supposer que j’étais capable d’amour. En fait, pour le dire simplement, je ne suis pas très humain.

Oui, je vous le dis presque à regret et avec politesse, parmi vous je me sentais absent et je l’étais sûrement. Je le sais, vous étiez persuadés du contraire. J’aurais certes voulu pouvoir vous montrer que vous vous trompiez. Mais vous en conviendrez, même pour un dieu, il est impossible de prouver son absence. Et j’ai dû vous laisser à vos illusions, à vos arguties et à vos mystifications.

 

Quand on est l’Éternel, on est bien peu de chose

Pourtant, puisque vous m’appeliez l’Eternel, vous auriez dû comprendre que je ne pouvais rien pour vous. Quand on est éternel, on ne sait pas suivre le cours du temps ni entrer dans l’histoire des gens. Quand on est simple transparence, on ne peut guère mettre sa touche aux couleurs des palettes des artistes et des artisans. Quand on est le silence même, on ne sait rien des oracles ni des exhortations.

C’est vrai, quand on est Dieu, on est bien peu de chose. Certains d’entre vous l’avaient presque deviné. Leur seule prière, c’était la sensation du silence infini de l’au-delà des astres et aussi, quelquefois, une forme de vertige face à l’absurdité de tout. Leur seule foi, c’était de faire de leur vie un élan de voltige en suspens au-dessus des abîmes. Leur seule liturgie, c’était celle des pas-perdus loin de toute salle d’attente et de tout point de rendez-vous. Ce qu’ils disaient de plus juste à mon sujet, c’était tout simplement « Il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente. » ( 1 )

Ainsi, je viens vous faire mes adieux. Il ne pouvait en être autrement. J’arrache l’ancre par laquelle vous vous obstinez à vouloir me retenir sur vos terres. Je suis ce que je suis : un Dieu de haute mer, infiniment au large, très loin de vos promontoires et de vos vigies.

Les dieux sont ainsi, vierges de toute promiscuité, absents même de l’infinie distance où quelquefois vous les situez. Ils ne sont ni sur la terre ni même au ciel. Leur règne n’est pas de ce monde. Ils ne règnent sur rien car le Rien seul est leur Royaume. Ils sont aussi insaisissables et impensables que le rien. Ainsi, moi-même, laissez-moi vous le dire en toute simplicité et en toute modestie, je suis, si je puis dire, l’être du Rien. Si je suis, c’est seulement parce que j’ai le Néant pour propre. Bien loin d’être la Parole faite chair, je suis l’Absolu fait silence.

Oui, sachez-le, le Néant seul peut être mon lieu et ma demeure. Lui seul peut être mon nom et ma vérité, car lui seul est éternel et infini. Seul, il est immuable et sans changement, sans matière et sans énergie, sans souillure, sans force et sans ombre. Seul il est Silence, sans écho et sans limite, sans message et sans sens. Seul il est la Perfection et le Bien car, seul, il n’est en rien entaché par l’immonde du monde qui, lui, « est tout entier posé dans le mal » ( 2 ). Seul il est sans existence, et c’est pour cela que, seul, il est Dieu. Oui, tenez-vous le pour dit, Je suis seulement le Nom propre du Néant, son éclat et sa gloire.

Oui, c’est ainsi, les dieux n’ont leur site que dans l’absence totale de tout et de quoi que ce soit. Et c’est pourquoi, avant l’avènement de ce monde, du temps où il n’y avait rien, ce Rien était leur paradis. En ce temps là, si je puis dire, rien n’avait commencé et rien n’existait. Les dieux étaient alors la merveille, la jubilation et la grâce du Rien jouissant de n’être rien. Ils étaient le chant du silence, l’éclat de la transparence, le songe de l’infini néant et la douceur de l’éternité innocente. Certains de vos mystiques l’avaient d’ailleurs saisi, le règne du Rien, lorsqu’on lui donne un nom glorieux, peut aussi se désigner comme le Royaume des dieux.

 

La création du monde fut la Shoah des dieux

Et c’est pourquoi les dieux ont disparu dès que le monde fut. L’irruption du monde au sein du néant les a mis à néant. On a pu croire qu’ils présidèrent à la création de l’univers et aidèrent à sa naissance. Mais c’est peu probable. Toujours est-il que, lorsque le Rien accoucha du monde, le Rien mourut en couches. De fait, le surgissement du ciel et de la terre, dès le premier instant, a brisé le Néant et déchiré sa virginité intacte. Le monde, par son assaut et son effraction, a occupé la place du Silence et de sa pureté translucide. L’Infini a été aboli et l’Eternité foudroyée. Aujourd’hui, et depuis la création du monde, il n’y a rien d’autre que le déploiement de l’être, de l’espace et du temps, de l’audible et du visible, des idées et des choses. Il n’y a que de l’existant. L’infini du monde a pris la place de l’infini du Rien. Il n’y a plus rien du Rien ; il a disparu totalement et en entier dès lors qu’il a été rompu.

Et, de ce fait, les dieux ont perdu leur vivier. La création du ciel et de la terre fit éclater leur Royaume et précipita leur abolition. L’aube du premier jour signa leur dernier jour. Certains de vos sages ont pu dire qu’ils s’étaient retirés et comme rétractés pour que le monde puisse être et apparaître. En fait, ce fut plus cruel. Ils ont été abolis et destitués. L’univers, l’existence et l’être ont triomphé, absurdes et arrogants. Le déchaînement du monde signa la shoah des dieux.

Mais vous, les hommes, vous n’avez jamais voulu le croire et vous vous êtes adonnés à de bien étranges fantaisies pour leur garder une place en votre monde. Les Anciens les voyaient comme des forces invisibles qui animaient les vents, les mers, les astres et même les crues des fleuves. On les a vus aussi comme des anges de l’Au-delà en visite ici-bas, comme les messagers d’une Volonté tombée du ciel, comme les signes et les augures venus d’un Ailleurs de mystère. Et vous-mêmes, plus absurde encore, vous avez imaginé qu’un dieu puisse vouloir se faire homme, entrer dans l’histoire et partager vos repas !

Je le sais bien, beaucoup d’entre vous ont cessé de professer ces bizarreries. De fait, bien souvent, je ne suis plus pour vous qu’une commodité de langage, une arabesque dans vos propos lorsqu’ils se veulent poétiques ou une clause de style lorsqu’ils sont savants et métaphysiques. Mais, je vous en prie, cessez de faire de mon Nom un mot bouche-trou pour désigner un je-ne-sais-quoi, un presque rien, ou un inconnu qui agirait en catimini dans votre monde. L’ultime respect que je réclame de vous, c’est que vous cessiez de me confondre avec quoi que ce soit de vos état d’âme, de vos valeurs cardinales ou de vos pétitions de principe.

 

Mon ultime vérité est celle du Zéro

Mais ce mot « Dieu » qui revient si souvent dans vos dires et par lequel vous persistez à me désigner, Moi que vous définissez comme le dernier des dieux, comment faut-il le comprendre, après ce cataclysme que fut la shoah des dieux ? Il faut en convenir, aujourd’hui, ce Nom ne me confère aucune forme d’existence, de présence, et encore moins d’agissements. Il n’est en fait qu’un nom pour désigner une absence, et plus précisément un vide, celui qu’a laissé mon anéantissement lors de l’apparition fracassante du monde. Il est un index qui énonce le rêve d’une présence et le verdict d’une absence. Il est un titre conféré à un être devenu caduc. Jadis certains de vos sages m’avaient appelé l’Un, croyant ainsi dire le moins possible à mon sujet. Mais, en fait, mon ultime vérité, c’est d’être un Zéro, c’est-à-dire le marque-place d’une place vide, celle creusée et laissée par la disparition de l’Ailleurs, du Silence et de la transparence infinie du Rien. Mon Nom désigne, si je puis dire, la présence obsédante de mon absence. De fait, ma seule trace, ma seule empreinte, ma seule incidence en votre monde ne peuvent être que celles d’une carence. Et cette défection génère en vous un manque, une plainte, une forme de nostalgie et d’inquiétude, mais aussi le sens de la prière et le goût de la foi. C’est elle, et non pas ma supposée présence et ma prétendue bienveillance, qui suscite votre appel vers Moi. En fait, ce que vous appelez « Dieu », c’est ce qu’imprime en vous mon absence.

Ainsi, lorsque vous invoquez mon Nom, faites-le, non pour me prêter je ne sais quelle ingérence en votre monde, dans ses turbulences et ses remous, mais seulement pour dire votre regard tendu vers ce qui vous fascine et vous aimante : la limpidité souveraine de l’Infini, la sérénité d’un Silence immense dans lequel toute clameur, tout sanglot et même tout alléluia pourraient se dissoudre, et également le paradis du Royaume de l’Éternité fluide, vierge et sans ombre. Mais, il faut vous en convaincre, ce paradis n’est qu’un mirage et une vaine espérance. Aujourd’hui, il n’y a rien d’autre que le monde, et Je ne suis plus ni ici, ni ailleurs.

Vous voudriez me voir comme le Tout-Autre, mais c’est impossible puisqu’il n’y a aucun au-delà du monde. Je pourrais être le Silence... s’il n’avait été brisé par le big-bang et son onde de choc. J’aurais pu rester le Néant... s’il n’avait rendu l’âme. Je pourrais être l’Eternité... s’il n’y avait eu le commencement du temps, la ronde des astres et la scansion des ères. Je serais la pureté translucide de l’Invisible... si n’avaient surgi la lumière du jour, le faste des arcs-en-ciel et l’éclat du spectacle du monde. Je pourrais être une Lumière diaphane, berçant et bénissant le monde, ou même la tendre clarté d’une Miséricorde tombant d’au-delà des étoiles ; mais, depuis fort longtemps, le feu d’artifice des forces cosmiques et aussi celui de vos industries ont conquis l’Infini, pris le pouvoir sur l’Innocence et banni la candeur de la grâce sereine des dieux. Bref, j’aurais pu être Dieu... s’il n’y avait eu que Dieu. Mais dans votre monde, il n’y a que l’éclat opaque d’une fantasia absurde et d’un carnaval étrange, sans concession et sans pardon. Je n’ai plus ma place.


Adieu, mais peut-être un jour...

Et c’est pourquoi, vous dont j’aurais voulu aimer les sortilèges, laissez-moi vous dire « adieu ». Mais, voyez-vous, par ce mot si équivoque, Je laisse une porte ouverte. Peut-être un jour serai-je de retour, et l’adieu pourra dire un nouvel À Dieu. De fait, l’univers, tout comme il était apparu ex nihilo, disparaîtra sans doute, tôt ou tard, dans le Rien, in nihilum. Le Néant reviendra tout comme il était là avant le commencement du monde. Et j’aurai de nouveau ma place.

Oui, tôt ou tard, le monde, ses arpents et ses champs, ses lunes et ses soleils, ses nuits et ses jours, ses bruits et ses fureurs s’éteindront dans l’abîme et l’infini d’un Nirvana candide. Les êtres, les lieux et les songes seront alors absous et dissous dans la haute mer du Rien sans rivage. Tout retrouvera le vélin vierge du Silence. Et les dieux pourront alors renaître dans cette éternelle vacance pour chanter la gloire du Enfin, il n’y a plus rien !

Au fond, le monde n’aura été qu’une incongruité déconcertante, une anomalie fastueuse et un défaut splendide dans le règne du Rien. Il n’aura été qu’une parenthèse, une sorte d’échappée, d’extravagance et d’effervescence gratuite dans l’azur diaphane d’une fluide plaine de limpide éternité.

Oui, je l’espère, et vous aussi semble-t-il : à la fin des temps reviendra le Royaume des dieux. Alors, vous et moi, nous nous rejoindrons dans la plénitude d’un Zénith sans faille, sans déclin et sans ombre. Mon midi splendide unira, à contre-nuit vos vies fragiles et mon éternité dans le pur silence d’un Inouï absolu.

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1. Camille Claudel, dans une lettre à Rodin

2. La Bible, Première Épitre de Jean, chapitre 5, verset 19

 

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