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Faut-il aller

vers un post-libéralisme ?

 

Alain Houziaux

 

 

4 décembre 2015

Dire « Dieu est amour », « Jésus-Christ est le Seigneur » ou « l’homme est à la fois pécheur et pardonné par la grâce de Dieu », est-ce que cela a une quelconque vérité ? Le Credo du christianisme, et, de façon plus générale, le langage de la foi chrétienne sont-ils purement culturels ?

Le théologien luthérien américain George Lindbeck a publié en 1984 un ouvrage, traduit en français en 2002, qui a pour titre La nature des doctrines, religion et théologie à l’âge du post-libéralisme. Il y expose une manière « post-libérale » de penser les doctrines du christianisme (et en particulier, celles mentionnées dans le Credo). Ses thèses devraient intéresser les lecteurs du mensuel protestant libéral Évangile et Liberté qui souvent, tout en se reconnaissant chrétiens, ne savent que faire de ce Credo.

De plus, l’Église Protestante Unie de France se prépare à élaborer une nouvelle Déclaration de foi. Il peut donc être utile de réfléchir à la vérité des articles de foi que nous confessons peut-être en dépassant l’opposition entre « orthodoxie » et « libéralisme »(1).

Croit-on ce que l’on confesse ?

L’approche « post-libérale » de Lindbeck se démarque non seulement de l’orthodoxie traditionnelle, mais aussi des conceptions du libéralisme protestant. Voyons pourquoi.

Pour la dogmatique orthodoxe (qu’elle soit celle du catholicisme, de l’orthodoxie ou du protestantisme orthodoxe), les articles de foi, en particulier ceux du Credo, décrivent des réalités objectives, factuelles et ontologiques. Lorsque l’on dit « Dieu est le créateur du ciel et de la terre, Jésus-Christ est né d’une femme vierge, il est ressuscité etc. », ces énoncés sont censés décrire des faits effectifs, et c’est pour cela qu’ils sont vrais. On leur reconnaît une vérité « ontologique ».

En revanche, pour les libéraux, les articles de foi du christianisme sont vus non pas comme la description même imagée (2) de faits, mais comme une expression symbolique d’une expérience et d’un sentiment du « religieux », ceux-ci étant, semble-t-il, plus ou moins inhérents, à la psyché humaine. Cette religiosité spontanée, naturelle et plus ou moins instinctive peut avoir des formes différentes : sentiment qu’il y a du divin au-dessus ou au-dedans de nous, sentiment d’être dépendant de forces surnaturelles (Schleiermacher), croyance en la puissance d’énergies cosmiques (Rudolph Otto), besoin d’un père idéalisé (Freud), préoccupation d’un Ultime nécessaire (Paul Tillich), sentiment de manque et de détresse suscitant un appel au secours adressé au « Ciel » (cf. les Psaumes), etc. Chez les chrétiens, cette religiosité imprécise et polymorphe s’exprime par les formulations des articles du Credo.
Ainsi le fait de s’étonner devant l’existence de l’univers et son organisation s’exprime par l’énoncé doctrinal « Dieu est le créateur du ciel et de la terre », le sentiment qu’il y a un au-delà de la mort s’exprime sous la forme « Jésus-Christ est ressuscité d’entre les morts », le fait que la vie soit donnée à tous, bons ou méchants, avec une égale mansuétude conduit à confesser que Dieu est bon et qu’il pardonne les pécheurs, etc.

Selon cette manière de voir, les articles de foi sur Dieu, la Trinité, la rédemption par le Christ etc. constituent des projections à l’extérieur de soi de l’expérience que les hommes ont du divin et aussi de la culpabilité, de l’espérance etc. Par exemple, chez Luther, ce serait son angoisse devant son inaptitude à donner par lui-même un sens à sa vie qui l’aurait conduit à élaborer la doctrine de la justification par grâce seule.

Ce qui incite à critiquer cette conception, c’est que, alors que les hommes ont plus ou moins les mêmes affects psychiques, le discours théologique se formule de façon très différente selon les religions. De plus, il y a un écart, et même un saut, entre le sentiment religieux naturel et les énoncés des confessions de foi. Les corréler est, de fait, souvent quelque peu acrobatique et artificiel.

C’est pourquoi Lindbeck propose une tout autre approche qu’il appelle « post-libérale ». Pour lui, les articles du Credo (« Jésus-Christ est ressuscité » par exemple) ne rendent compte ni de réalités ontologiques (comme le croient les orthodoxes), ni d’affects psychologiques (comme le pensent les libéraux). Ils sont de nature purement et simplement culturelle et langagière (il dit « culturo-linguistique »). Le christianisme, ou plus précisément le discours catéchétique et doctrinal qu’il transmet, constitue un idiome ( 3 ) culturel et traditionnel en usage dans un milieu social particulier. Pour les chrétiens, les articles de foi du Credo sont, en fait, des « idées reçues », des « adages », des rituels langagiers, voire des slogans transmis par la coutume et l’éducation. Certes, ils permettent l’expression de la religiosité, mais ils n’en sont ni l’émanation, ni la traduction, même symbolique. Ils s’imposent seulement par la force de la coutume par l’enseignement des Églises. Du fait de cette emprise de la culture chrétienne sur nos mentalités, les énoncés traditionnels du christianisme (par exemple l’idée que Dieu est bon et miséricordieux, qu’il s’est incarné dans l’humain, qu’il est une force d’amour, que l’homme est un pécheur pardonné...) sont devenus des « schèmes » (4 ) présents dans notre vie psychique; ce sont des « patterns » de nature « culturo-linguistique » qui imprègnent la mentalité, la manière de penser et de vivre, et aussi la langue des chrétiens. De fait, les articles de foi constituent un formulaire traditionnel, un code rhétorique, un vocabulaire conventionnel, un ensemble de phrases toutes faites au sein desquels ils expriment, communiquent et transmettent des expériences, des convictions, des sentiments, des certitudes que, sans cet outil ils ne pourraient exprimer. L’idiome du Christianisme et de son Credo constitue un « medium » (c’est-à-dire un ensemble de structures linguistiques et culturelles) qui imprègne les sociétés de tradition chrétienne. Le fait pour les chrétiens d’utiliser ce « moule » informe en eux une manière spécifique de se comprendre, de penser et de voir la vie, le monde et le « divin ».

En effet, le fait d’entrer dans le jeu d’un idiome culturel particulier induit par lui-même des « formes de vie » ( 5 ) , et même des sentiments et des croyances spécifiques (par exemple l’adhésion à l’enseignement du Christ, la foi en un Dieu d’amour, etc. ) qui se superposent à la religiosité naturelle et spontanée et bien souvent la remplace. On peut même aller jusqu’à dire que la culture induit une forme de psychisme. De fait, celui qui baigne dans la culture chrétienne n’a pas la même manière de voir « Dieu », l’amour et l’au-delà que celui qui est né dans la culture du bouddhisme.

Ce qu’il faut noter, c’est que cette approche « culturo-linguistique » est exactement opposée à celle du libéralisme. Celui-ci voit en effet les doctrines comme une expression symbolique suscitée par « la foi germinale » (l’angoisse de se sentir perdu, le sentiment de dépendance, le sens du sacré etc.) alors que, bien au contraire, pour l’approche post-libérale, ce sont les doctrines en cours qui induisent chez le fidèle des croyances et des expériences spécifiques. Ainsi, pour reprendre l’exemple de Luther, ce n’est pas à cause de son expérience personnelle et de son angoisse qu’il a élaboré la doctrine de la justification par grâce, c’est sa découverte de l’Épître aux Romains et de ses énoncés doctrinaux qui lui a permis de se comprendre et de se ressentir comme un pécheur pardonné. Ainsi c’est la doctrine qui crée l’expérience et non l’inverse, comme le pense le libéralisme.

Les doctrines du christianisme constituent donc un « jeu de langage » (selon l’expression de Wittgenstein) parmi d’autres. Tout comme une langue, ou comme le jeu de langage des mathématiques ou celui de la philosophie, il se développe et se transforme progressivement par un processus continu, autonome et purement endogène, à l’intérieur de son propre corps. Ce mode d’expression a une origine aussi indéterminée que celle de la langue ou des coutumes propres à un peuple.

Ainsi le christianisme n’est pas une création doctrinale qui prendrait assise sur un événement nouveau, fût-ce celui de la prédication de Jésus. D’ailleurs cette prédication reprend elle-même des thèmes, on pourrait même dire des slogans (tels que « le Royaume de Dieu est proche ») qui avaient cours avant lui dans le Judaïsme. De fait, la dogmatique du christianisme s’est construite et développée dans la matrice d’énoncés doctrinaux déjà en usage. L’énoncé : « Jésus est le Christ et le Fils de Dieu, il est mort pour nos péchés et ressuscité d’entre les morts » s’est élaboré à l’intérieur de modèles conceptuels et linguistiques qui étaient déjà en cours dans le Judaïsme ( 6 ).

Ajoutons ceci qui va dans le même sens. L’enseignement doctrinal du christianisme est auto-référentiel; autrement dit, il se fonde sur les postulats dogmatiques qu’il a lui-même institués. Bien sûr, pour élaborer sa doctrine, l’Église fait valoir qu’elle se fonde sur la prédication du Christ et sur l’enseignement des Écritures. Mais c’est elle, et elle seule, qui a institué l’autorité de ces socles. Ainsi, les fondements du Christianisme ont été établis par le christianisme lui-même; son discours doctrinal constitue de ce fait un « château en l’air ». Il ne tient que par lui-même ; il s’appuie sur des assises qu’il a lui-même posées. Il ne se fonde ni sur une révélation venue d’En Haut, ni sur des faits historiques, ni même sur la religiosité naturelle et spontanée des fidèles.

 

Les articles de foi du Christianisme ont-ils une vérité ?

Dès lors, quelle vérité peut-on reconnaître à ces articles de foi ? Sur ce point nous nous détacherons, pour une part, des thèses de Lindbeck.

• Ces articles ont certes une vérité, mais celle-ci est instituée par l’enseignement des Églises. Les énoncés doctrinaux (par exemple « Dieu est amour », « les Écritures sont le véhicule de la Parole de Dieu » ou « Jésus-Christ est le Seigneur et le Sauveur ») constituent des vérités instituées par le catéchisme, la tradition et la culture du christianisme. Cette notion de « vérité instituée » ne doit pas surprendre et n’est nullement propre au champ du religieux : Ainsi, le fait que François Hollande soit le Président de la République constitue une vérité instituée ; et de même, le fait que la coupure de papier que j’ai dans mon porte-feuille a valeur de 100 €, ou celui que Monsieur Dupond est le légitime propriétaire du champ de Montfermeil. Une vérité instituée est une création langagière qui ne vaut qu’en vertu de la légitimité reconnue à l’autorité qui l’édicte (l’Église, le Conseil Constitutionnel, la Banque de France...). Les vérités instituées n’ont aucun fondement ontologique ; elles peuvent même contredire les faits réels et ontologiques. Ainsi l’enseignement du christianisme a institué comme une vérité que la mère biologique d’un enfant est restée vierge ; et de même, un Tribunal a pu également instituer un mère comme le père adoptif de l’enfant qu’elle avait mis au monde ( 7 ). Rex judicata pro veritate habetur ; la chose jugée, la vérité instituée, vient à la place de la vérité (biologique et ontologique).

• Mais, pour que ces vérités instituées prennent effet, il faut qu’elles soient soutenues par la force de la coutume et qu’on y adhère par une foi implicite, spontanée et quasiment instinctive ( 8 ). C’est par une habitude collective que l’on commerce avec des billets de banque et que l’on professe les vérités chrétiennes (« Jésus-Christ est le chemin, la vérité, la vie », « Bienheureux les pauvres, car le Royaume de Dieu est à eux », etc.).Comme le dit La Fontaine, l’ « accoutumance nous rend tout familier : ce qui nous paraissait terrible et singulier s’apprivoise avec notre vue quand cela vient à la continue ( 9 ) ».

Les articles de foi du Credo sont donc des idées reçues et des conventions considérées comme des faits acquis au même titre que les énoncés de principe de la Déclaration des droits de l’Homme par exemple. Ils font partie de l’arrière-plan de la société ; ils s’implantent dans l’inconscient et structurent la conscience. Comme le dit John Murphy et l’école du Pragmatisme, « l’essence de la croyance réside dans l’instauration d’une habitude ».

• De plus, quand bien même on peut les voir comme des fictions de nature purement culturo-linguistique, les énoncés doctrinaux et les articles de foi des religions peuvent être considérés comme des vérités, parce qu’ils produisent des effets réels dans nos vies, nos comportements, notre histoire personnelle. Ces effets vérifient les énoncés, autrement dit, ils font leur vérité. Ainsi les articles du Credo ont une vérité « pragmatique » ( 10 ) Il en est de même d’ailleurs pour bien d’autres fictions de nature non religieuse véhiculées par la coutume et la culture. Ainsi, dire « cette coupure de papier a une valeur de 100 € » constitue un acte de foi portant sur une fiction ; et pourtant il s’agit bien là d’une vérité objective et avérée puisque, de fait, on peut échanger ce billet contre un manteau ; ce fait prouve et établit la vérité de la valeur inscrite sur le billet. De même dire « Ce placebo a un effet thérapeutique » énonce une vérité pragmatique parce que, de fait, il peut guérir certaines maladies. De la même manière, dans le milieu culturel du christianisme, l’article de foi « Dieu est le protecteur et le défenseur des faibles » énonce une vérité puisqu’il induit effectivement chez les démunis, les soldats en guerre, etc. le sentiment d’être en sécurité. De la même manière encore, dans le milieu culturel de l’Islam, l’adage « le porc est un animal impur » énonce une vérité objective et avérée puisque, de fait, un musulman qui mange du porc par mégarde peut effectivement tomber malade quand il découvre sa méprise ( 11 ) . Autrement dit, le discours tenu est auto-vérificateur, il prouve lui-même sa vérité. L’expérience (le fait de tomber malade ou celui de se sentir en sécurité) est certes suscitée par la force du dicton culturel, mais elle n’en confère pas moins à ce dicton une vérité avérée et même objective puisqu’elle produit de faits objectifs. De même, les hallucinations et les illusions d’optique peuvent légitimement être considérées comme des vérités parce que le cerveau voit réellement et physiologiquement ce qu’elles donnent à voir.

De fait, la foi et la croyance dans les articles de foi du Credo peuvent être considérées comme une forme d’auto-hypnose ( 12 ). Dans celle-ci, l’emprise du groupe social dont on fait partie est déterminante. Les confessions de foi collectives ont un effet d’envoûtement sur chacun, de telle sorte que l’on croit collectivement ce qu’on ne croirait pas individuellement. On pourrait dire que les doctrines du christianisme nous « font marcher » (dans tous les sens de cette expression) ; elles suscitent des croyances, des comportements et des actes. La foi est une « forme de vie » psychique et sociale induite par l’enseignement que véhicule le christianisme en tant qu’idiome culturel.

 

Post-libéralisme et Radical Orthodoxy

Ce qui peut surprendre, c’est que ces thèses « post-libérales » et même ultra-libérales (puisqu’elles considèrent les doctrines comme de simples créations culturelles et langagières) rejoignent celles de la Radical orthodoxy professée aujourd’hui par certains théologiens catholiques et anglicans très « tradi » et ultra-orthodoxes. Inauguré en 1989 par la publication d’un ouvrage de l’anglican John Milbank ( 13 ), ce courant théologique professe qu’il faut rejeter le joug de la modernité et de ses soupçons déconstructifs et revenir à l’orthodoxie doctrinale et traditionnelle. Mais ce courant est également sensible aux thèses de la pensée post-moderne qui se dépréoccupe des questions de fondement et de vérité ontologique pour insister sur la valeur incontournable du langage en tant que tel et, en particulier, sur celle des récits, des symboles, des mythes et autres formes linguistiques de caractère rhétorique, esthétique, liturgique, rituel et culturel

Ainsi, tout comme le courant post-libéral, la Radical orthodoxy reconnaît tout à fait que les doctrines théologiques sont des créations humaines, socio-culturelles de nature langagière et institutionnelle. Mais elle professe que ce discours humain est également « Parole de Dieu ». Elle justifie cette affirmation en recourant à la notion philosophique et théologique de « participation », héritée de Platon. Puisque, dit-elle, l’homme est à l’image de Dieu, le discours humain (et en particulier le discours théologique et dogmatique), tout en étant purement humain, « participe du » divin, même si celui-ci est tout autre que l’humain ( 14 ). Notre activité cognitive participe de l’Intellect divin ; et, de ce fait, le logos des créations langagières de la société humaine est porteur du Logos de Dieu. Ainsi, la récuse la distinction entre religion naturelle (purement humaine) et religion révélée.

Il n’en reste pas moins que le postulat que l’homme et son logos participent de Dieu et de son Logos est en fait lui-même tout à fait dogmatique ; c’est pourquoi on peut le voir comme une entourloupette pour concilier une présentation purement humaine et culturelle des énoncés dogmatiques avec l’orthodoxie traditionnelle qui assure qu’ils détiennent une vérité divine et révélée. Et de fait, certains analystes de la Radical orthodoxy ont pu voir cette doctrine comme un athéisme déguisé ; Dieu disparaît dans le dogmatisme ecclésial. Et il est tout à fait possible de faire la même critique au post-libéralisme de Lindbeck puisqu’il considère que les articles de foi du christianisme relèvent d’un idiome culturel et purement langagier.

 

Le Credo, t’y crois-t’y, ou t’y crois-t’y pas ?

On peut donc se poser la question : l’approche post-libérale des doctrines du christianisme est-elle compatible avec le fait que la foi chrétienne est communément conçue comme l’expression d’une croyance à un Dieu transcendant et surnaturel. Nous proposerons quelques remarques à ce sujet.

Disons-le tout net, la foi chrétienne n’est pas d’abord une foi en Dieu ; elle est plutôt une adhésion, plus ou moins complète et profonde, aux énoncés doctrinaux enseignés par les Églises. Ainsi, elle est davantage une foi en l’Église qu’en Dieu ; elle est indépendante de notre religiosité et de l’emprise qu’a sur notre psychisme ce que l’on appelle communément « Dieu ».

Pour qualifier cette emprise, aucun énoncé théologique quel qu’il soit ne me paraît adéquat, et je préfère citer le magnifique propos de Camille Claudel : « Il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente ». Dieu est un Absent ( 15 ) qui me tourmente, qui toujours me manque et que je manque toujours; c’est justement du fait de son absence qu’il a pour moi une extraordinaire « présence ». Dieu est l’Insu (par différence à ce qui est su) ; s’Il existe et agit, c’est à mon insu; mais cet « insu » me hante et fait trace dans ma vie. Lorsque je crois Le voir avec mes yeux d’énigme, il rétrécit encore mes paupières. Autrement dit, pour prendre au mot une expression courante, Dieu « brille par son absence » !, Il brille en moi, m’obsède, me poursuit et me provoque par l’éclat de son absence. Il est pour moi l’objet d’une «  désirance » ( 16 ), et celle-ci est sans fin, comme celle qui appelle vers un horizon, ou plutôt vers l’inconnu, l’insu et l’indéterminé de l’au-delà de l’horizon.

Faudrait-il donc accepter de reconnaître que le Credo enseigné par les Églises ne peut en rien exprimer notre tension vers « Dieu » et notre relation (de quelque type qu’elle soit) à son mystère ? À cette question, on peut répondre de trois manières différentes.

• Ou bien on considère clairement le Credo et ses constructions dogmatiques comme une tour de Babel construite par l’Église et la Tradition. Et au-dessus de la porte de cette citadelle, il faudrait placer cet écriteau : « Défense à Dieu d’entrer » (17). Qu’Il aille se faire voir ailleurs ! Dans le tourment qu’il suscite en nous, ou sans doute aussi, par exemple, dans la contemplation du ciel étoilé, dans les impératifs catégoriques qui agissent sur la conscience morale ou encore dans le besoin de prier et d’appeler au secours lorsque l’on se sent perdu.

• Ou bien, de manière moins radicale et iconoclaste, on accepte de conserver quelque chose du Credo du christianisme, mais en le dédogmatisant, en le démythologisant, voire en le renouvelant, et ce pour lui donner les ailes d’une spiritualité libre, au plus près du sentiment religieux et de ce que les théologiens du Moyen-Âge appelaient la fides qua, à savoir « ce », aussi imprécis soit-il, qui nous pousse à nous déclarer chrétiens. De fait, à la suite de Bultmann ( 18 ), le libéralisme protestant a longtemps cru, et croit souvent encore, aux vertus d’une cure d’amaigrissement du Credo pour le rendre plus authentique et plus vrai.

Mais le problème est que, même si l’on invente un Credo tout à fait nouveau et dépouillé, ce sera peine perdue. Comme le dit Wittgenstein ( 19 ), aucun discours quel qu’il soit ne peut être la description d’une émotion (et en particulier, pour ce qui concerne notre propos, celle que nous fait éprouver la désirance et le manque de Dieu), et ce parce que, dit-il, l’émotion est « quelque chose de trop éthéré pour qu’on la nomme ». Les émotions ne peuvent se dire que par un langage conventionnel et souvent arbitraire. Ainsi, on récite le Notre Père ou le Credo lorsque les mots vous manquent pour exprimer une ferveur, une souffrance ou un appel. Il faut démystifier l’illusion, voire l’hypocrisie et le mensonge, d’un discours qui se voudrait transparent et qui prétendrait dire le vrai. Les énoncés et les « articles de foi » du New Age, de la Process theology ou de la mystique de Maître Eckhart restent de nature doctrinale, voire dogmatique.

On croit souvent que le christianisme orthodoxe est un oignon dont on pourrait enlever successivement les pelures (autrement dit les couches dogmatiques jugées inutiles, artificielles et culturelles) pour pouvoir atteindre son cœur, son noyau, autrement dit son « essence ( 20 ) », son « kérygme ( 21 ) » ou la « foi germinale » qui le suscite. Mais il n’en est rien. Dans un oignon, il n’y a pas de noyau. Il en est de même pour le christianisme ; il est fait de pelures doctrinales. On peut aussi comparer le christianisme à un scarabée. Certes, on peut voir ses doctrines comme une carapace et une superstructure superfétatoires. Mais si on enlève sa carapace au scarabée, il meurt. La foi chrétienne meurt si elle ne s’exprime pas par des énoncés conventionnels, doctrinaux et rituels.

 

Apologie de l'oignon du scarabée et du ballon de baudruche

Je propose donc que pour exprimer sa foi, on en reste au Credo traditionnel. Je le vois en effet comme La Marseillaise du christianisme, c’est-à-dire comme un hymne et un recueil de sentences de nature patrimoniale. Je l’ai reçu en héritage sans qu’on m’ait demandé mon avis. Certes, pas plus que La Marseillaise, il ne correspond guère à mes goûts. Et pourtant, je le vois comme un texte par lequel peut se dire une relation à un Dieu absent, inconnu et indéterminé. Et ce pour trois raisons.

Le premier mérite du Credo, c’est justement le fait qu’il ne me convient guère. Dieu, nous l’avons dit, est l’Absent; il est une inconnue, on pourrait dire aussi un place vide, obsédante justement parce qu’elle est vide. Et c’est pourquoi il faut récuser toute confession de foi qui fabriquerait un « Dieu » qui serait à l’image de l’homme, de ses désirs et de son imagination. S’il faut vraiment avoir une image de « Dieu », il faut que ce soit celle d’une « altérité contrariante » par rapport à ce que l’on imagine, pense et croit à son sujet. Et c’est pour cela que le Credo traditionnel, précisément parce que ses énoncés sont contrariants, in-convenants, paradoxaux et déconcertants, est la meilleure prophylaxie pour ne pas céder à l’illusion de croire qu’un Credo plus conforme à notre sensibilité serait, en fait, plus vrai ( 22 ). Les défauts du Credo me rappellent que Dieu me fera toujours défaut.

Je vois une autre raison pour continuer à confesser le Credo traditionnel. On pourrait croire que, du fait de son caractère dogmatique, il constitue pour le croyant un écran qui fait obstacle à sa relation au Dieu de mystère. Mais il n’en est rien. Contrairement à ce que l’on pourrait supposer, le dogmatisme laisse place à l’inconnaissable et à l’inconnu. Tel un énoncé mathématique qui se développe autour d’un certain nombre d’inconnues ( 23 )  (par exemple 3x + 2y +2024 + 2n), le discours dogmatique se construit en faisant intervenir des inconnues : « Dieu », « l’après-mort » (appelée « résurrection »), « l'Esprit ». Tout comme x, y et n, ces mots désignent conventionnellement des « inconnues ». Le Credo est un discours plus ou moins cohérent qui se construit autour de « mots-trous » (Dieu, résurrection, Esprit) qui renvoient à des « vides » dans la logique, la raison, la connaissance et même la réalité ontologique, et qui de ce fait fait signe vers « l’Absent qui toujours me tourmente » et vers l'« Inconnu » qui toujours me hante.

Dernier point. Usons ici encore d’une métaphore. Un oisillon, une fois éclos, suit le premier animal qu’il rencontre, que ce soit sa mère ou un autre être (que l’on se rappelle le petit cygne du conte d’Andersen qui suit une cane). Bien plus, un poussin orphelin qui, à sa naissance et fortuitement, rencontre un ballon en caoutchouc, l’adopte pour sa mère. Il a un besoin physiologique de ce substitut bien que celui-ci ne puisse en rien accomplir la fonction de sa mère ; il se colle à ce ballon parce qu’il est habité par une forme de manque et de besoin. On peut voir la prédisposition du sujet religieux à adhérer à la religion de son milieu culturel comme relevant d’un phénomène tout à fait comparable. Je manque de Dieu et, de ce fait, j’ai un besoin quasi instinctif d’un substitut ; j’adhère au Credo du christianisme, par une forme d’adhérence plus que par adhésion ; je me colle et me cramponne à lui ; j’en fais une sorte de fétiche et ce bien qu’il ne soit, en fait, qu’un objet culturel, n’ayant rien à voir avec le Dieu qui me manque. Mon besoin de Dieu me conduit au besoin d’embrasser la religion chrétienne, et c’est pourquoi j’ai osé intituler mon dernier ouvrage Christianisme et besoin de dogmatisme. C’est l’absence et le deuil de l’Absent qui me conduit au besoin de dogmatisme.

En conclusion, rappelons cette évidence : le christianisme est une religion comme une autre, et il n’y a pas de religion sans rituels cultuels. Si l’on veut sortir du mutisme à propos de Dieu, il faut nécessairement l’ inscrire dans la langue d’un idiome culturel et conventionnel. La foi n’est pas un cri.

 

___________________________________

( 1 ) Certaines des thèses de l’ouvrage de Lindbeck ont été présentées par le théologien Marc Boss dans le dossier Ressources d’Octobre 2015 édité par l’Eglise Protestante Unie pour préparer l’élaboration de cette nouvelle Déclaration de foi.

( 2 ) Une description imagée peut néanmoins rendre compte d’une vérité factuelle, ontologique et objective. Ainsi L’Espoir, le roman de Malraux, décrit de manière imagée la guerre d’Espagne; il n’en est pas moins la description d’un fait réel et historique.

( 3 ) Idiome : ensemble des moyens d’expression d’une communauté correspondant à un mode de pensée spécifique.

( 4 )  Schème : structure de représentations mentales et, de façon plus générale, d’activités psychiques.

( 5 ) Lindbeck reprend ici une expression de Wittgenstein.

( 6 ) Paul écrit : « Je vous ai enseigné avant tout, comme je l’ai aussi reçu, que le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures ; il a été enseveli, il est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures » (1 Cor. 15, 3-4).

( 7 ) Par une décision de justice rendue récemment par un tribunal québécois, la mère biologique d’un enfant, après qu’elle a changé de sexe, a été instituée comme père adoptif de l’enfant qu’elle (il) a mis au monde. Il s’agit là d’une création langagière qui établit bien une vérité (« instituée »), même si celle-ci contredit une réalité ontologique et biologique. Lex fecit de albo negrum (la loi fait d’un Blanc un Noir).

( 8 ) Cette foi implicite, spontanée et irréfléchie peut se perdre ; ainsi, en période de forte inflation, on peut perdre confiance en la monnaie en cours.

( 9 )  La Fontaine, Fable du Chameau et des bâtons flottants.

( 10 ) Une vérité pragmatique est une vérité qui est vérité parce qu’elle produit des « fruits », des faits réels, des actes (pragma). Comme le dit Jésus lui-même, « il faut juger l’arbre à ses fruits ». Ainsi un faux billet qui produit des effets et des transactions est plus vrai qu’un vrai billet dont on se méfie.

( 11 ) Ce point est tout à fait avéré ; de nombreux musulmans, dont certains n’avaient plus la foi, peuvent en témoigner. Dans les religions archaïques, le même phénomène se produit fréquemment. cf. S. Freud Totem et tabou

( 12 )  Mais cette illusion se fait ou se défait selon les circonstances. Le chrétien qui, au culte confesse et croit sincèrement que Jésus -Christ est son sauveur se sauvera à toutes jambes si le clocher de l’église menace de s’effondrer.

( 13 ) John Milbank, Radical Orthodoxy; a new theology, Londres-New York, Routledge 1999; et aussi Théologie de la théorie sociale, au-delà de la raison séculière, Cerf 2010.

( 14 ) Pour comprendre le sens de l’expression « participer de », on peut donner l’exemple du mulet qui participe du cheval, même si le cheval, lui, ne participe pas du mulet. cette notion se différencie donc de celle d’analogie (analogia entis, également présente dans la Scholastique.

( 15 ) Etymologiquement, « absent » signifie « qui se tient à distance »

( 16 ) On traduit par ce néologisme le terme de Sehnsucht utilisé par Freud pour caractériser un désir, un manque, une nostalgie sans objet.

( 17 ) cf. Victor Hugo, La légende des siècles.

( 18 ) Rudolph Bultmann, 1884-1976, théologien protestant allemand.

( 19 ) L.Wittgenstein, Recherches philosophiques, paragraphe 244.

( 20 ) Je reprends ici le mot Harnack (1851-1930), théologien protestant libéral.

( 21 ) Kérygme : première proclamation du christianisme naissant, par différence avec les discours catéchétiques et dogmatiques ultérieurs.

( 22 ) De même en mathématiques, c’est par des contradictions logiques que l’on définit l’« infini » et également d’autres concepts (par exemple les nombres complexes et imaginaires) qui échappent à notre entendement.

( 23 ) Le mathématicien Viette (1540-1603) a en effet eu l’idée géniale, et à première vue déconcertante, d’utiliser les « inconnues » comme des opérateurs comme les autres dans les propositions mathématiques. À mon sens, le discours religieux agit de même ; il utilise l’inconnue « Dieu » comme un opérateur et un sujet (au sens grammatical) au sein des énoncés qu’il élabore.

 

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Bibliographie

- George A. Lindbeck, La nature des doctrines, Religion et théologie à l’âge du postlibéralisme, Van Dieren éditeur, Paris 2002.

- Adrian Pabst et Olivier-Thomas Venard, Radical ortodoxy, pour une révolution théologique, Ad Solem éditeur, Genève 2004.

- Alain Houziaux, Christianisme et besoin de dogmatisme, une analyse critique, Berg International éditeurs, Paris 2015.


 

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